Signes et Symboles – l'Image des Choses – Les Choses par l'Image - Et Ailleurs aussi...

Héraldie, qui traverse sa troisième année, est un blog essentiellement consacré à l'héraldique et à la mémoire de l'École Lacordaire, dans le 15e arrondissement de Paris. Cependant, il est largement ouvert sur tous les domaines : histoire, géographie, philosophie, littérature, symbolique, logotypie, chromolithographie, vexillologie, philatélie, numismatique, sigillographie, tyrosémiophilie, tégestophilie, oenographilie... mais aussi la musique, la peinture, la sculpture et l'art en général. Ce blog a donc aussi vocation à constituer une banque d'images (environ 30 000 à ce jour) et, idéalement, un portail vers toutes ces spécialités singulières.

Une des plus grandes escroqueries de notre époque, c'est d'avoir fait croire à l'homme de la rue qu'il avait quelque chose à dire. Georges Wolinski (1934-2015)

dimanche 1 février 2015

Des signes dans le ciel

De pluie et de soleil, de larmes et de rires  
L'arc-en-ciel naît de ces opposés-là.

Perspective


Tout n'est que perspective, point de vue.
Voyez, qu'est-ce-que c'est là dehors ? Oui, un arbre. Avec un tronc, des branches et des feuilles.
Mais l'oiseau au dessus voit seulement les feuilles. Il lui manque le reste.
Cet arbre est plutôt maigre et vaguement incliné mais, pour cet écureuil, c'est un géant, haut et fort, impressionnant.
Alors je vous le demande, à vous. Que savons-nous de la taille des choses, de leur composition ?
Ne nous manque-t-il pas la moitié ?
Ne faisons-nous pas...une erreur de perspective ?

Ainsi passa janvier, sous une nuit étoilée.

Toile de Michael Cheval 

Aux prémices du Quartier Latin, rue de la Harpe, 
Installés en terrasse d'une taverne fort courue, 
Sous une lampe chauffante, la tête dans nos écharpes, 
Nous prîmes commande d'un vin de Saumur d'honnête cru. 

Ce fut une soirée de nature ontologique 
Car nous nous demandions qui nous étions vraiment ; 
Bientôt, nous glissâmes dans la phase sémiologique 
Et je crois même que nous frôlâmes le flamboiement. 

Nous étions au cœur de la Cité, riche d'histoire, 
En ces lieux encore chargés de toute une mémoire 
Que le touriste de passage ne fait que frôler. 

Nous convînmes qu'il fallait qu'Héraldie se poursuive, 
Avant de nous séparer, chacun vers sa rive. 
Ainsi passa janvier, sous une nuit étoilée.

samedi 31 janvier 2015

Costumes traditionnels et blasons de Suisse

Une belle série de chromolithographies éditées par Chocolat Kohler de Lausanne.

Waterfall

Painting by Jia Lu

Here’s the waterfall
On the edge of consciousness,
The path to freedom.

I awake the inner lóng
On the road of loneliness.
 

Paix d'un animal

Composition de l'auteur

Un triton fait son nid dans un plasma dormant
Qui s’accroît plus haut qu’un canal coulant ici ;
Il vit ainsi, captif, loin d’un urbain roman,
Sans affliction, sans cri, sans chagrin, sans souci.

Son voisin fait un fil inactif, mais charmant ;
Aux animaux s’offrant sous un jour adouci,
Ni fulminant, ni noir, ni dur, ni alarmant,
Nul jour par son action tari, ni raccourci.

Loin, fort loin, franchissant un sol à l’abandon,
Portant un joli son, la chanson du bourdon,
Au matin, dans l’azur, au mitan du grand parc ;

Un piaf au ton saphir au bord du flot chanta ;
Du triton pur cobalt l’audition s’aimanta,
Apprivoisant l’amour, ainsi qu’a dit Saint Marc.
 

Cellule de méditation

Composition de l'auteur

Baudelaire investit la loge intemporelle,
La confortable bulle où peut dormir son art ;
Mais il a trop vécu, pour son cœur, c’est trop tard,
Il ressent ses malheurs de façon corporelle.

Un poète peut-il devenir un ermite ?
Dans son silence auront à parler plusieurs voix,
Ou chacune à son tour, ou toutes à la fois :
Alors la solitude exhibe ses limites.

Cochonfucius

Douceur érémitique

Composition de l'auteur 

Des nuits de solitude et des jours solitaires, 
Sans la moindre pensée de souffrance ou d’amour ; 
La pluie sur les volets répète son bruit sourd, 
Dans l’âtre, le grillon continue à se taire. 
 
L’empereur se souvient des voix des secrétaires 
Qui, à ses mots d’esprit, se récriaient toujours ; 
Des coqs dans les jardins, qui annonçaient le jour, 
Et du valet de chambre à panse de notaire. 
 
En hiver le corbeau qui danse dans les airs, 
En été le lézard en beau costume vert : 
De ces deux compagnons se satisfait son âme. 
 
Le vieillard, dans son cœur, n’abrite aucun regret, 
Son esprit ne cultive aucun remords secret ; 
Comme une salamandre, il sourit dans les flammes.
 

Heureux qui comme un lézard...

Plaisir des lézards

Qu’elle est douce, l’existence
Des lézards, dans les lueurs

D’un soleil levant de France !
Ils rêvent dans la fraîcheur

De la courette endormie ;
L’aurore allume des flammes

Qui brûlent en harmonie
Avec celle de leur âme.


Blason composé par l'auteur

Influences

Henry John Stock (British, 1853-1930), Influences

L'Ami, j'en reviens aux mots encore, car toi-même tu les évoquas dans un tout récent billet. Ne sont-ils pas au cœur même de notre travail de pensée et d'écriture? Combien je ne cesse de réaliser leur force autant que leur faiblesse. Un seul mot peut déclencher un ouragan ; mille autres ne remuent pas même un grain de poussière... Tel mot finement ouvragé tombe à plat dans une oreille à peine dégrossie ; tel autre, presque éructé, fait vibrer le cœur le plus grossier.

Beaucoup de mots oubliés se décomposent sous le manteau du temps passé qui s'épaissit d'âge en âge, telles les feuille mortes de l'automne qui couvrent le tapis forestier et sous lequel la sage et patiente nature pétrit la terre nouvelle.

Pourquoi avons-nous tant besoin, parfois, de répéter certains mots, au point, souvent, de les presque scander ? Nous leur reconnaissons alors un principe actif et leur conférons un pouvoir certain et, surtout, une fonction précise : nous aider à rendre réels une impression, un élan, une inclination, un sentiment, une idée... Oui, bien souvent, le son d'un mot reste l'unique manière de matérialiser ces choses abstraites, parfois si troubles et pourtant si prenantes, qu'il est besoin d'en réactiver la réalité, de leur donner une forme sensorielle que notre mental puisse appréhender et assimiler. Le mot donne corps à la pensée. Mais sa portée demeure liée à l'entendement qu'on en a.

L'Ami, tu dis que les mots sont comme des globules de pensée qui flottent dans l'éther mental, chargés des intentions de l'esprit qui les libère et auquel ils restent reliés par un fil mystérieux. Que dans leur course dirigée ou vagabonde, ils rencontrent d'autres mots provenant d'ailleurs mais ayant une charge mentale de même nature. Que le semblable cherche le semblable, toujours. Que c'est ainsi que les pensées se renforcent les unes et les autres, pour produire un égrégore qui ne demande qu'à grossir encore. Qu'à chaque fois, ce mental collectif amplifie son pouvoir d'attraction et d'influence, s'infusant dans chaque mental particulier.

D'où nous viennent vraiment les pensées qui nous traversent ? En sommes-nous réellement la source unique ou aussi des relais ? Quels sont nos mots ? De quelle pensée sont-ils le verbe ? Quelles sont nos pensées ? De quelle conscience sont-elles le fruit ? Quelle est notre conscience ? De quelle transcendance tient-elle son champ ?

L'Ami, tu dis de même que les temps présents nous mandent à la reconquête des mots asservis à des causes troubles et à de bien sombres desseins. Qu'ils sont d'ombre et de poussière. Qu'il faut donc les rallumer. Que l'heure est là, où le tissu resserré de la société humaine s'est changé en écran de ricochets. Qu'ainsi, chaque mot proféré s'en retourne plus vite à sa source. Que ni les artifices de la communication, ni les subterfuges de l'évitement ne peuvent plus enrayer ce courant. Que tout ce qui est caché se verra dévoilé ; que tout ce qui est obscur sera mis en lumière ; que tout ce qui est faux se verra confondu. Que nos mots ressourcés remontent du fond des âges pour démailler les théâtres d'ombres où ne se dit plus rien et s'écoute moins encore. Que le tout-à-l'ego submerge les déversoirs des bouches impudiques d'où s'écoule la viscosité mentale. Que le trait est loin d'être forcé car l'état du monde et l'actualité, qui ne sont que le miroir du monde intérieur, attestent de cela à profusion. Que la misère humaine est à sa mesure comble et que la bêtise qui monte ne cesse de battre ses propres records. Qu'il faut bien rompre l'enchaînement fatal mais sur la base, tout d'abord, du maillon que l'on est.

vendredi 30 janvier 2015

Destin parallèle


Non, jamais elle ne sera une vraie dame, 
Vouée, au mieux, à n'être qu'une poupée, 
Partagée entre comédie et drame, 
Du genre dont on a largement soupé. 

Rien n'est plus dupant qu'un sourire nacré 
De joie futile où s'annonce la morsure ; 
Rien n'est plus tapant qu'un regard ourlé 
De feinte servile qui se donne une posture. 

À tel régime, les lendemains déchantent ; 
Au début, belles rimes et paroles charmantes ; 
À la fin, chute en abîme, adieu festin !

J'ai versé mon amour dans une coupe vide ; 
Ce long détour dans un désert aride 
A bien faillir devenir mon destin.

Du recentrage sur l'Irréductible 2


 

     L'asservissement de l'esprit est ainsi l'ultime conquête à mener, celle vers laquelle aboutissent toutes les autres et sans laquelle nul pouvoir n'est total. Et c'est bien cette obsession-là qui chauffe à blanc la chaudière de la fuite en avant, où il n'est question que de toujours plus de puissance, donc de s'enrichir toujours davantage, quitte à détruire l'humanité et à faire exploser la planète. Et tous les moyens sont et seront bons car l'esprit de lucre ne s'embarrasse d'aucun état d'âme et ne recule devant aucune abomination.

     Le scientisme, pour en revenir à lui, n'est pas moins intégriste que n'importe quel fondamentalisme. Il se révèle même plus destructeur par les moyens techniques qu'il met en œuvre. De quoi les explosifs employés par les terroristes sont-ils le fruit ? Et les mines qui mutilent des milliers de personnes ? Et la bombe nucléaire ? Et la pollution ? Et la déshumanisation de la société ? Certes, personne ne disconvient que tout a du bon et du mauvais, tout dépendant de l'usage qui en est fait. On s'affligerait même d'énoncer ce lieu commun s'il ne traduisait pas une espèce de relativisme tiède qui s'accommode de toutes les vérités et contre-vérités pour finalement s'installer dans une neutralité de dérobade ou un consensus pragmatique, si ce n'est un pragmatisme consensuel. Un relativisme en appelle un autre et un suivant. Or, nous vivons un temps où la naïveté n'est plus permise car il y a suffisamment de précédents pour tirer certaines leçons, celle, notamment, sur le détournement des inventions à d'autres fins que les prétendus bienfaits pour l'humanité. On pense, par exemple, aux recherches sur les organismes génétiquement modifiés et à leurs applications à l'agriculture, soi-disant dans le but louable d'apporter une solution au fléau de la famine ou encore, pour cultiver des plantes ne nécessitant plus de pesticides et donc mieux protéger l'environnement. Cette affichage d'une caution morale est en fait destiné à cacher les véritables objectifs de ces recherches : gagner le monopole sur les semences.(11) Le monopole, donc le pouvoir. Le pouvoir donc la domination. On sait que Monsanto et quelques autres multinationales de l'industrie chimique veulent coûte que coûte imposer la culture des OGM, faisant fi de toutes les précautions à l'égard de l'environnement, de la santé et de la biodiversité. Il s'agit essentiellement d'en finir avec l'autonomie des paysanneries locales.

     A-t-il jamais été facile de jouer les Cassandre ! Mais les prédictions des économistes sont autrement plus prises au sérieux que les divagations de la conscience. Les véritables agoras de la planète sont les places boursières et la seule anagogie (12) qu'on y pratique consiste à traduire les choses en produits et les produits en valeurs. Car n'est vrai que ce qui possède une valeur marchande, indifféremment du sens ou du non-sens.

     Les trouvailles de la science peuvent éveiller notre curiosité et notre intérêt et c'est largement suffisant pour ce qui n'insufflera aucun supplément d'âme nulle part. Les prouesses de la technique peuvent nous surprendre et c'est déjà beaucoup pour ce qui n'est jamais que de la tôle, du plastique et du câble astucieusement combinés. Le pratique et l'utile n'assurent les bases matérielles du bonheur que pour autant qu'ils nous dégagent de la tentation de l'accumulation et du perfectionnisme unidimensionnel à perpétuité. La destinée humaine ne saurait dérisoirement se réduire à cette digestion planétaire actuelle qui barbouille la biosphère et constipe l'humanité tout entière. La technique nous rend plus efficaces mais pas meilleurs. Elle réduit les distances mais ne nous rapprochent pas davantage. Les jouets sophistiqués, illusoirement sécurisants et souvent dispendieux qu'elle nous propose, ne résolvent en rien notre angoisse existentielle. Elle fait gagner du temps que les affairistes s'empressent de nous aider à tuer. Et nous nous hâtons d'en gagner plus encore, jusqu'à en avoir tant, à ne plus savoir qu'en faire, à ne plus savoir que faire de nous-mêmes, au point de nous retrouver désœuvrés et étrangers à nous-mêmes. Or, charité bien ordonné commençant par soi-même, il est urgent de se retrouver et de s'accueillir en soi-même. C'est la première hospitalité. Qui court sans cesse après le temps chevauche le vent et se fuit. Et qui donc pourrait-il rencontrer, celui qui va à l'encontre de lui-même ? Quelle est donc sa capacité d'accueil s'il manque de recueillement ? (13)

     Il est indéniable que les conditions modernes d'existence, soumises à la recherche exclusive de l'avoir, offrent de moins en moins la possibilité de se poser dans l'être. Si celui-ci a besoin de se conjuguer au présent, l'avoir, projeté en permanence vers le manque, se décline au futur. L'homme moderne oscille ainsi entre deux temps qui s'éloignent de plus en plus l'un de l'autre et se retrouve le vague à l'âme... sur un terrain vague. Être, c'est prendre son temps, donner du temps au temps. Mais c'est, tôt ou tard, se retrouver déclassé dans une société qui n'a plus le temps de rien car tout doit y aller vite, encore plus vite et toujours plus vite.

     Le monde nous était promis et ce fut au moins cathodiquement tenu. Partant, il nous échoit de maîtriser cette fausse ubiquité, par télécommande interposée, et de gérer les courants ininterrompus qui confluent vers notre poste. Car il dépend encore de nous que celui-ci soit une prodigieuse fenêtre à domicile, ouverte sur l'espace et le temps, ou une vulgaire boîte kaléidoscopique à images sonorisées qui fait écran et diversion. Mais nous avons aussi le pouvoir de l'éteindre définitivement et cela ne saurait être que salvateur si nous lisons la phénoménologie de la télévision(14) en huit points de l'essayiste allemand Günther Anders :
 
1. La télévision nous dérobe la possibilité même de l’expérience. En ingurgitant des expériences toutes faites, notre faculté de perception, notre faculté de jugement se mettent au diapason des images déversées. La seule expérience sensible qui reste est celle du mur d’images, livré à domicile à l’état liquide, imperceptible comme jugement et inaccessible à la critique.

2. De ce fait, il nous devient impossible de distinguer réalité et représentation. En devenant réalité, la représentation n’usurpe pas la place de la réalité, elle absorbe la réalité dans la représentation. La seule réalité est celle qui, susceptible de se mettre en scène, apparaît comme image.

3. Dès lors que le fantôme du monde devient matrice du monde, il conditionne une « imitation inversée ». Chaque image (Bild) tend à prendre la forme d’un idéal (Vorbild). Le monde avant ou après l’image n’a plus le droit d’exister qu’à titre de décalque du décalque.

4. La livraison liquéfiée et liquéfiante nous transforme en consommateurs permanents et nous fige dans la position de la passivité du nourrisson. De même que nous voyons des images d’un monde auquel nous ne participons pas, nous entendons des discours auxquels nous ne pouvons répondre. Voir devient ainsi du voyeurisme, écouter (hören) une variante de l’obéissance (Hörigkeit). Comme les images qui présentifient un monde absent, nous sommes, en tant que spectateurs, présents et absents tout à la fois.

5. La passivation équivaut à une perte de liberté. Mais à une perte de liberté qui ne se manifeste pas comme telle. Devant la télévision, nous ne faisons pas l’expérience de la passivité. Au contraire, nous nous retrouvons dans la position d’une toute-puissance et d’une omniscience virtuelles, vécues comme jouissives. Le monde est à la portée de la main qui tient la télécommande.

6. Du fait d’être gavé d’images, nous sommes gorgés d’idéologie. Les images isolées, séparées, décontextualisées interdisent toute représentation cohérente d’un ensemble, d’une situation, d’un fait, concrets. Cette parcellisation de l’image conditionne une sorte de cécité causale face à l’ici et au ceci.

7. L’infantilisation machinale nous fige dans la phase «orale industrielle». L’assimilation de nourriture en vient à constituer le seul modèle de l’expérience.

8. Afin d’être le plus largement comestible, l’image doit être désamorcée. Dans le flot sursaturant des images, les différences s’estompent pour laisser place au nivellement harmonieux. De même qu’un grand nombre d’enseignes lumineuses se neutralisent et donnent lieu à une lueur uniforme, de même les images télévisées nous précipitent dans une indifférence générale où rien ne compte plus parce que tout y est unique et extraordinaire. L’ouverture intégrale au monde est la contrepartie de la cécité complète du spectateur. (15)

     Au-delà des contraintes et des restrictions que les conditions existentielles et la vie sociale nous imposent, la liberté de l'esprit demeure intacte et rien ne peut forcer sa tournure. Notre responsabilité personnelle et notre coresponsabilité collective sont donc entières, en dépit des vaines tentatives d'en effacer la conscience et d'en transférer les exigences. Décryptées, bien des attitudes traduisent la revendication d'un modèle de société où tout serait dû sans que l'on soit jamais redevable de rien. Mais le rêve social de l'assistanat bienveillant s'est brisé. La protection et l'assurance sont devenues de véritables obsessions dans un système menacé de contingence totale qui force le renvoi à soi-même. Des organismes eux-mêmes dépendant des circonstances prétendent garantir contre l'imprévisible, tandis que le long terme n'a jamais paru si aléatoire. À lui seul, le court terme est déjà un pari sur l'avenir. Les contemporains à découvrir qu'à chaque jour suffit sa peine sont de plus en plus nombreux. Les Trente Glorieuses(16) s'estompent définitivement dans le souvenir d'une apogée dérisoire qui fit oublier que les civilisations sont mortelles.(17) Mais la prégnance de cette époque bénie des dieux de la consommation demeure très forte. La déception est donc bien grande et la frustration a rang de seconde nature. Les révoltes grondent et il leur arrive parfois d'éclater, sans pourtant qu'aucune n'arrive à amorcer cette révolution par beaucoup inavouablement désirée. On se met en colère de temps à autre, mais comme on a trop à perdre, on finit par prendre sur soi. Et puis, il ne s'agit pas tant de changer le système que d'en profiter davantage. Ainsi, ce n'est pas vraiment le gâteau que l'on veut jeter mais plutôt s'y tailler une tranche plus grosse. La technosphère a coulé une chape de plomb sur l'espace évolutif et la pensée unique achève de tiédir les esprits. L'étau se resserre. D'ailleurs, les révolutions appartiennent à un passé mythique et la tendance à baptiser ainsi le moindre hoquet ou une innovation quelconque ne fait que traduire l'usage de l'hyperbole, si symptomatique de notre temps, corrélativement à celui des euphémismes qui élève la langue de bois au rang de rhétorique. Ce phénomène du glissement sémantique apparaît comme le corollaire linguistique du marché généralisé, où les mots sont réduits à de simples produits de communication. Tout s'enchaîne et se tient. Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots, disait Jean Jaurès en son temps.(18) Sauf que les mots ne sont pas neutres et finissent aussi par changer les choses.

     Ceux qui ont la force et le courage de se lever, de rester debout et de dénoncer l’œuvre d'illusion et de mensonge, c'est-à-dire de s'exposer aux furies imprécatoires du système dominant servi par des idiots utiles, savent ce qu'il en coûte de renoncement. Il n'en savent que mieux à quel point il faut avoir libéré l’œil de ses poutres avant d'en vouloir ôter la paille chez autrui. Leur action transformatrice se fonde sur l'évidence que le Monde ne peut se reconstruire que sur la base du travail que chacun fait sur et en soi-même. Dans ce sens, un quelconque militantisme qui ne découlerait pas de l'idée de primauté de la personne humaine dans sa singularité et sa pluralité, non pas une primauté de domination mais d'ascendance et d'inclusion, ne serait qu'une bulle particulière dans une ébullition générale. La vraie révolution consiste à s'affranchir de tous les mécanismes et de leurs engrenages. S'en libérer d'abord en esprit à défaut d'en pouvoir dégager le corps. La tête une fois passée, le reste suivra. C'est évidemment plus facile à dire qu'à faire. Et encore faut-il le faire dans un certain ordre.

     De fait, tout commence par l'éveil de la conscience qui s'opère progressivement par l'attention que nous portons à nos vies et à tout ce qui s'y passe, notamment aux moindres évènements qui s'y produisent, aux moindres rencontres que nous y faisons, pour déceler en eux le message particulier, c'est-à-dire le sens caché dont ils sont porteurs. Cette vigilance de tous les instants s'appuie sur l'idée que rien ne se produit par hasard, que tout ce qui nous advient a lieu d'être et nous concerne directement. Une telle ouverture nous rend ainsi sensibles aux détails dont nous entrevoyons la corrélation, la synchronicité en quelque sorte, pour peu à peu réaliser la cohérence de notre vie. Par ailleurs, le fait de porter une attention plus fine à ce qui nous arrive amène naturellement à prendre du recul et de la hauteur face au monde extérieur et donc à démailler le tissu d'influences qui nous enveloppe et les rets qui visent à nous empêtrer dans un système.

     Le second palier consiste à prendre ses distances vis-à-vis d'une société complètement extravertie dans une vision purement matérielle de l'existence -une exclusivité dont nous observons les effets dégradants- qui nous coupe de notre réalité intérieure et spirituelle. S'ouvrir à l'idée que tout n'est pas rationnellement explicable ni prévisible, que la science et la technique n'ont pas réponse à tout, que la réalité n'est pas unidimensionnelle et qu'il y a en nous un quelque chose d'essentiel, d'indicible et d'irréductible. Considérer que rien n'est chose en soi, que l'univers est un vaste champ énergétique, un monde quantique, où tout est interdépendant, par conséquent, où tous les éléments interagissent les uns sur les autres, sur tous les plans.

     Le palier suivant porte sur la nécessité de sortir de la compétition les uns avec les autres, à cesser de nous servir d'autrui à nos propres desseins et à trouver en nous-mêmes l'énergie dont nous avons besoin, plutôt que de la pomper ailleurs. Il s'agit ainsi de briser le cercle vicieux de la lutte pour le pouvoir, opérant chaque fois que nous sommes en relation avec l'autre. Canaliser son énergie par une pleine présence à l'instant et au lieu, conscient de ses impressions, de ses sentiments et de ses pensées, en étant réel et authentique, c'est-à-dire soi-même. Toute justice commence par cette justesse-là. Rompre avec la manipulation d'autrui en cessant d'actionner nos mécanismes de domination pour chercher à compenser nos manques et nos défaillances. Entrer, donc, dans une relation intelligente(19) avec autrui.

     Cela nous amène à lier nos paroles et nos actes, à ne plus nous payer de mots mais à les « faire marcher », contrairement à la stratégie de la communication qui consiste à faire passer les vessies pour des lanternes grâce à l'artifice du langage et au détournement des mots, une fraude que Platon plaçait déjà au commencement de la perversion de la cité, répondant comme en écho à son presque contemporain, Confucius, qui enseignait que lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. Or, cette altération des mots trouve sa pleine expression dans la nowlangue orwellienne, une véritable entreprise de stérilisation des intelligences menée par le système dominant.

     Les mots ne sont jamais neutres.(20) On aurait donc tort de les sous-estimer. Fond de commerce pour les uns et instruments de pouvoir pour les autres, ils agissent sur la langue et donc sur le monde des idées et des représentations comme des agents infiltrés dont la mission est de travailler le terrain : celui des esprits. Désormais l’idéologie dominante prétend diriger nos pensées, paramétrer nos états d’âme et donc régir aussi nos âmes. Et cela lui sera d’autant plus aisé que beaucoup ont déjà égaré ou abdiqué la leur. Face à un avenir de plus en plus incertain, la parole est devenue plastique, mouvante, coulante et insignifiante, à moins qu’elle ne soit sciemment confuse.(21) Les mots véhiculent la pensée et celle-ci conditionne l’attitude et l’action. Les concepts d’obédience technocratique s’insinuent benoîtement dans nos structures mentales. Ce sont les chevaux de Troie de la vaste entreprise du clonage des esprits. Face à ce servage ourdi par les « maîtres du Monde », la résistance et la dissidence s'imposent.

     Reconquérir les mots et oser le franc-parler, à contre courant du politiquement correct, de l'historiquement correct, du moralement correct, du religieusement correct, de l'artistiquement correct... c'est aussi libérer l'esprit du formatage de la pensée unique et, contre la dictature de l'émotion conditionnée et du prêt-à-ressentir, contre toutes les entreprises de décervelage, renouer avec la raison et le bons sens.

 

Marc Sinniger, L'Autophagie du monde


Notes
  
(11) En avril 2011, une pétition signée par plus de 58.000 personnes avait été remise au Parlement européen à l’issue d’une manifestation à Bruxelles contre les projets de l’UE, accusée de vouloir accorder aux multinationales un monopole sur les semences.

(12) L'anagogie est un niveau interprétatif qui vise l'essence des choses ou les réalités ultimes.

(13) Synonyme de rassembler, au sens de retour à l'unité intérieure, c'est-à-dire de recentrage sur soi-même.

(14) Télévision. Instrument majeur de domination des esprits de la deuxième moitié du XXe siècle. Symboliquement, dans la sphère soviétique le pouvoir affirmait sa domination en plaçant sur les sommets de chaque ville de puissantes tours de télécommunication. Plus subtilement, le Système mondialiste contemporain cherche à imposer la présence de l’écran de télévision dans l’espace public : transports publics, administrations et entreprises, cafés et restaurants. « Je vends du temps de cerveau disponible à Coca-Cola », avait dit Patrick Le Lay, à l’époque où il était patron de TF1, comme dans 1984 d’Orwell où il était interdit d’éteindre la télévision. Dico Total, op. cit. p. 77

(15) Günther Anders (1902-1992), Antiquiertheit des Menschen 2, p. 252-256, Editions Beck C. H. 2002

(16) Période de forte croissance économique allant de 1945 à 1975. L'expression fut créée par Jean Fourastié.

(17) Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Paul Valéry, op. cit.

(18) Jean-Jaurès au Congrès socialiste international de Paris (23-27 septembre 1900).

(19) Au sens fort éclairé par l'étymologie du mot : rassembler (du latin legere), c'est-à-dire « unir ».
 
(20) « Car le mot, qu'on le sache , est un être vivant. » Victor Hugo

(21) Dans son essai La barbarie douce – La modernisation aveugle de l’entreprise et de l’école, Jean-pierre Le Goff met à nu la stupéfiante rhétorique issue des milieux de la formation, du management et de la communication. Il explique comment elle dissout les réalités dans une « pensée chewing-gum » qui dit tout et son contraire, tandis que les individus sont sommés d’être autonomes et de se mobiliser en permanence. Leurs compétences et leurs comportements sont « évalués » dès leur plus jeune âge, et ils sont enfermés dans des « contrats » et des « projets individualisés ». (Editions La Découverte et Syros, Paris 1999)

jeudi 29 janvier 2015

Reste encore un peu

Reste encore un peu 
Laissons s'étirer cette dernière heure 
Autour d'un dernier café 
D'une dernière phrase 
D'un dernier mot 
Celui, tu sais, qui ouvre le silence 
Et que j'emmènerai dans mon sommeil 
Que je retrouverai à mon réveil 
Comme si tu venais de le prononcer 
Que je garderai en moi 
Tout le long du jour 
Il sera le filigrane de mes pensées 
Il sera la boussole de mes actes 
Et quand je te reverrai 
Je te le rendrai 
Intact 

L'Amie 
N'est-ce pas toujours 
La dernière fois 
Que je te vois ? 
N'est-ce pas alors 
La fois la plus importante ?

Reste encore un peu

Le moine d'Héraldie

Composition de Cochonfucius

Un moine était gardien d’une innombrable troupe
De bouquins qu’on devait aux plus sages humains.
Il admirait surtout les plus anciens du groupe,
Dont les mots noircissaient d’antiques parchemins.

Mangeant plus d’une mouche au lieu de bonne soupe,
Une aragne au plafond se tissait un chemin,
Puis descendait parfois, ayant le vent en poupe,
Pour visiter le cloître embaumé de jasmin.

— Aragne, si tu veux, je peux, de ces grimoires,
Tirer mille récits dont ils ont la mémoire :
Nous passerions ainsi d’agréables instants.

— Moine, merci beaucoup, mais épargne ton souffle :
Je préfère écouter les mots de la pantoufle
Qui, sans aucun savoir, est poète, pourtant.

Le blason d'Océane H. de la 4e1

D'or à trois cailloux d'azur posés l'un sur l'autre et accompagnés de deux fleurs de lotus de pourpre et de sept feuilles de sinople, le chef d'argent chargé de trois fleurs de lotus aussi, de sinople aux cantons et d'orangé en pointe.

Du recentrage sur l'Irréductible 1

Le Monde n'a plus besoin de vous ni de moi... Nous voyons enfin apparaître le miracle d'une société animale, une parfaite et définitive fourmilière... 
Paul Valéry (1)
     La doctrine issue de la pensée d'Auguste Comte, le positivisme, marquera une rupture profonde et capitale dans le continuum de la conscience-connaissance. Méthode cognitive complémentaire d'autant plus considérable et évolutive qu'elle ouvrait les portes de la perception par le « bas », c'est-à-dire par le monde de la matière et des apparences, l'esprit scientifique allait par malheur rapidement et sûrement régresser vers le scientisme qui aboutira à l'empirisme logique et finira fatidiquement par s'imposer comme La méthode, c'est-à-dire l'unique valable, la seule vraie. Ainsi la spécificité normalement convergente s'est-elle brisée en mille spécialités parallèles et transversales irrémédiablement superficielles. En se coupant de la verticalité du pourquoi, on allait s'égarer dans l'horizontalité du comment. La pensée unidimensionnelle, servie par les applications matérielles de la science répandues sur toute la planète, entraînera logiquement l'uniformisation des civilisations humaines dont les effets désastreux sont aujourd'hui généralement visibles. Du haut de son rationalisme desséchant, le dictateur infaillible ordonne désormais les destins particuliers et collectifs. Panacée à tous nos problèmes, il s'active à nous construire un avenir science-fictionesque car on n'arrête pas le Progrès. La technocratie a produit une société technocentrique et proprement anthropophage. (2) L'humanité s'est donné un fatum aveugle sans miséricorde qui échappe à toute maîtrise. Le scientisme réduit l'irrationnel à une illusion et y relègue ce qui n'est pas scientifiquement démontrable, c'est-à-dire sensoriellement perceptible, mécaniquement exploitable et donc économiquement traduisible.(3) Ainsi le Monde est-il devenu une immense place de marché où tout et son contraire se négocient. Le règne des marchands et des camelots est arrivé à son apogée.

     Du sujet, on ne garde que le corps, qui est objet et tombe sous le sens, écrit Lanza del Vasto. Mais l'esprit tombe-t-il sous le sens ? Non. Rangeons-le donc parmi les futilités. Et l'Absolu, l'Infini, l'Éternel, le Parfait tombent-ils sous le sens ? Non. Ce sont donc des inventions du sujet.(4) Ainsi l'auteur résume-t-il le matérialisme pratique dont il dit par ailleurs que c'est l'esprit optant contre soi-même pour son contraire, optant pour l'extérieur contre l'intérieur, pour l'inférieur contre le supérieur, renversement de l'ordre cosmique et de la hiérarchie des valeurs, subversion érigée en système. (5)

     Déjà tout menace d'être numérisé et totalisé. Combien de temps encore l'homme somatique échappera-t-il au code-barre qui s'apprête à le frapper ? (6) Le cauchemar Orwellien frappe à nos portes. La science étudie le corps comme un objet et l'économie le tient pour un produit. Traité comme une marchandise, l'humain se négocie, s'échange, périme et se jette.

     D'un côté, les politiques affichent leur attachement aux libertés et aux droits de l'Homme, de l'autre, les marchands les bafouent, souvent cautionnés par les premiers, car le libre-échangisme économique ne peut, par sa nature, s'embarrasser d'aucune restriction. On peut toujours discourir et faire des déclarations, les mots se laissant dire, mais la lettre est morte. Les marchands l'ont toujours parfaitement compris. Ils ont de même toujours bien senti que, tout étant composé, tout se décomposait irréversiblement et que l'attachement à la lettre créait un décalage entre l'être et le réel, assimilé exclusivement à l'avoir. C'est par cette brèche qu'ils s'engouffrent et dans ce flottement qu'ils prospèrent. Ils savent que la loi écrite finit par contrarier le marché, de même que toute limite établie, telles que les frontières nationales, la souveraineté des états, les religions, les traditions, les organisations et les pratiques alternatives. Le marché tend donc à dépasser la lettre mais en une transcendance inversée et non libératrice. Tout doit en effet être soumis à la loi de l'offre et de la demande, d'où l'arraisonnement utilitaire de l'humain, de la vie, de la nature et de la culture.

     La promesse d'une prospérité universelle ne sera pas tenue, ni celle du plus-avoir vers un mieux-être, ni celle du plus-savoir vers un plus-être. Les mécanismes de la domination du marché sont installés au cœur des institutions. La désintégration des champs identitaires traditionnels, déstabilisés et dévitalisés, fait qu'ils n'assurent plus leur fonction amortissante et équilibrante. La question de Jean Fourastié sur la faillite de l'Université et la thèse qu'il y développe apparaissent, près de quarante après, dans toute leur pertinence. L'auteur y faisait une mise en garde sévère contre le péril qui menace la perception du réel, l'ardeur de vivre et donc la durée de l'humanité. Pour lui, la mentalité traditionnelle, très lentement évolutive et donc inscrite dans le long terme, repose sur le consensus unanime du groupe. Or, la destruction de l'édifice de la mentalité traditionnelle par la pensée expérimentale explique l'éclat des progrès techniques à court terme et le désarroi de l'homme devant le sens de la vie.(7)

     La technosphère nivelle toutes les échelles et enfonce l'homme dans l'expérience d'une solitude existentielle qui s'exacerbe dans le contexte d'une mondialisation aveugle qui assimile les individus sans les restituer à eux-mêmes, c'est-à-dire sans respecter leur unicité intrinsèque. En effet, la société évolue de telle façon que chaque individu ne se sent plus que comme un simple numéro. Et ce sentiment partagé est loin d'être un fantasme car ils sont de plus en plus nombreux à le vivre concrètement.

     Face à ce mondialisme économique et financier niveleur et uniformisant, on pouvait penser que la planétarisation de l'humanité, effective à travers le cosmopolitisme (8) des grandes villes, non seulement achèverait le cycle de Babel, mais créerait les conditions d'un véritable contrepoids : celui d'une fraternisation des peuples résistant de concert aux forces centrifuges car communément engagés dans la défense de leurs différences. Malheureusement, il apparaît que cette rencontre évolue davantage vers un renouvellement de Babel qui voit les hommes se confondre dans une fausse unité pour construire une nouvelle tour de chimères, c'est-à-dire un village global fondé sur l'économie et la technologie, où le seul marché accomplirait et scellerait la liberté tout court. Ce métissage forcé, cette massification des individus ne visent en fait qu'à dissoudre toutes les particularités dans un bouillon unique pour produire des consommateurs veules et dociles et d'autant plus frustrés que le système qui les malaxe est par nature prédateur et exclusif. Mais la frustration systématique finit par devenir systémique et endémique, engendrant d'abord la hargne puis la rage qui, conjointe à la peur viscérale de manquer, d'être écarté, oublié, ignoré ou nié, crée toutes les conditions d'une poudrière sociale et donc d'une guerre civile.

     Cette violence, instituée par un système compresseur et annihilant, s'atomise et irradie les rapports particuliers. Si la violence des plus faibles, socialement parlant, se montre généralement brutale et physique, celle des nantis est d'autant plus perverse et conséquente qu'elle s'abrite derrière les institutions ou la conjoncture, posture d'autant plus confortable quand ces dernières sont le fait de l'extérieur. Ainsi, par exemple, certaines décisions de l'Union Européenne permettent-elles aux gouvernements nationaux de se défausser à bon compte, de même qu'une crise financière mondiale ou une conjoncture défavorable surgissent-elles à point nommé pour ne pas avoir à tenir des promesses électorales.

     Malgré le discours officiel sur la régulation, la société de marché tend à évoluer vers l'état de nature, dans sa déclinaison la plus primaire : le fort mangeant le faible. En cela, elle se révèle être une antithèse de la civilisation, au sens que les Lumières donnaient à cette qualité, c'est-à-dire le contraire de la barbarie et donc de l'état de nature.

     Quand on est placé en défaut de soi-même, il devient difficile, voire impossible de reconnaître l'autre, d'autant plus quand celui-ci est très différent. Qu'un seul être nous manque et tout est dépeuplé. Mais quand on se manque à soi-même, tout est surpeuplé ! Or, au sein d'un système altérant, où les pouvoirs sont désincarnés, l'autre est un bouc-émissaire tout désigné à la vindicte. Bien-sûr, l'autre, par excellence, c'est d'abord l'étranger, et bien davantage s'il doit vivre d'expédients et d'exactions. À lui seul d'endosser ce que l'incurie et l'inconséquence des décisionnaires ont mis en place et laissent pourrir, relayés par certains groupes de pression subventionnés à la générosité angélique et irresponsable qui bradent plus facilement les biens d'autrui qu'ils n'engagent les leurs, qui fustigent volontiers les particularismes endogènes pour mieux soutenir et promouvoir les identités exogènes.

     La peur de l'étranger traduit la peur de l'autre en tant que tel et donc, dans le fond, celle de perdre et surtout de se perdre. Encore faut-il que l'identité soit déjà fortement altérée pour susciter une telle réaction. Il convient donc de s'interroger sur la nature du système altérant qui crée les conditions de la crispation, de la méfiance et du mépris, plutôt que d'incriminer l'insécurité ambiante qui justifierait une mise à l'index catégorielle et exclusive ou, pire encore, d'empêcher, par exemple, le légitime débat sur les problèmes d'une immigration massive et incontrôlée par l'imprécation systématique et la menace inquisitoriale. (9)

     L'étranger est à la fois un révélateur et un interpellateur. Il nous permet de confronter notre façon de nous projeter dans le monde, de mesurer les limites de notre identité et donc de les élargir. La conscience de l'universalité de la personne humaine a besoin de passer par cette rencontre. L'humanité en nous sera toujours gagnante et l'essentiel sauf. Quant à notre spécificité culturelle, elle s'en trouvera affermie et fécondée. Affermie car l'hospitalité révèle et élève la dimension du chez-soi et la force inclusive du soi ; fécondée, en ce qu'il se propose une alternative à la décomposition de ce qui est ancien, une alternative autre que l'attachement replié et régressif à ce que la technosphère du marché anachronise et désincarne beaucoup plus sûrement et plus implacablement.(10) Autre, surtout, que la résignation, vouée à l'immanquable démission et à la soumission finale.

     Si certains pays, dont la France, se découvrent aujourd'hui une crise d'identité majeure, ils récoltent en fait les fruits de politiques aveugles d'assimilation menées à l'encontre de leurs propres diversités culturelles. La révolution française de 1789 avait amorcé l'Europe des nationalismes et du colonialisme. À cette conquête généralisée du Monde allait correspondre l'étatisme ethnocide. L'idée abstraite de patrie s'est substituée au vécu symbiotique de la matrie, entraînant des nations artificielles dans des affrontements colossaux, démentiellement destructeurs et meurtriers. Ainsi pourrait-on résumer l'histoire des deux siècles écoulés. L'analyse est certes brutale mais la réalité le fut bien davantage et on reste sans voix devant les horreurs commises !

     Plaider pour l'amitié entre les peuples, c'est appeler les hommes à sortir des arriérés de l'Histoire pour se réconcilier sans retour. Parce que la paix est préférable à la guerre. Parce que le bonheur de quelques uns ne peut pas se construire sur le malheur de la plupart. Et n'est-ce pas cela même que nous observons actuellement, les riches devenant toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres ? Ne sont-ce pas là les effets d'une guerre sans nom, où le camp des forts écrase les faibles ? À qui cette évidence échappe-t-elle encore ? Et que faire ?

     D'abord se rendre à cette autre évidence : si la conscience peut être brouillée, la liberté de l'esprit est incoercible et sa tournure demeure libre et indépendante. C'est son unicité ontologique qui lui confère son irréductibilité et donc lui offre son champ d'autodétermination. Autrement, l'interdépendance constituerait un système verrouillé de nature totalitaire. Et d'où l'amour puiserait-il alors sa force absolutoire, sa puissance virginisante, s'il ne se fondait pas sur une liberté essentielle et destinale ?


Marc Sinniger, L'Autophagie du monde

Notes
   
(1) La Crise de l'Esprit, 1919 
 
(2) « Le progrès technique est comme une hache qu'on aurait mis dans les mains d'un psychopathe. » Albert Einstein

(3) Encore que le domaine de l'irrationnel constitue un marché très lucratif qui, comme partout ailleurs, propose le meilleur et le pire.

(4) Les Quatre Fléaux, Denoël 1959, tome I, p. 217

(5) Ibid. p. 217

(6) Fabriquée par la société américaine Applied Digital Solutions, la puce "Digital Angel" permet l'identification et la localisation par satellite des individus. Il s'agit d'une puce électronique de la taille d'un grain de riz et qui est implantée sous la peau. Elle est aussi capable de renvoyer des informations biologiques sur son porteur (température du corps, rythme cardiaque, etc). Une autre version de la puce appelée "Veripay" a été présentée en Novembre 2003 au salon ID World à Paris. Elle permet d'y inscrire des données personnelles en vue de servir de carte d'identité ou de carte de crédit. Déjà, une troisième version de la puce, "Verichip", est implantée sur le bétail pour en assurer la "traçabilité". Bientôt le bétail humain lui aussi sera parfaitement "traçable", dès qu'un nouveau "11 septembre" fournira le prétexte pour rendre la puce obligatoire, au nom de la "sécurité". ... Cette puce est la prochaine étape pour un contrôle absolu des individus par les "Maîtres du Monde". A terme, les implants électroniques permettront de contrôler directement les esprits en modifiant le fonctionnement du cerveau, et donc, l'humeur, les émotions, les pensées et le comportement. Source : Syti.net

(7) Faillite de l'Université, Gallimard 1973

(8) Le cosmopolitisme est l’une des composantes de l’idéologie dominante. Il dérive de l’égalitarisme car il postule que les nations sont des entités arbitraires qu’il convient de dépasser. Comme cela a déjà été le cas dans l’histoire ce sont les oligarchies, en particulier les oligarchies marchandes, qui adoptent le plus volontiers le cosmopolitisme. Le projet sous-tendu par les cosmopolites, qui se déclarent «citoyens du monde», est en réalité la constitution d’un gouvernement mondial qu’ils espèrent dominer. Le cosmopolitisme constitue aussi un prétexte commode pour les gouvernements occidentaux qui se révèlent incapables de protéger leurs communautés du chaos migratoire dans lequel ils les ont jetées : il permet de transformer un échec en vertu. Dico Total, cinq cents mots pour la dissidence, p. 21- Polemia, janvier 2010.

(9) On pense évidemment à l'antiracisme, véritable idéologie négatrice des réalités ethniques et culturelles qui culpabilise les défenseurs de l'identité française et de la civilisation européenne.
 

(10) L'antitradition et l'inversion des valeurs est un des quatre côtés par les lesquels l'idéologie unique enferme la pensée et l'opinion dans un carré carcéral, les trois autres étant le libre-échangisme économique, l'antiracisme idéologique et la vision exclusivement marchande du monde.

A ballet



   I dance happiness,
   Pirouette and arabesque,
   On the shore of life.

   It is a ballet of love,
   Wind, birds are the orchestra.





   Toile de Michael Cheval

mercredi 28 janvier 2015

Mon ami

Parfois, lorsque je te regarde dans les yeux, je vois.
Dans tes yeux qui d'âge dépassent ton visage et la raison, les rouages tournent.
Tant d'autres regards nus ont plongé dans l'écume de ton iris et jamais n'en sont ressortis.
Nous en rêvons, de tes yeux qui savent voir les pétales où d'autres s'écorchent aux ronces.
Parfois, tu me laisses regarder.
Pour moi, tu recommences. Tu assèches les fragiles masques d'argile et déploie de tes fins doigts nos pensées. Tels des mobiles, tu les suspends à l'enfance.
Avec tant de précautions, j'observe ton ouvrage.
Jamais tu ne coupes, jamais tu ne plies. Seulement des entiers, des absolus.
Le vent souffle entre les fils et, tel un magicien, change tout de forme. A chaque fois, tu en souris.
Mais tu as toujours décliné l'invitation de la compréhension car tu sais, et que cela suffit.

Je m'en vais, tu sais bien.
Et je reviendrai peut-être voir voler les mobiles.
Mais pendant ce qui reste du temps, ce temps qui chez toi a la simplicité d'un nom, je vais tenter de vivre.
Je me baladerai sur la plage, quelques muguets à la main, pieds nus sur mon destin, prétendant ne pas le voir.
Souvent, j'aurai besoin d'oublier quelque peu, simplement pour regarder le soleil se coucher plus facilement.
Mais ce n'est pas grave car je sais que partout, il y a ce que tu as vu et que tu as aimé.
Alors, parce que je ne sais pas ce que tu as vu, j'aimerai tout.
Et parfois, je tournerai la tête vers l'océan, et me souviendrai de mon ami pour qui le monde était beau.