dimanche 28 octobre 2012

À la mémoire de René Paty (1891-1945)

Directeur de l'École Lacordaire d'octobre 1938 à octobre 1941.

Ceux qui franchissent le seuil de l'école Lacordaire ne manquent pas de voir une grande plaque en marbre fixée au mur...


Ci-dessous, l'invitation officielle à la cérémonie d'apposition de la plaque commémorative du dimanche 27 janvier 1946.

   
   René Paty, né le 17 mars 1891 à Montrieux-en-Sologne, est un instituteur, syndicaliste, et résistant ; il est mort le 10 avril 1945 au camp de concentration de Bergen-Belsen.

   René Paty est né de parents instituteurs, dans une famille de petits paysans et de maréchaux-ferrants. Pensionnaire à 12 ans à l’école primaire supérieure d'Onzain, puis à 15 ans à l’École Normale d’Instituteurs de Blois, promotion 1906-1909. À 18 ans il avait son brevet supérieur et son diplôme d’instituteur.

   Trop jeune pour être affecté à un poste il a été pendant deux années instituteur-adjoint à l’École Primaire Supérieure d’Onzain. En 1912 il a fait son service militaire, et en 1914 il était en place pour le début de la guerre. Il a choisi d’être musicien-brancardier.

   En 1920, il épouse une veuve de guerre, institutrice aussi, Louise Vallier. Tous les deux sont instituteurs laïcs, elle à Clichy (92), lui à Paris 17e rue Pouchet. René Paty s'engage en politique, d’abord dans le Syndicat national des instituteurs et la rédaction de l’École libératrice avec son ami Georges Lapierre, la Ligue de l'enseignement avec Robert Dyard, puis dans la SFIO, et dans la franc-maçonnerie en 1925 à la Loge Etoile Polaire du Grand Orient de France. Plus tard, il a fréquenté les milieux pacifistes contre la montée du nazisme et aidé des réfugiés politiques allemands.

   En 1934, René et Louise sont tous les deux devenus directeurs d’écoles, elle rue Emile Zola à Saint-Ouen (93), lui rue Legendre à Paris 17e.

   En 1936, lorsque le Front populaire est venu au pouvoir, le ministre de l’Éducation Nationale Jean Zay a demandé au Syndicat des Instituteurs de lui proposer quelqu’un pour s’occuper près de lui de l’enseignement primaire. C’est René Paty qui fut nommé chef-adjoint du cabinet du ministre de l’Éducation Nationale où il a œuvré trois ans.

   En 1939 à la déclaration de guerre, Jean Zay s’est engagé dans l’armée, René Paty est resté à son poste auprès d’Yvon Delbos puis d’Albert Sarraut. Mais en juin 1940, il a quitté le ministère et repris son emploi de directeur d’école, cette fois-ci rue Lacordaire à Paris 15ème.

   Dès juillet 1940, il a commencé à nouer des contacts avec des amis enseignants, socialistes, francs-maçons, pour lutter contre le nouveau gouvernement et l’occupation. En novembre 1940, il a participé à l’élaboration de la manifestation du 11 novembre à l’Arc de Triomphe de l’Étoile. Lui et ses amis ont créé des réseaux et établi des relations avec d’autres : Maintenir (en octobre 1940), Syndicat clandestin des Instituteurs, Libération-Nord, CND Castille du colonel Remy, OCM, la loge Patriam Recuperare, le journal La Nouvelle République. Leur action était de renseignement, de reconstitution d’associations dissoutes et de préparation de l’après-guerre.

   En juillet 1941, les lois de Vichy contre les juifs et les francs-maçons ont été promulguées. Le 1er octobre, jour de la rentrée, l’inspecteur de l’Enseignement est venu à l’École rue Lacordaire intimer à René Paty l’ordre de quitter immédiatement son bureau de directeur d’école, car il était révoqué. (Voir documents complémentaires 1)

   Sans travail, René Paty a recherché une occupation dans ses capacités qui puisse le faire vivre. Avec l’aide financière d’amis, il a acheté une petite librairie place Saint-Michel à Paris. La librairie est devenue un lieu de rendez-vous d’amis et d’opposants au régime de Vichy et à l’occupation. Il s’absentait de temps en temps pour aller en province rencontrer d’autres amis, recueillir des renseignements, remplacé par son épouse à la librairie, privée pour les mêmes raisons de sa direction d’école.

René Paty devant sa librairie au 2, Place Saint-Michel en 1942

   Le 2 mars 1943, vers 10h du matin, deux policiers allemands sont venus à la librairie l’arrêter. Au même moment tous les membres de son groupe des enseignants résistants ont été arrêtés, dont Augustin Malroux, Maurice Dirand, Georges Lapierre, Georges Vidalenc, Claude Bellanger. Après une perquisition à l’appartement, ils l’ont emmené au ministère de l’Intérieur rue des Saussaies, puis à la prison de Fresnes. Il s’est retrouvé dans la cellule 501/III avec d’autres résistants. Il est resté dans cette prison jusqu’en septembre 1943, puis il a été transféré à la Gare de l’Est et déporté vers l’Allemagne, avec ses compagnons. Après être passé par le camp de NeuBremm près de Sarrebrück, il est enfermé au camp de concentration d’Oranienburg-Sachsenhausen, près de Berlin, plus précisément au Kommando de Bad-Saarov, sous un régime semblable au Nacht und Nebel, c’est-à-dire sans possibilité d’écrire, de recevoir des lettres et des colis.

   Devant l’avance de l’armée soviétique, les autorités allemandes ont décidé de déplacer les déportés vers l’ouest. En février 1945, René Paty et plusieurs compagnons ont été transférés au camp de concentration de Bergen-Belsen, en wagons à bestiaux pendant 3 jours, 120 par wagon. À cette époque l’état du camp de Bergen-Belsen était effroyable : là régnaient la faim et le typhus. Le 10 avril 1945, René Paty et Augustin Malroux sont morts l’un à côté de l’autre. Dirand est revenu en France et a raconté beaucoup. Lapierre est mort à Dachau. Vidalenc est revenu et a peu parlé.

Plaque apposée dans le camp de Bergen-Belsen

Augustin Malroux est né le 5 avril 1900 à Blaye-les-Mines. Instituteur de métier, il fut aussi un homme politique (élu député du Tarn en 1936). Le 10 Juillet 1940, il écrivit une lettre à sa femme et à ses enfants expliquant qu’il refusait d’assassiner la République en votant les pleins pouvoirs à Pétain : Malroux était contre le fascisme. Il entra dans les rangs de la Résistance en servant d’agent de liaison entre les deux zones. Mais à cause de son opposition à Vichy et à l’Occupant, il fut arrêté puis déporté. Il mourut le 10 Avril 1945 dans le camp de Bergen-Belsen, avec son compagnon René Paty.
Hommages

René Paty, qui était resté pendant 7 ans soldat de 2e classe, a été nommé sous-lieutenant à titre posthume. On lui a décerné la médaille de la Résistance. Deux plaques ont été posées à son nom : une le 25 novembre 1945 dans l’école de la rue Legendre, l’autre le 27 janvier 1946 dans l’école de la rue Lacordaire.

Jacques Paty
Sources

- Ecole Normale d’Instituteurs de Blois (archives départementales Loir-et-Cher 3T149)

- Registre d’Incorporation matricule 344 du 12 octobre 1912 (archives départementales Loir-et-Cher) 

- Anny Malroux, Avec mon père Augustin Malroux, préface de Lionel Jospin, dessins de Casimir Ferrer, Albi, Revue du Tarn, 1991, collection « Rives du Temps », p. 190, 193, 200, 218, 221, 239, 240, 242, 244, 245, 252, 254, 255, 257, 259, 265, 271, 279, 284

- Remy, Le livre du courage et de la peur. CND Castille, tome III, éditions Raoul Solar, p. 75

- André Combes, La Franc-maçonnerie sous l’occupation, éditions du Rocher, p. 177, 187, 190, 193, 196

- Médaille de la Résistance : Journal Officiel 8 décembre 1946 

Sites
Mémorial de la Déportation



L'équipe enseignante de l'école Legendre en 1935
(René Paty est assis au centre)

L'équipe enseignante de l'école Lacordaire en 1939

Documents complémentaires 

1 - Lettre du personnel enseignant suite à sa révocation 
 

Le personnel enseignant de l’école de garçons, 7 rue Lacordaire, Paris, 15e

à Monsieur l’Inspecteur général de l’Instruction publique, chargé de la Direction de l’Enseignement primaire de la Seine

Monsieur l’Inspecteur général,

Nos avons lu sur différents journaux que le Gouvernement allait reconsidérer le cas des fonctionnaires suspendus en application de la loi relative aux officiers de la franc-maçonnerie.

Très respectueusement et dans l’intérêt de notre école où nous exerçons pour la plupart depuis de longues années et que nous aimons, nous avons l’honneur de nous permettre d’attirer votre bienveillant intérêt sur notre Directeur, M. Paty, suspendu depuis le 3 octobre.

Dès sa nomination à l’école, il a fait preuve d’un dévouement constant pour les enfants souvent déshérités d’un quartier populeux et pauvre, et a su par son activité continuelle à laquelle il savait nous faire joyeusement collaborer, multiplier les réalisations utiles et heureuses :

- sonorisation de l’école en 1939 avec appareil récepteur, tourne-disques , micro au bureau et diffuseurs interphones dans toutes les classes et au préau ; cette installation à laquelle les élèves des grandes classes et les apprentis de l’atelier ont collaboré pendant les leçons de travail manuel est estimé maintenant à une quarantaine de mille francs.

- création en 1939 d’une coopérative scolaire qui a totalisé 10.000 francs de recettes en 1939 , 25.000 en 1940/41 et a permis, outre un complément de matériel scientifique et sportif, un soulagement éclairé et continu des misères de nos élèves ; versements mensuels ou trimestriels aux familles nécessiteuses et aux fils de prisonniers de guerre, envoi d’une vingtaine d’enfants en colonie scolaire de vacances.

Nous tenons aussi à vous dire avec quels scrupules, en fonctionnaire discipliné et consciencieux, il a appliqué et nous a demandé d’appliquer en 1940-1941 les directives nouvelles, avec quelle autorité bienveillante, pleine de tact, il a su nous diriger, nous conseiller dans notre travail scolaire.

Vous devez connaître par son dossier sa qualité d’ancien combattant 1914-1918.

Nous vous exprimons, avec tout le déférent respect que nous devons à nos chefs, le malaise créé à notre école par son départ, combien ce départ a été douloureusement ressenti par nous tous qui le respections et l’aimions, combien, unis aux élèves et aux parents, nous serions heureux de le voir revenir.

Daignez agréer, Monsieur l’inspecteur général, l’expression de nos sentiments respectueux et dévoués.

Suivent environ 20 signatures, dont Giudicelli (1ère ligne)

Transmis à M. l’Inspecteur, le 28 novembre 1941     Le Directeur par intérim : R. Faverdin

2 - Allocution de Pol-Leclerc à l'école Legendre le 25 novembre 1945, lors de la pose de la plaque

« Dès les premiers mois de 1941, des comités clandestins surgissent de toutes parts en France. Les liens les plus divers réunissent les hommes qui les composent. Parmi les membres de l’Enseignement, Georges Lapierre, en sa qualité d’ancien secrétaire du Syndicat National des Instituteurs, groupe autour de lui des amis très proches dont il est sûr. C’est ainsi que, répondant à son appel, nous trouvons dès l’origine : Paty, Dirand, Vidalenc, Bellanger, (l’actuel directeur du Parisien Libéré), le député du Tarn Malroux, Garat, Ruche, Baillon, Lemaire, de Paemelaere, Bonnissel, Giudicelli, Boulanger, et tant d’autres encore. Ce sont alors des réunions clandestines sans autre but que de se réunir et de délibérer sur les meilleures façons de nuire à l’ennemi.. Mais bientôt nous sommes aux heures les plus noires de la guerre : 21 juin 1941 l’Allemagne nazie vient d’envahir la Russie. Dès lors le cercle des amis s’élargit en dehors même du cadre de l’Enseignement. Tout de suite on s’organise et on se divise approximativement en sixaines, suivant la formule suivante : six se connaissent et se réunissent, un seul a un lien avec la sixaine précédente, alors que les cinq autres membres de la sixaine créée ont lien, eux, avec cinq autres sixaines suivantes mais strictement indépendantes les unes des autres.

Georges Lapierre entre en contact avec le Capitaine François, qui, un an plus tôt, était officier de l’Etat-Major du Général de Gaulle, alors que Claude Bellanger entre en contact avec Blocq-Mascart de l’O.C.M. Dès ce moment la Résistance s’établit sur des bases certaines, avec des noms de réseaux : Castille, Liberté, Maintenir, etc… qui ne sont cependant que des groupes de renseignement et d’information.

Quels sont leurs buts : a) recruter très prudemment des résistants sûrs, b) réunir tous les renseignements d’ordre militaire ou industriel et les envoyer à Londres, c) héberger les agents français et alliés parachutés en France, d) brouiller les informations ennemies, e) lancer des mots d’ordre et d’espérance, f) enfin délibérer sur l’organisation future de la République, préparer des projets de lois, etc…

Paty est l’animateur éclairé de deux sixaines : celle à laquelle il appartient dès l’origine « Maintenir », et celle qu’il a créée « Liberté » . Sous sa direction nous essaimons de nouvelles cellules de résistance, qui, à l’infini, se multiplient.

Je revois encore René Paty, dans sa boutique de la Place Saint-Michel, simple, discret, recueillant les renseignements que nous lui apportons. Il les contrôle, les clarifie, et sans aucune défaillance, en assure la transmission jusqu’à Londres. Sa personnalité se dégage, à la fois pondérée, mais rayonnante de confiance, discrète mais vibrante de patriotisme. Il n’arrète cependant pas là son action. Il apporte son concours, et en même temps le nôtre, à une autre organisation de Résistance, celle-là d’origine maçonnique « Patriam Recuperare », car n’oublions pas qu’il fut vénérable de la Loge Etoile Polaire aux moments difficiles de 1934-1936. Nous rencontrions là des résistants éprouvés : Kirschmayer, le Dr Quenouelle, le Colonel Eycherie, le Commandant Manès, Serbu, enfin le Général Pelloquin. Avec les mêmes méthodes René Paty poursuit son apostolat. Les groupes, là aussi, se multiplient, et prennent en nombre une ampleur certaine malgré de nombreuses arrestations. C’est ainsi que, parmi les nôtres, de l’O.C.M., le Capitaine Francois est incarcéré et déporté.

Nous sommes en 1942, des ordres venus de Londres précisent que nous devons assumer des charges nouvelles. Le « dos au mur », nous dit-on, il faut se préparer à combattre les armes à la main. J’entends encore cette phrase, transmise par notre ami Paty. Nous nous organisons et des missions nouvelles nous sont dévolues : établir des postes d’émission, rechercher et baliser en dehors de Paris des terrains d’atterrissage, disloquer les moyens de transport et détruite les usines de guerre de l’ennemi. Nos charges sont plus lourdes, nos responsabilités plus grandes.

René Paty s’anime dans toutes ces missions et se préoccupe dès ce moment de gérer des groupes armés comme il en a reçu l’ordre. Déjà les périls deviennent évidents.

Ainsi nous arrivons au 2 mars 1943. Un mardi à 9h45 deux membres de la Gestapo se présentent Place Saint-Michel à la Librairie tenue par notre ami. Ils l’emmènent à son domicile. Une perquisition rapide s’effectue. On ne trouve pas de documents compromettants. Sa femme se rassure un moment à cette constatation, mais les policiers, qui ont des ordres, font prendre à Paty des vètements chauds et procèdent à son arrestation. Profitant d’un moment d’inattention des deux Allemands, René Paty recommande à sa femme de prévenir Claude Bellanger. Précaution inutile : neuf de ses amis sont arrétés le même jour tant à Paris qu’en province : Lapierre, Vidalenc, Bellanger, Dirand, Lemaire, le député Malroux, Garat, Ruche, Baillon. Tous sont emmenés rue des Saussaies et mis en cellules.

Dans l’ascenseur qui les conduit à l’étage de l’interrogatoire, ils se retrouvent à quatre. Ils ont le temps de convenir d’un système de défense propre à égarer la police allemande : réveil clandestin, conviennent-ils, du Syndicat des Instituteurs dissous par Vichy. Cette précaution est, pour l’instant, inutile ; l’interrogatoire se borne en effet à recueillir les quelques détails de l’identité de chacun. Le même jour ils sont emmenés à Fresnes. Dès leur arrivée, après avoir été répartis dans des cellules d’attente, ils sont dirigés sur la cellule qui est, à chacun d’eux, strictement réservée. Pour René Paty ce sera la cellule 501 au 5è étage 3è division. Deux détenus y sont déjà : Pierre Doucet, résistant de Caen, qui devait être fusillé trois mois plus tard le 28 mai, et Crémailh, qui est ici, et qui totalisait déjà à cette date huit mois de détention. C’est lui qui reçoit le nouveau venu. Après quelques semaines de réserve réciproque, on arrive aux confidences relatives. Cremailh, qui est l’Ancien, communique le fruit de son expérience et révèle les moyens de se mieux comporter en cellule et de correspondre avec le monde extérieur.

René Paty s’adapte à sa nouvelle condition en homme courageux.. Sa sérénité, son moral, sa culture étendue, son application à apprendre l’allemand pour se mieux défendre, tout démontre le caractère stoïque de notre ami. Un jour il est interrogé. Pendant que ses juges le laissent momentanément au repos, avant de reprendre leur triste besogne, il a le temps de voir les dossiers qui sont épars sur le bureau. Il s’aperçoit alors qu’en dehors de son groupe de l’O.C.M., des militants du groupe Patriam Recuperare sont également arrétés. Pour lui c’est un grand souci. Combien des nôtres sont atteints ? Et qui a trahi ? C’est la même question d’ailleurs que se posent ses autres compagnons d’infortune. Par recoupement les uns et les autres, correspondant à l’extérieur par des moyens discrets, arrivent aux mêmes conclusions : de ceux qui connaissaient l’ordre secret connu maintenant des Allemands, un seul n’a pas été arrété. Les résistants du dehors, prévenus, mis en garde, surveillent, contrôlent et exécutent le traitre appointé par les autorités occupantes : justice est faite !

Entre temps on incarcère dans la cellule de Paty un Tahitien le Dr Martin, et l’Abbé Moreux, directeur de l’Observatoire de Bourges. Ils sont alors quatre. L’accord entre les détenus de la cellule 501 est parfait : philosophie, religion, médecine, tout est matière à enseignement et à controverses. A des dates différentes Cremailh et l’Abbé Moreux sont libérés, ainsi par ailleurs que cinq de nos amis, dont Claude Bellanger.

Mais Paty reste jusqu’au 13 septembre 1943. Voici à ce sujet ce qu’écrit le Dr Martin :
« Lorsque, poussé par un geolier brutal je pénétrais dans son réduit, où deux prisonniers lui tenaient compagnie, celui dont j’allais devenir le camarade de cellule m’apporta aussitôt des paroles réconfortantes. J’eus le loisir au cours de notre commune captivité d’apprécier ses qualités supérieures, son raisonnement sain, son patriotisme éclairé, sa foi dans la victoire, son moral très élevé. Incontestablement il était le chef de notre groupe, secrètement aimé, admiré, respecté. Je ne vous ferai qu’imparfaitement sentir notre consternation à tous ce mercredi matin de septembre, où, en moins de cinq minutes, nous l’aidâmes à boucler ses paquets, après qu’un geolier l’eut appelé pour, hélas, le faire partir à son destin.»

Son destin est celui de ses amis : Vidalenc, Dirand, Malroux et Lapierre . C’est le départ pour l’Allemagne. Paty n’oublie ni sa femme, ni ses amis de l’extérieur. Il laisse à sa femme ce message : « Dis ma reconnaissance à tous ceux qui t’assistent, à tous ceux qui te montrent de l’intérèt. » Les voilà donc partis par la gare de l’Est pour Sarrebrück : il y a deux kilomètres à faire à pieds pour joindre le camp. Le groupe de détenus, tous déportés politiques, est de 150 hommes. C’est à coups de triques qu’ils sont menés. Dès leur arrivée les colis de la Croix Rouge sont enlevés, comme leurs provisions personnelles. Et le dressage commence : exercices, course en crapaud, brutalités de toutes sortes, sévices, etc… Pendant 15 jours voilà le régime. Pour la première fois ils assistent à la mort d’un homme, un Polonais, battu sans arrèt pendant deux jours.

Les premiers jours d’octobre 1943 nos amis sont groupés à nouveau et transportés par voiture cellulaire ou par wagons à travers l’Allemagne. Ils passent Francfort, Cassel, Halle, et atteignent au nord de Berlin, Oranienburg, où ils restent peu de temps. En effet, après un court séjour dans un bloc sanitaire, Paty, Malroux et Dirand sont dirigés sur le camp de Bad-Saarov à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Berlin. Ils sont là avec des Polonais et des Russes, tous contraints de procéder à l’installation du camp qui doit les abriter. Par la suite c’est l’installation d’une ligne électrique qui est prévue, et des terrassements nombreux sont à faire, sans cesse et sans repos.. Le régime est particulièrement sévère. Appel à 4h du matin sur le terrain, quelque soit le temps. Deux soupes de rutabagas par jour, une gamelle d’eau pour trois à l’usage de la toilette. Et ceci pendant toute l’année 1944. La brutalité des SS est comparable à celle des SS de Sarrebrück. L’hiver est dur, les corvées épuisantes, surtout celles où, en colonne, ils sont obligés de procéder au déchargement des péniches. Qu’importe, le moral reste bon et nos trois amis se tiennent solidairement unis, essayent de se protéger les uns les autres.

Pour hausser leur courage, par Dirand qui a réussi à prendre la radio anglaise sur un petit poste allemand d’officier, poste qu’il peut écouter en l’absence de celui-ci, ils transmettent aux détenus les nouvelles au moment de l’appel. Elles sont excellentes, mais surtout en janvier 1945, car les Russes exercent une pression telle sur Kustrin qu’ils espèrent tous à cette époque la libération prochaine. Au loin ils entendent le canon, et, la nuit venue, ils peuvent voir les lueurs de la bataille qui s’approche. Ils ne peuvent plus retenir leur enthousiasme et pensent être délivrés. Mais le 2 février 1945 ils doivent quitter Bad-Saarov pour retourner à Oranienburg où ils retrouvent Vidalenc et Lapierre. La joie qu’ils éprouvent à se retrouver est immense. Mais deux jours après un ordre est venu qui détermine un nouveau départ sur le camp de Belsen.

Paty et Malroux sont emmenés avec d’autres détenus dans des wagons à bestiaux. Ils sont 120 au lieu de 40 et restent 3 jours et 2 nuits en voyage, sans pouvoir faire un mouvement, sans nourriture ni eau. Arrivés au camp ils restent encore 2 jours sans aliments et sans aucun soin. Par la suite ils ne reçoivent qu’un demi-litre de soupe par jour. Ils sont là 100.000 dans un camp qui ne peut en contenir que 30.000. On a cependant, par des moyens détournés, des nouvelles brèves.

Le 25 février René Paty est amaigri, mais bien, malgré les privations. Le moral est excellent, il est plein d’espérance. Le 17 mars (il a 54 ans !) il n’est pas encore malade. Après Lapierre, son ami Malroux, auprès duquel il reste, meurt d’épuisement. Le 3 avril René Paty change de baraque. Il est alité. Le chiffre des morts s’accroit chaque jour davantage. C’est par l’un de ses camarades, André Chambon, survivant du camp, que nous avons eu finalement de ses nouvelles. Ce sont, hélas, les dernières. René Paty, épuisé, est atteint du typhus exanthématique et demeure prostré. On compte à ce moment 1.200 morts par jour. Il n’y a plus d’eau dans le camp.

Enfin c’est fini : le 10 avril 1945 René Paty n’est plus. De trois de ses camarades qui devaient le tirer jusqu’à la fosse commune, deux meurent à leur tour dès le lendemain. Cinq jours après, les Britanniques et les Canadiens libèrent le camp. Il y a sur le terrain 10.000 morts entassés sans sépulture. Il faut quatre jours en tout pour rétablir les canalisations d’eau.

Voilà les horreurs de la civilisation nazie, voilà le martyr d’un patriote parmi tant d’autres. C’est ainsi qu’aujourd’hui nous pleurons, et nous perdons, nous ses compagnons d’origine, comme ses compagnons de captivité, le meilleur des vrais Résistants, le parfait Maçon, l’ami le plus sûr, mort dans une auréole de gloire. »
 
 

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