mercredi 24 octobre 2012

En prison à la Bastille

Jean-François Marmontel, un philosophe des Lumières, a effectué un séjour de onze jours à la Bastille. Il raconte...

Jean-François Marmontel est un encyclopédiste (partie littérature), historien, conteur, romancier, dramaturge, philosophe,proche de Voltaire et ennemi de Rousseau, grammairien et poète qui connut une grande notoriété à la cour de France et dans toutel'Europe, né à Bort-les-Orgues (Corrèze) le 11 juillet 1723 et mort le 31 décembre 1799.

Fin 1759, Marmontel est accusé d'avoir produit une parodie de la tragédie de Corneille, Cinna, destinée à se railler du Duc d'Aumont. Sa punition : 11 jours de prison. Il entre à la Bastille le 28 décembre et sera libéré le 7 janvier.
   Tandis que j'arrangeais ma table pour me mettre à écrire, le geôlier vint me demander si je trouvais mon lit assez bon. Après l'avoir examiné, je répondis que les matelas en étaient mauvais et les couvertures malpropres. Dans la minute tout cela fut changé. On me fit demander aussi quelle était l'heure de mon dîner. Je répondis, l'heure de tout le monde. La Bastille avait une bibliothèque ; le gouverneur m'en envoya le catalogue, en me donnant le choix des livres qui la composaient. Je le remerciai pour mon compte; mais mon domestique demanda pour lui les romans de Prévost, et on les lui apporta.

   De mon côté, j'avais assez de quoi me sauver de l'ennui. Impatienté depuis longtemps du mépris que les gens de lettres témoignaient pour le poëme de Lucain, qu'ils n'avaient pas lu et qu'ils ne connaissaient que par la version barbare et ampoulée de Brébeuf, j'avais résolu de le traduire plus décemment et plus fidèlement en prose ; et ce travail, qui m'appliquerait sans fatiguer ma tête, se trouvait le plus convenable au loisir solitaire de ma prison. J'avais donc apporté avec moi la Pharsale ; et, pour l'entendre mieux, j'avais eu soin d'y joindre les Commentaires de César.

   Me voilà donc au coin d'un bon feu, méditant la querelle de César et Pompée, et oubliant la mienne avec le duc d'Aumont. Voilà de son côté Bury, aussi philosophe que moi, s'amusant à faire nos lits, placés dans les deux angles opposés de ma chambre, éclairée dans ce moment par un beau jour d'hiver, nonobstant les barreaux de deux fortes grilles de fer qui me laissaient la vue du faubourg Saint-Antoine.

   Deux heures après, les verrous des deux portes qui m'enfermaient me tirent par leur bruit de ma profonde rêverie ; et deux geôliers chargés d'un dîner que je crois être le mien viennent le servir en silence. L'un dépose devant le feu trois petits plats couverts d'assiettes de faïence commune; l'autre déploie sur celle des deux tables qui était vacante, un linge un peu grossier, mais blanc. Je lui vois mettre sur cette table un couvert assez propre, cuiller et fourchette d'étain, du bon pain de ménage et une bouteille de vin. Leur service fait, les geôliers se retirent, et les deux portes se referment avec le même bruit des serrures et des verrous.

   Alors Bury m'invite à me mettre à table, et il me sert la soupe. C'était un vendredi. Cette soupe en maigre était une purée de fèves blanches, au beurre le plus frais, et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bury me servit. Je trouvai tout cela très bon. Le plat de morue qu'il m'apporta pour le second était meilleur encore. La petite pointe d'ail l'assaisonnait, avec une finesse de saveur et d'odeur qui aurait flatté le goût du plus friand Gascon. Le vin n'était pas excellent, mais il était passable, point de dessert : il fallait bien être privé de quelque chose. Au surplus je trouvai qu'on dînait fort bien en prison.

   Comme je me levais de table, et que Bury allait s'y mettre (car il y avait encore à dîner pour lui dans ce qui restait), voilà mes deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans les mains. A l'appareil de ce service en beau linge, en belle faïence, cuiller et fourchette d'argent, nous reconnûmes notre méprise; mais nous ne fîmes semblant de rien, et lorsque nos geôliers, ayant déposé tout cela, se furent retirés : " Monsieur, me dit Bury, vous venez de manger mon dîner, vous trouverez bon qu'à mon tour je mange le vôtre. -Cela est fort juste, lui repris-je, " et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d'entendre rire.

   Ce dîner était gras; en voici le détail : un excellent potage, une tranche de bœuf succulent, une cuisse de chapon bouilli ruisselant de graisse et fondant, un petit plat d'artichauts frits en marinade, un d'épinards, une très belle poire de Cresane, du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur café de Moka ; ce fut le dîner de Bury, à l'exception du café et du fruit qu'il voulut bien me réserver.
Mémoires, Livre VI.

La Bastille au temps de Marmontel
La construction de la Bastille fut décidée au XIVème siècle, en pleine guerre de Cent Ans, pour défendre la partie orientale de Paris contre les Anglais. Elle débuta entre les années 1367 et 1371, sur les plans du prévôt Hugues Aubriot. La main d’oeuvre se faisant cruellement sentir, Aubriot envoya les archers "recruter" tous les oisifs de la capitale pour les enrôler de force sur le chantier. Devant le mécontentement général, Aubriot fut disgracié et devint le premier "hôte" de ce bâtiment !

D’une façon générale, les prisonniers étaient bien traités, ils pouvaient faire venir leurs meubles, donner des dîners.. Certains prisonniers pouvaient même aller se promener en ville à condition de réintégrer leur prison le soir ! Les repas servis étaient parfois somptueux, et coûtaient très cher à l’Etat (140 000 livres), c’est pourquoi Necker projetait de fermer la Bastille.

Le marquis Bernard-René Jordan de Launay (1740 – 1789) 
gouverneur de la Bastille le 14 juillet 1789.


Au sujet de la prise de la Bastille :
chronique d'un mensonge vivace

"Présentée dans les manuels scolaires comme une conquête de haute lutte, la prise de la Bastille se résume à la reddition d’une prison à laquelle la légende prête d’abriter des victimes de l’arbitraire royal, mais au sein de laquelle sont en réalité détenus 7 prisonniers – 4 faussaires, 1 libertin et 2 fous –, défendue par 32 Suisses et 82 Invalides, et dont le gouverneur refusa de tirer cependant que les émeutiers brandirent bientôt sa tête au bout d’une pique. Quelques semaines après un fait d’armes que les Révolutionnaires eurent beau jeu d’ériger en symbole, l’un des rares témoins de l’ensemble du siège livre un témoignage rétablissant une vérité pourtant encore ignorée par nombre de nos concitoyens..."
Lire la suite sur le site La France pittoresque

Petite anecdote méconnue

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1789, Soulès, le tout nouveau gouverneur de la Bastille, voit arriver Danton, à la tête d'un escadron de Cordeliers, et qui trouve que la Bastille n'est pas assez prise. Il veut pénétrer dans la place. Mais comme Soulès résiste, celui-ci est emmené aux Cordeliers puis à l'Hôtel de Ville...
(André Stil, Quand Robespierre et Danton inventaient la France, Grasset 1988, p.67) 
 
Au sujet des lettres de cachet 
Transposition pour le Web du travail de Stéphane Debey
 sur le site "l'Histoire à l'ESAS"
Définition

Les lettres de cachet sont des manifestations discrètes et personnalisées de l'autorité royale, par opposition aux lettres " patentes ", actes souverains publics et solennels. Les lettres de cachet sont des lettres fermées, signées par le Roi, souscrites par un secrétaire d'État qui est presque toujours celui de la maison du Roi. Elles sont utilisées à des fins particulières, pour convoquer un corps judiciaire, pour ordonner une cérémonie mais, le plus souvent, elles contiennent un ordre individuel d'exil, d'emprisonnement ou d'internement. Il s'agit en fait d'une mesure arbitraire, puisque manifestation de la justice personnelle du souverain, prise en général après enquête et délibération en Conseil. Cette institution permet d'arrêter rapidement un suspect, de réprimer un délit de presse et surtout de mettre à l'écart un fils de famille indigne, débauché, prodigue ou en danger. La lettre de cachet se considère donc ainsi plus comme un privilège pénal qui s'ajoute à la liste des privilèges de noblesse : elle permet au gentilhomme délinquant d'échapper à l'infamie des prisons ordinaires et même à la rigueur du droit commun.
Il existe en réalité deux catégories différentes de lettres de cachet. La première est ce que l'on appelle la lettre de cachet pour raison d'État qui est à l'initiative du Roi. La seconde, quant à elle, est à l'initiative des familles ou de la police.


On enfermait généralement dans des prisons (Bastille, donjon de Vincennes, maisons de force), dans des établissements hospitaliers, dans des communautés religieuses, dans des dépôts de mendicité. Grâce à la création de ces établissements en 1760 et au contrôle accru des intendants sur les maisons religieuses, la lettre de cachet devient alors paradoxalement une garantie de justice contre l'arbitraire des internements à l'initiative des seules familles.

Fonctionnement
 
Comment cela se passait-il effectivement? Lorsque la demande émanait des familles, une requête avec exposé détaillé des faits et de la demande d'une lettre de cachet pour telle ou telle maison de force, était transmise à Versailles par l'intendant qui effectuait, ou faisait effectuer par son subdélégué, une enquête soigneuse : on interrogeait les voisins, le curé, on s'assurait que la famille n'avait pas un intérêt inavouable à faire enfermer le membre incriminé. On remarque que bien que cette pratique soit une mesure arbitraire, on avait quand même le souci du bien fondé des plaintes. De plus, le seuil décisif au-delà duquel la lettre de cachet est accordée, était la sauvegarde de l'honneur de la famille. Différentes raisons pouvaient alors être invoquées : libertinage, délinquance, ivrognerie, dilapidation, danger de mésalliance, folie, Tout aussi diverses étaient les durées de détention qui pouvait aller d'une simple " leçon " de quelques jours à la détention à perpétuité. Cependant, les lettres de cachet étaient rarement données à " temps " : la mention la plus fréquente était " jusqu'à nouvel ordre ", ce qui est conforme à l'esprit de la lettre de cachet qui impliquait l'amendement ou au moins la fin du scandale ou du danger comme préalable à la libération. Cependant, dans les faits, la libération des détenus par lettre de cachet reposait le plus souvent sur une demande de libération de la part de ceux qui avaient provoqué l'internement. La révocation était beaucoup plus aléatoire lorsqu'elle était demandée par le correctionnaire lui-même.

On se rend compte que la lettre de cachet est loin d'être l'arme secrète frappant comme la foudre telle qu'on nous la présente généralement. Elle semble au contraire parfaitement intégrée à la mentalité du " Français moyen " du XVIIIe s. La lettre de cachet est en définitive une arme de répression rendue terrible par l'arbitraire de son cadre, les galères, les supplices.
Une lettre de cachet signée par Louis XV , illustrant la représentation la plus répandue de cette pratique (Musée Carnavalet à Paris, publiée dans Paquet et Boigelot, " La période moderne et les débuts des temps contemporains", Histoire et Humanités, Casterman, 1973)
"Monsieur de Jumilhac, mon intention étant que le nommé Hugonet soit conduit en mon château de la Bastille, je vous écris cette lettre pour vous dire que vous ayez à l'y recevoir lorsqu'il y sera amené et à l'y garder et retenir jusqu'à nouvel ordre de ma part. La présente n'étant à d'autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur de Jumilhac, en sa sainte garde. Ecrit à Versailles, le treize janvier 1765, Louis"

 

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