mercredi 3 octobre 2012

L'ordinateur en classe, pour quoi faire ?

Un article de François Lurçat paru dans la «Revue européenne de psychologie appliquée ».

   Pour caractériser brièvement le rôle possible des ordinateurs dans l’enseignement, partons d’un exemple où ils peuvent être très efficaces : l’apprentissage des tables de multiplication. La question “combien font six fois sept?” admet une réponse juste unique ; toutes les autres réponses sont non seulement fausses, mais inacceptables. C’est un cas idéal.

   Mais de tels cas sont rares, plus rares que ne l’imaginent des auteurs qui font de l’ordinateur un éloge d’autant plus enthousiaste qu’ils ignorent le premier mot des principes de son fonctionnement et le voient comme une sorte d’être magique. Prenons en effet le cas des mathématiques : que penser des logiciels qui sont censés aider les élèves à résoudre des problèmes ? Tout comme la question “six fois sept”, ~ les problèmes de mathématiques admettent une seule réponse juste. L’ordinateur peut constater la conformité ou non de la réponse fournie par l’élève à la réponse correcte.

   Mais faire des mathématiques ne consiste pas seulement à donner des réponses correctes : il faut trouver et justifier chaque réponse par un raisonnement. Ici nous avons déjà quitté le domaine du tout ou rien : un raisonnement mathématique se formule avec des phrases ; il peut être (c’est le cas le plus fréquent) ni tout à fait correct, ni tout à fait incorrect.

   Le rôle du maître consiste précisément à partir des éléments corrects dans le raisonnement de l’élève pour lui permettre de corriger ses erreurs. L’ordinateur peine à jouer un tel rôle. Le logiciel le plus ingénieux est incapable d’apprécier comme peut le faire un maître Compétent, la signification des erreurs des élèves, et donc de les guider efficacement vers une meilleure compréhension des mathématiques.

   Le handicap insurmontable du logiciel par rapport au maître tient avant tout à ce que le premier est totalement fermé au sens des mots, des phrases et des textes. Pour l’ordinateur le langage est une suite de symboles complètement abstraits, qu’il manipule selon des règles fixées ; chaque lettre est codée par une suite de zéros et de uns. L’ordinateur, même muni des logiciels les plus ingénieux, ne comprend jamais rien, parce que la compréhension passe par une mise en rapport des mots et de leurs référents. Comment peut-on faire comprendre ce qu’on ne comprend pas soi-même ?

   Ces considérations n’ont rien d’original et ne relèvent pas de la spéculation. On dispose en effet aujourd’hui d’un large corpus d’observations et d’expériences sur la capacité des ordinateurs à imiter l’esprit humain. Parmi les exemples les plus frappants il faut citer la traduction automatique. On se rappelle peut-être que pendant des décennies, on nous a promis des miracles dans ce domaine. Aujourd’hui les promesses se font plus discrètes, et pour cause. Les logiciels de traduction les plus perfectionnés font toujours les mêmes de fautes, analogues à celles, souvent cocasses, que commettaient naguère les élèves qui faisaient leurs versions latines ou grecques à coups de dictionnaire et sans y prendre le moindre intérêt.

   Le cas des logiciels vérificateurs d’orthographe est exactement analogue. Un texte récent de l’Académie française citait des exemples amusants : dans une phrase qui mentionne “la Saint-Barthélémy”, le logiciel grammairien corrige le et non la ! Il faudra ajouter à la prochaine version ce détail : la Saint-Jean est une fête... Mais il faudra aussi lui dire que le Sainte-Maure est un fromage. On n’en finira jamais... “Resterai-je seul rue de Cheverus ?” demandait François Mauriac dans une autre phrase citée par l’Académie. Et le logiciel de corriger patiemment : il faut écrire seule, pour accorder avec rue. Comment lui en vouloir : il ne comprend rien !

   Tout cela n’est rien, pourtant, à côté d’une autre faiblesse de l’ordinateur, bien plus irrémédiable. Il a beau singer les humains, il ne sera jamais un homme. De deux choses l’une : ou bien les élèves resteront conscients de cette évidence. Ils sauront qu’ils ne trouveront jamais sur leurs écrans cette affectueuse sévérité, cette patiente rigueur que nous avons connues chez beaucoup de nos maîtres. Ils ne travailleront jamais pour obtenir cette merveilleuse récompense : sentir la joie du maître qui reconnaît que l’élève a compris, enfin, ce qu’il voulait lui faire comprendre. Comment, alors, pourront-ils acquérir et développer le désir d’apprendre, sans lequel il n’y pas d’apprentissage véritable ?

   L’autre possibilité est que l’ordinateur, muni de logiciels adéquats et d’artifices ingénieux, parvienne finalement à faire oublier aux élèves qu’il n’est qu’une machine. (Il y a plus de vingt ans, Joseph Weizenbaum décrivait déjà la fascination exercée par un logiciel qui singeait un psychothérapeute... (J. Weizenbaum, Computer power and human reason, Freeman, 1976 ; ad. Penguin Bwks, 1984) Alors les élèves penseront comme des ordinateurs, c’est-à-dire comme des esclaves. Ils n’exerceront plus leur faculté de juger : les plus habiles sauront seulement, comme tant de politiciens insincères et corrompus, ce qu’il faut dire dans telle ou telle circonstance. Le mot démocratie achèvera alors de se vider de toute signification. Mais n’est-ce pas précisément ce que souhaitent nos réformateurs de l’enseignement... et leurs amis marchands d’ordinateurs et de logiciels ?

François LURCAT 

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