mercredi 7 novembre 2012

Femmes du XVIIIe siècle (1)

Petite évocation de certaines femmes d'exception qui ont marqué le 18e siècle en général et le Siècle des Lumières en particulier.

La duchesse du Maine (1676-1753)


Anne-Louise Bénédicte de Bourbon-Condé, Mademoiselle d’Enghien, puis Mademoiselle de Charolais, puis duchesse du Maine est une Salonnière qui tenait une véritable cour appelée « la petite cour de Sceaux ». Elle y donnait des fêtes de nuits costumées et accueillait les écrivains et les artistes, parmi lesquels Voltaire, la marquise Émilie du Châtelet, la marquise du Deffand, Fontenelle, Montesquieu, d'Alembert, le président Hénault, Nicolas de Malézieu, le futur cardinal de Bernis, Henri François d'Aguesseau, Jean-Baptiste Rousseau, Antoine Houdar de la Motte, Sainte-Aulaire, Mably, le cardinal Melchior de Polignac, Charles Auguste de La Fare, André Dacier, l'abbé de Vertot, Anne-Claude de Tubières, comte de Caylus, la baronne de Staal-Launay, etc.
Armes de la duchesse du Maine


Émilie du Châtelet (1706-1749)


Gabrielle Émilie le Tonnelier de Breteuil, Marquise du Châtelet, naquit à Paris le 17 décembre 1706, à l'aube du siècle des Lumières. Son père occupait alors une charge à la cour de Versailles, sous le roi Louis XIV. A la mort du monarque, en 1715, la famille le Tonnelier de Breteuil quitta Versailles et s'installa à Paris. Émilie y apprit le latin, le grec, l'anglais et l'italien, lut les meilleurs auteurs de son époque et s'initia aux mathématiques et à la physique.

Le 20 juin 1725, elle épousa le Marquis Florent-Claude du Chastelet dont elle aura trois enfants. Par la suite, elle deviendra l'amie de Voltaire qu'elle connaissait depuis son enfance, le philosophe ayant souvent été l'hôte de son père. Il admirait Émilie pour son talent scientifique et ses connaissances philosophiques et lui demeurera fidèle jusqu'à sa mort. Émilie offrira d'ailleurs à Voltaire une retraite en son château de Cirey, en Haute-Marne, alors que celui-ci fut menacé d'emprisonnement à cause de ses écrits.


Les armes d'Émilie du Châtelet
© Arnaud Bunel Armorial des rues de Paris

Poème de Voltaire à Madame du Chastelet

Alors qu'il séjourne en Angleterre, Voltaire s'enthousiasma pour les théories d'Isaac Newton. En 1736, avec la collaboration d' Émilie, il entreprit de rédiger les Éléments de la philosophie de Newton à l'usage d'un lectorat non spécialisé. Émilie traduisit même les "Principia" de Newton, un ouvrage majeur qui révolutionna la Science (le savant y exposant sa fameuse théorie de la gravitation universelle).

Madame du Châtelet mourut en mettant au monde son quatrième enfant, le 10 septembre 1749 au château de Lunévile du Duc de lorraine. Voltaire écrivit à ce propos à sa nièce Madame Denis : « Très Chère, je viens de perdre quelqu'un qui fut mon ami (sic!) vingt années durant !... l'avoir vu mourir, et dans de telles circonstances ! et pour de telles raisons ! c'est terrifiant ! »

Sir Isaac Newton (1643-1727) philosophe, mathématicien, physicien et astronome anglais. (Portrait peint par Godfrey Kneller en 1689) et Voltaire (1694-1778) écrivain et philosophe, figure emblématique des Lumières.

Louise d'Épinay (1726-1783)

Louise Florence Pétronille Tardieu d'Esclavelles, par son mariage Madame Lalive d'Épinay, dite Madame d'Épinay fut une femme de lettres française. Elle fut une des grandes Salonnières qui accueillit les beaux-esprits du siècle, au premier rang desquels le baron Grimm, son mentor et son conseiller moral & amant, Denis Diderot, d'Alembert, Marivaux, Charles Pinot Duclos, Marmontel, Montesquieu, Jean-Nicolas Dufort de Cheverny, Michel-Jean Sedaine, le marquis Jean-François de Saint-Lambert, Jean-Baptiste-Antoine Suard, Damilaville, Dupin de Francueil, Aimable le Roy, Raynal, d'Holbach, l'abbé Ferdinando Galiani, Claude-Henri de Fusée de Voisenon et Bernard-Joseph Saurin, le baron de Greutz, le marquis de Mora, le comte de Fuentès, le baron danois Gleichen et Stormont. 

Ses oeuvres :

- Elle contribue anonymement à la Correspondance littéraire dirigée par Grimm.
- Elle rédige les "Contre-Confessions" (Histoire de madame de Montbrillant) en réponse aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau avec lequel elle s'était brouillée, après lui avoir donné refuge dans son Ermitage (Montmorency) de 1756 à 1757. Cet ouvrage, seulement paru en 1818, est désormais connu comme un des chefs d'œuvre de la littérature féminine du XVIIIe siècle.
- En 1773, elle publie Les Conversations d'Émilie.
- Elle laisse une abondante correspondance, notamment avec Voltaire.

Blason des Tardieu d'Esclavelles
D'azur au chevron d'or, accompagné en chef de deux croissants d'argent
et en pointe d'une croisette pattée du même.

Note : Montignon (Val d'Oise) possède le même blason 


Madame Necker (1739-1794)


Fille d'un pasteur du pays de Vaud, elle reçoit une éducation protestante solide et complète. Restée pauvre, elle épouse en 1764 le financier – suisse, lui-aussi – Jacques Necker, qui a déjà fait fortune, et qui deviendra ministre des finances de Louis XVI. Il le doit en grande partie au soutien de sa femme qui, comprenant et mesurant l'influence des écrivains sur l'opinion, a su créer et régner sur un salon. C'est en fait le dernier grand salon de l’Ancien Régime, où l’on discute littérature, mais aussi politique, et qui accueille de nombreux artistes et écrivains : Jean-François Marmontel, La Harpe, Buffon, Grimm, Mably, l'abbé Raynal, Bernardin de Saint-Pierre et les plus grands collaborateurs de l'Encyclopédie, Diderot, d'Alembert, mais aussi Madame Geoffrin, Madame du Deffand...

Blason de Jacques Necker
Contrôleur-général des finances sous Louis XVI
De gueules, à un cygne d'argent, nageant dans une mer du même, au chef du second, ch. d'une grappe de raisins de pourpre, pamprée de sinople, posée en fasce, la tige à senestre.

Isabelle de Charrière (1740-1805)


Isabelle de Charrière, surnommée dans sa jeunesse Belle van Zuylen, née Isabella Agneta van Tuyll van Seroorskerken au château de Zuylen, près d’Utrecht (Pays-Bas) est une femme de lettres hollandaise d’expression française.
Elle parle plusieurs langues, s’adonne aux mathématiques et lit les classiques, mais c’est en français, langue des élites cultivées de l’Europe du XVIIIe siècle qu’elle va écrire : elle entre, à l’âge de vingt ans, en littérature avec la publication anonyme de Le Noble (1762), une satire ironique des préjugés de son milieu social. Elle entretient une abondante correspondance avec Benjamin Constant, un homme politique et écrivain franco-suisse.

Armoiries  de la Maison van Tuyll van Seroorskerken
D'argent au trois tête de chien coupées et lampassées de gueules.

LE NOBLE
Conte moral
d'Isabelle de Charrière
(1762)
On ne suit pas toujours ses Aïeux, ni son Père (La Fontaine)
      Il y avait dans une des provinces de France un château très ancien, habité par un vieux rejeton d'une famille encore plus ancienne. Le baron d'Arnonville était très sensible au mérite de cette ancienneté, et il avait raison, car il n'avait pas beaucoup d'autres mérites. Mais son château se serait mieux trouvé d'être un peu plus moderne: une des tours comblait déjà une partie du fossé; on ne voyait dans le reste qu'un peu d'eau bourbeuse, et les grenouilles y avaient pris la place des poissons. Sa table était frugale, mais tout autour de la salle à manger régnaient les bois des cerfs tués par ses aïeux. Il se rappelait, les jours gras, qu'il avait droit de chasse, les jours maigres, qu'il avait droit de pêche, et content de ces droits, il laissait sans envie manger des faisans et des carpes aux ignobles financiers. Il dépensait son modique revenu à pousser un procès pour le droit de pendre sur ses terres; et il ne lui serait jamais venu dans l'esprit qu'on pût faire un meilleur usage de son bien, ni laisser à ses enfants quelque chose de mieux que la haute et basse justice. L'argent de ses menus plaisirs, il le mettait à faire renouveler les écussons qui bordaient tous les planchers, et à faire repeindre ses ancêtres.
      La baronne d'Arnonville était morte depuis longtemps, et lui avait laissé un fils et une fille, qui s'appelait Julie. Le jeune seigneur avait également à se plaindre de la nature et de l'éducation: cependant il ne se plaignait pas; content du nom d'Arnonville et de la connaissance de l'arbre généalogique de sa maison, il se passait de talents et de science. Il chassait quelquefois, et mangeait son gibier avec les filles du cabaret voisin; il buvait beaucoup et jouait tous les soirs avec son domestique. Sa figure était désagréable, et il eût fallu de bons yeux pour découvrir en lui ces traits qui, selon quelques-uns, annoncent infailliblement une haute naissance. Julie, au contraire, avait de la beauté, des grâces et de l'esprit: son père lui avait fait lire des traités de blason qu'elle ne goûtait guère, et elle avait lu en secret quelques romans qu'elle goûtait beaucoup. Le séjour qu'elle avait fait chez une dame de ses parentes, dans la capitale de la province, lui avait donné quelque usage du monde; il n'en faut pas beaucoup pour rendre polie une personne qui a l'esprit pénétrant et le cœur bon.
      Un peintre, qui copiait ses grands-pères et leurs quartiers, lui avait donné des leçons de dessin; elle peignait des paysages et brodait des fleurs. Elle travaillait avec adresse, elle chantait avec goût, et comme sa figure n'avait besoin ni de beaucoup d'art, ni de beaucoup de magnificence, on la trouvait toujours bien parée. Elle était fort vive et fort gaie, quoique tendre, et il lui échappait quelquefois des railleries sur la noblesse; mais le respect et l'amitié qu'elle avait pour son père les modéraient toujours. Son père l'aimait aussi; mais il aurait souhaité qu'au lieu de fleurs, elle brodât sur les écrans des armoiries; qu'au lieu de Télémaque et de Gil Blas, elle étudiât les parchemins rongés qui constataient les titres de sa famille. Il était fâché que dans sa chambre les modernes estampes fussent près de la fenêtre, tandis que les vieux portraits étaient relégués dans un coin obscur; et souvent il l'avait grondée de ce qu'elle préférait une jolie et aimable bourgeoise des environs à une demoiselle aussi laide et maussade que noble qui demeurait dans le voisinage; il aurait voulu qu'elle ne cédât le pas qu'à bonnes enseignes et selon la date des diplômes; mais Julie ne consultait jamais les diplômes: elle cédait toujours à l'âge, et aurait mieux aimé qu'on la crût roturière qu'arrogante. Par étourderie elle aurait passé devant une princesse; par indifférence et par civilité elle eût laissé passer tout le monde devant elle.
      Julie ne voulait point avoir trop d'esprit, et voilà pourquoi ce qu'elle en avait plaisait davantage. Elle savait peu, mais on voyait que c'était faute d'avoir eu occasion de pouvoir apprendre; son ignorance n'avait point l'air de la stupidité. Une physionomie vive, douce et riante approchait d'elle ceux qui la voyaient, et son accueil gracieux achevait la prévention qu'avait fait naître sa physionomie. Si elle eût affecté un air de grandeur et de réserve, elle aurait fait faire d'autant plus de pas en arrière que son air en avait fait faire en avant; nous voulons plaire d'abord à une personne qui nous plaît: si elle nous reçoit mal, elle nous mortifie; irrités contre elle, nous nommons dédain ce qui n'est peut-être que défaut d'usage et de politesse; elle nous a souvent perdus pour toujours.
      Julie avait beaucoup plu à une dame de Paris qui l'avait vue chez la parente dont j'ai parlé: elle la pria de venir passer quelque temps chez elle à la campagne. Julie obtint la permission de son père: il lui recommanda de se souvenir de ce qu'elle était, et Julie partit. Cette dame était fort riche, elle avait un fils unique, qui cependant était aimable et bien élevé. Il était très bien fait, Julie était belle, ils se plurent dès qu'ils se virent, et ils ne songèrent d'abord ni à se le dire ni à se le cacher: peu à peu ils se le firent entendre, et ils se trouvèrent encore plus aimables quand ils surent qu'ils se plaisaient. En compagnie, à table, à la promenade, Valaincourt disait souvent tout bas ou en mots couverts quelque tendresse à Julie; mais dès qu'ils étaient seuls et qu'il aurait pu tout dire, il ne lui parlait pas. Elle en était surprise, mais pourtant contente: elle avait lu ou elle devinait que l'amour est timide quand il est ardent et délicat; aucun discours ne lui eût fait tant de plaisir que ceux de son amant, mais elle aimait bien autant son silence.
      Valaincourt avait, outre les raisons que Julie sentait, un motif de se taire qu'elle ne savait pas. Elle avait vu qu'il avait les yeux grands, les cheveux blonds, les dents belles; elle lui avait trouvé beaucoup de douceur, d'esprit et de générosité; elle avait remarqué de l'ordre, de la décence et de l'opulence dans sa maison; mais elle avait oublié de demander lequel de ses ancêtres avait été fait noble. Malheureusement c'était son père qui, par de grands services et de grandes vertus, avait mérité cette distinction. Les sages diraient que quand c'est de cette façon qu'on a acquis la noblesse, la plus nouvelle est la meilleure; que le premier noble de sa race doit être le plus glorieux d'un titre dont il est l'auteur; que le second vaut mieux que le vingtième, et qu'il y avait à présumer que Valaincourt ressemblait plus à son père que le baron Arnonville à son trentième aïeul; mais les sages ne sont pas juges compétents de l'ouvrage du préjugé. Valaincourt connaissait le préjugé, il savait jusqu'où le portait le père de Julie.
      Le temps du départ de Julie approchait; tous deux étaient affligés, et ils en étaient plus tendres. Comme chacun se retirait pour s'aller coucher, ils se trouvèrent seuls dans un corridor où il n'y avait point de lumière: Valaincourt prit la main de Julie et la baisa plus vivement qu'il n'avait encore fait; car il l'avait déjà baisée, et Julie, depuis plusieurs jours, ôtait ses gants quand elle croyait devoir donner la main à Valaincourt. Le lendemain, ils se trouvèrent dans le même corridor et dans la même obscurité: alors Valaincourt prit un baiser à Julie, et Julie, qui n'aimait pas à refuser ce qu'elle pouvait donner sans peine, le laissa prendre. Le lendemain, Julie fit en sorte de se trouver dans le corridor; il y avait de la lumière. Valaincourt l'éteignit; il lui donna un tendre baiser, et puis encore un; Julie aurait voulu les rendre... Heureusement c'était le dernier soir... Le lendemain Julie partit.
      Tant qu'elle avait été avec Valaincourt, elle n'avait songé qu'au plaisir de le voir et de l'entendre; quand elle ne le vit plus, elle sentit la douleur d'en être séparée: elle pensa aux moyens de le revoir et de le voir toujours. Je ne sais ce qu'elle sentit et pensa encore: mais par bonheur le jeune homme pensait aux mêmes choses de son côté.
      Un jour, comme elle brodait seule, il entra. Elle se souvint du corridor, et rougit. Valaincourt ne parut pas s'en souvenir, tant il mit de respect dans sa façon de l'aborder. Avec une femme qu'on estime, qui a l'air modeste et décent, un homme met presque en doute les faveurs qu'il en a reçues. Valaincourt ne pouvait croire qu'il eût osé toucher de ses lèvres le visage de cette divinité.
      Après les premiers compliments il retomba dans son silence; Julie ne se croyait plus du tout imposante; elle trouvait qu'elle en avait assez vu pour n'être plus si timide, et, pensant qu'il devait apercevoir une partie de ce qu'elle sentait, elle se fâcha de ce silence. A sa place, se dit-elle, il me semble que je parlerais. En même temps, elle se leva pour sonner, et comme le laquais allait entrer dans la chambre:
      - Vous êtes bien poli, Monsieur, dit-elle à Valaincourt, de venir de si loin, puisque vous n'avez rien à me dire. Donnez le café, et si mon père est au logis, priez-le d'en venir prendre.
      - Ah! Mademoiselle, répondit Valaincourt, qu'il est difficile de parler quand on pense que de ce qu'on va dire dépend peut-être toute notre félicité, ou tout notre malheur!... Si je m'y prenais mal!... Ah! grand Dieu! Si je ne disais pas ces mots qui vous persuaderaient! Julie, adorable Julie, dites... que faut-il que je dise? Quels discours, quels motifs, quelles assurances pourraient vous engager à vous donner à moi?
      - Ah! Valaincourt... dit Julie avec un regard et un sourire qui promettaient tout, qui répondaient oui à tout ce qu'il aurait voulu dire.
      Valaincourt, qui les entendait, n'en demanda pas davantage: hors de lui-même, il prend ses mains et les baise avec transport; il ose même, il ose en plein jour presser sa bouche sur la sienne; le père eût pu entrer, mais ils n'y pensaient pas: qu'auraient-ils craint dans leur délire? Il fut court cependant: Julie s'alarma de l'ardeur de son amant et de sa propre complaisance:
      - Laissez, laissez-moi! dit-elle, Valaincourt, nous nous oublions.
      Dans ce moment, ils entendirent du bruit, et se hâtèrent de se rasseoir. Julie baissa la tête sur son ouvrage pour cacher son désordre; le jeune homme alla au devant de M. d'Arnonville avec un air de soumission qui parut le prévenir en sa faveur.
      - J'ai pris, Monsieur, la liberté de venir voir Mademoiselle votre fille, avec qui mon bonheur m'a fait faire connaissance.
      - N'avez-vous jamais vu mon château?
      - Non, Monsieur, je n'avais jamais eu de prétexte pour oser venir vous rendre mes devoirs.
      - Il mérite bien qu'on le voie, dit le vieux seigneur; un baron d'Arnonville, dont le trisaïeul avait été créé chevalier sous Clovis, le fit bâtir en l'an 456. Il n'est pas étonnant qu'il le fit faire aussi vaste que vous le voyez: dans ce temps-là, la noblesse était respectée comme elle doit l'être, elle était riche et puissante; aussi était-elle bien plus pure et bien plus rare qu'aujourd'hui: à présent c'est une récompense ordinaire, rien n'est si commun, et je ne fais nul cas de ces petits nobles sans aïeux.
      - Nous en avons, dit Julie, depuis le grenier jusqu'à la cave...
      - Et la plupart des anciennes familles, continua le baron, se sont corrompues par des mésalliances; il en est bien peu, j'ose le dire, qui se soient, comme les d'Arnonvilles, soutenues dans toute leur pureté; aussi j'espère bien que mes enfants...
      - C'est sans doute, interrompit le jeune homme, qui n'y pouvait plus tenir, c'est sans doute une satisfaction et un motif de plus pour être vertueux que de trouver dans ses ancêtres des exemples de vertu et d'amour pour la patrie, quand on joint à un grand nom un grand mérite, et qu'au lieu de la vanité...
      - Puisque vous n'avez jamais vu le château, vous n'avez jamais vu les portraits; il faut que je vous les montre, cela ne pourra que vous être utile pour l'étude de l'histoire. Monsieur, voulez-vous me suivre?
      - Mademoiselle nous accompagne-t-elle? dit Valaincourt d'un ton affligé!
      - Non, répondit en riant Julie, j'ai assez vécu avec mes grands-pères, et je les connais bien.
      Valaincourt suivit tristement le baron; celui-ci, à qui il plaisait, ne lui épargnait pas un portrait, pas un écusson, pas une anecdote; chaque portrait, chaque écusson amenait une réflexion qui perçait le cœur du pauvre Valaincourt. Ce n'est pas qu'il fût mortifié d'une si ridicule ostentation: il n'aurait pas voulu tenir sa noblesse du roi Ninus à la charge d'être aussi vain et aussi fou que le baron d'Arnonville. Mais Julie! Enfin il entra dans sa chambre et il tressaillit. Pendant que le père s'embarrassait dans l'histoire du premier de ses ancêtres que le pinceau eût transmis à la postérité, Valaincourt parcourait des yeux l'ouvrage du goût de la fille. Il vit sur une table un paysage qu'elle avait fini, un autre commencé, et parmi ses pinceaux et ses couleurs, il vit un petit catéchisme, Segrais, Racine et Gil Blas. Il vit les belles estampes qu'elle préférait aux vieux portraits, il vit des fleurs... Mais il ne vit plus rien de tout le reste quand il eut aperçu le portrait de Julie: il était crayonné en petit; il était ressemblant. Valaincourt ne songea plus qu'à détourner les yeux du père.
      - Quel est cet homme respectable, dit-il, qui est là, Monsieur, derrière vous?
      Le baron se tourna:
      - C'est celui dont je vous ai tant parlé: n'avez-vous pas entendu?
      - Ah! Monsieur, pardon, je me le rappelle.
      Valaincourt avait le portrait et ne désirait plus rien; mais voyant que le père recommençait, il prit le joli paysage qui était à sa bienséance. Enfin, ils sortirent de cette chambre.
      - N'est-il pas vrai, dit Julie, lorsqu'ils la rejoignirent, que je suis riche en grands-pères? Mes grand'mères ne sont pas belles, mais cela ne fait rien, elles sont anciennes; je compte me faire peindre bien des fois, belle ou laide: dans trois cents ans mon portrait vaudra son pesant d'or.
      - Ah! Mademoiselle, lui dit Valaincourt, votre portrait ne sera pas si cher, si précieux qu'il l'est aujourd'hui; alors peut-être la vanité le vénérera; aujourd'hui l'amour l'adore.
      - L'avez-vous vu, Monsieur?
      - Oui, Mademoiselle, vous verrez que je l'ai vu comme je devais le voir; j'ai vu aussi vos livres et vos paysages...
      - Ne vous êtes-vous pas fort amusé à voir mes ancêtres?
      - Non, Mademoiselle, je n'ai regardé que ce qui avait rapport à vous.
      Ceci se disait à demi voix; Julie souriait, et Valaincourt était bien aise de voir que la fille n'eût pas le même respect pour l'ancienneté que son père... Il était tard, Valaincourt prit son congé d'eux et s'en alla.
      - Ce jeune homme est-il ton amant? dit le baron à sa fille.
      - Je crois qu'oui, mon père.
      - Pense-t-il à t'épouser?
      - Oui, mon père.
      - Est-il gentilhomme?
      Julie n'en savait rien: elle le supposa, et dit encore oui.
      - D'une ancienne famille?
      - Oui, mon père.
      - D'où tirent-ils leur origine?
      - De Renaud de Montauban, répondit Julie par un mouvement de gaîté plutôt que par politique.
      - Quoi! ma fille, de Renaud de Montauban! Mon Dieu, que tu serais heureuse! Quelle joie pour moi de te voir ainsi mariée!
      En disant cela, il l'embrassa avec une tendresse qui la déconcerta. Elle se repentit de lui en avoir imposé sur une chose qui lui paraissait si importante et craignit les conséquences de son badinage, s'il venait à se découvrir; elle s'indigna aussi de tant de folie; et tous ces sentiments ensemble l'agitèrent si fort, qu'elle fut obligée de se retirer.
      Elle s'assit dans sa chambre, les deux bras appuyés sur sa toilette, et la tête appuyée sur ses mains. Mon père ne demande pas, disait-elle, s'il est sage, s'il a le cœur bon, il demande si sa famille est ancienne... Sur cette assurance il me donne à lui... Ah! si Valaincourt allait n'être pas si noble, il me le refuserait! il serait d'autant plus inflexible que je l'ai trompé. Mon Dieu! quelle imprudence, et que je suis coupable! - Elle rêve encore quelque temps avec cette tristesse, puis se levant et se promenant par sa chambre, elle voulut regarder pour se distraire le paysage dont Valaincourt avait parlé: ne le trouvant point, elle alla à son portrait... Alors elle comprit ce que Valaincourt avait voulu dire; ce vol lui parut aussi plaisant que tendre; elle s'imagina voir son père disant d'un côté: "Voilà Jean-François-Alexandre d'Arnonville", pendant que Valaincourt pensait: "Voici Julie d'Arnonville, il faut l'emporter." Quand une jeune fille se voit tendrement aimée de son amant, ses chagrins sont aisément adoucis: ce fond de joie rend son cœur facile à s'égayer. Julie trouva que si Valaincourt ne descendait pas de Renaud, il descendait de quelque autre, qu'elle pouvait faire passer sa tricherie pour une erreur, que peut-être aussi il ne serait pas impossible d'en tirer parti, qu'il faudrait prévenir Valaincourt et concerter avec lui sa généalogie. "Si les motifs raisonnables ne touchent pas mon père, disait-elle, ne serait-il pas permis de le tromper un peu? Devrions-nous être les victimes d'un préjugé si ridicule?" Cette morale un peu relâchée l'accommodait, elle s'y arrêta: il lui vint dans l'esprit d'écrire à Valaincourt pour l'avertir; elle prit l'écritoire, les plumes et le papier. Elle imagina le moyen de faire parvenir sa lettre, et je jurerais qu'elle aurait écrit en effet, si elle eût été sûre de son style et de son orthographe; mais Julie passa rapidement sur ses véritables motifs de ne point écrire; elle se persuada, en remettant tout cet attirail, que la prudence, la réserve, la modestie, le respect des bienséances l'arrêtaient, et elle s'applaudit de ces vertus qu'elle n'avait pas.
      On vint appeler Julie pour le souper: déjà son père avait fait part de ses espérances au jeune baron; à peine ils purent se contenir en présence des domestiques. Dès qu'ils furent renvoyés, on but à la santé du descendant de Renaud; mais Julie, ne pouvant supporter le spectacle de leur joie, se retira encore une fois également honteuse de sa faute et de leur extravagance: seule dans sa chambre, elle se mit à pleurer. L'amour, le repentir, la crainte, l'espérance se confondaient dans son cœur et l'oppressaient. Une jeune personne agitée par différents sentiments, quand elle ne sait plus comment se démêler, pour se tirer d'embarras, elle pleure. Julie ayant cessé de répandre des larmes, le chaos qui l'accablait se trouva presque dissipé; il ne lui resta bientôt plus que l'idée de son amant. Elle le vit, tel qu'il lui avait paru au premier instant de leur connaissance; elle se rappela les marques de sa tendresse; elle se reprochait tantôt d'y avoir trop répondu pour la décence, puis de n'y avoir pas assez répondu pour l'amour. Enfin, elle se coucha, et en se couchant, elle trouvait qu'il y avait bien longtemps qu'elle n'avait vu son lit. "N'est-ce donc que ce matin, se disait-elle, que je me suis levée? N'est-ce que cet après-dîner que Valaincourt est venu?" Jamais journée ne lui avait paru si longue, parce que jamais journée n'avait été pour elle si remplie de sensations diverses et intéressantes. Elle ne pouvait concevoir qu'elle eût senti et pensé tant de choses, qu'elle eût eu tant de joies et de chagrins en si peu de temps. Julie n'est pas la seule à qui le temps paraisse encore plus long dans la succession rapide d'impressions variées que dans la langueur de l'inaction.
      Julie s'endormit malgré la tendresse; ses songes ne lui annoncèrent rien de fâcheux; le lendemain nul pressentiment ne la troubla; elle passa la moitié de la matinée à peindre dans sa chambre. Son père dînait au château voisin: ainsi, elle était seule. Combien de fois ne souhaita-t-elle pas que Valaincourt vînt troubler cette solitude et mettre à profit des moments qui coulaient pour rien! S'étant mise sur un banc de l'avenue, elle le vit venir, mais il était avec son père. Il avait regardé le portrait de sa maîtresse une partie du jour, mais il voulut voir sa maîtresse elle-même: il se mit en chemin pour cela d'abord après dîner, et rencontra M. d'Arnonville qui retournait chez lui. Le baron ne tarda pas à lui parler de la chose qui occupait uniquement son cœur:
      - J'ai appris, Monsieur, lui dit-il, après lui avoir fait bien des révérences, j'ai appris que vous aimiez ma fille et que vous songiez à l'épouser.
      Valaincourt étonné ne répondit à ce début que par une profonde inclination. La surprise, l'inquiétude étaient peintes sur son visage et le rendaient muet. "Mon sort va être décidé, disait-il en lui-même: bon Dieu, que va-t-il ajouter?"
      - Je suis décidé depuis longtemps, continua le baron d'un air gracieux, à ne donner ma fille qu'à un homme d'une naissance illustre: les d'Arnonville ne feront déshonneur à aucune famille, ils peuvent prétendre à tout; mes ancêtres...
      - Ah! Monsieur, s'écria imprudemment l'amoureux Valaincourt, je connais toute votre supériorité, je sais que je ne suis pas digne de votre alliance; mais si l'amour le plus tendre, le désir le plus vif de rendre heureuse votre aimable fille, pouvaient me tenir lieu d'une noblesse plus ancienne, si l'honneur, la probité, mon dévouement pour vous...
      Dans le moment Julie s'était approchée, elle avait entendu ce que disait Valaincourt, et sa confusion expliqua tout le mystère. Valaincourt était tourné de façon qu'il ne voyait pas encore Julie; mais le père n'écoutait déjà plus Valaincourt: il jeta sur elle un regard qui la fit tomber à ses pieds. Valaincourt, interrompu par ce mouvement, regardait la fille et le père sans pouvoir comprendre ce qui occasionnait une scène si touchante. Il ne savait que penser ni que dire. Julie, les yeux baissés vers la terre, laissait couler ses pleurs et gardait le silence; le père, furieux, ne pouvait parler. Enfin, recouvrant la parole:
      - Fille indigne de moi et de vos aïeux, dit-il, vous avez donc voulu tromper votre père! Tout ce que vous m'avez dit de la naissance de votre amant n'est donc qu'une fable?
      - Ah! mon père, répondit Julie, je suis criminelle. Mais... mais jamais Valaincourt...
      - Quoi! Julie, c'est moi qui vous trahis! s'écria-t-il; je devais deviner, je devais me taire.. Ah! c'est pour moi que vous êtes coupable, et c'est moi qui vous trahis! Monsieur, continua-t-il, en se mettant à genoux à côté de Julie, Monsieur, pardonnez une faute que l'amour a fait commettre et qu'ainsi nous partageons! Permettez-moi d'aimer votre fille; ses grâces, son esprit, la beauté de son âme aussi bien que sa naissance l'élèvent fort au dessus de moi. Elle mérite un trône,... mais un roi ne serait pas plus tendre: jamais elle ne trouvera tant d'amour que dans mon cœur; jamais ses perfections ne seront mieux adorées... Encore une fois, permettez que je l'aime, que je la voie, que je vous voie, et votre propre jugement décidera de mon sort.
      - Renaud de Montauban! dit le père, sans paraître l'avoir entendu: depuis combien d'années votre famille a-t-elle ses titres de noblesse?
      Valaincourt ne répondit rien:
      - Parlez, lui dit Julie, soyez plus sincère et plus généreux que moi.
      - Depuis trente-cinq ans.
      - Trente-cinq ans! et je donnerais ma fille!... Allez, Mademoiselle, allez pleurer votre honte, et ne reparaissez point devant moi! Et vous, Monsieur, qu'on ne vous voie plus ici!... Otez-vous à l'instant de mes yeux! dit-il à Julie, qui continuait à pleurer à genoux; aurais-je cru que vous pussiez oublier jusque là votre origine? Vous méritez bien peu d'être ce que vous êtes!
      - Sans doute, dit Valaincourt, en aidant Julie à se relever, elle ne méritait pas un père tel que vous...
      Il en aurait dit davantage si un regard de Julie ne lui eût imposé silence. Et comme elle prenait, en pleurant, le chemin du château, l'amant désespéré s'éloigna en maudissant son sort et la noblesse.
      Pour le baron d'Arnonville, outré, indigné, ne pouvant marcher tant il était ému, il s'assit sur le même banc où quelques moments plus tôt lisait et rêvait paisiblement Julie. Ayant fait appeler sa ménagère par un ouvrier qui travaillait dans le jardin, il lui apprit l'aventure en peu de mots, et lui ordonna de veiller à ce que Julie ne pût sortir de sa chambre, ni recevoir des nouvelles de son amant. Cette vieille, qui était une des archives du château, et qui, depuis une enfance très reculée, n'entendait et ne voyait que les folies de ses maîtres, était presque aussi vive sur la noblesse que le baron: elle entra de tout son cœur dans son ressentiment, et courut enfermer et haranguer sa jeune maîtresse. Julie, quoique naturellement douce, s'indigna d'un traitement si dur, et lorsque la vieille, ayant expliqué sa commission, commença à dire: "Pour une demoiselle de votre rang..."
      - Taisez-vous, lui dit-elle, j'en ai assez entendu de ces extravagances; enfermez-moi, mais sortez.
      Deux jours, Julie ne voulut écouter ni répondre: elle mangeait peu, elle ne dormait point, elle pleurait beaucoup.
      Le baron, resté seul sur le banc, disait: "Un petit noble de nouvelle date présume de s'allier à moi, et ma fille l'écoute! D'un côté quelle audace! de l'autre quelle lâcheté!" Il dit cela tout seul jusqu'à la nuit tombante, il le dit ensuite à son fils, il le dit la nuit dans ses rêves, et le lendemain, faisant le tour de ses portraits, il crut y voir le reproche et l'indignation. Le troisième jour, le vent ayant abattu une partie du pigeonnier, et la girouette où étaient gravées les armes d'Arnonville étant tombée à ses yeux du haut de la tour dans un fossé bourbeux, son esprit fut saisi des plus vives craintes. Il se coucha, l'imagination frappée, et à peine le soleil eut versé sur lui ses pavots, qu'il vit les mânes de ses ancêtres, armés de pied en cap, s'approcher de son lit d'un air consterné. Le baron s'éveillant en sursaut les pria d'apparaître à sa fille, mais leurs ombres antiques n'en firent rien. Julie, ayant reçu sur le soir un billet de Valaincourt, dormait tranquillement: ses songes étaient l'ouvrage de l'amour et de l'espérance.
      Valaincourt s'était adressé, pour lui faire tenir ce billet, à la fille du jardinier, que l'affabilité de Julie lui avait attachée. Cette fille se chargea volontiers de la commission, et demanda à la vieille geôlière la permission de porter elle-même des fruits à Julie. Mme Dutour, qui n'était au fond pas méchante et à qui le chagrin de sa maîtresse commençait à inspirer de la pitié, y consentit; et la jeune fille, après avoir un peu causé avec Julie, lui dit tout bas qu'au fond du panier de fruit elle trouverait une lettre. Julie ne fut pas plus tôt seule qu'elle l'ouvrit, et voici ce qu'elle lut:
      "Belle et tendre Julie! Puisque vous connaissez l'Amour, il serait inutile de vous dire ce que je sens et ce que je soupire; et comment ma plume pourrait-elle l'exprimer? Mon dessein est de vous assurer qu'il n'est rien que je n'entreprenne, rien que je ne hasarde, pour vous tirer des mains cruelles qui nous séparent... Pourriez-vous n'y pas consentir, Julie? Pourriez-vous adopter une ridicule prévention? Si je le croyais... si je croyais que vous puissiez vous repentir un instant, si vous pouviez être moins heureuse... Dieu m'est témoin que je renoncerais à tout mon bonheur pour vous épargner un regret... Dites, Mademoiselle, craignez-vous les regrets? Ma naissance... Pardon, Julie, vous m'aimez, et j'ose soupçonner votre cœur! Jugeriez-vous indigne de votre main celui que vous ne jugez pas indigne de votre tendresse? N'est-ce pas pour moi que vous souffrez!... Fiez-vous à mon amour, charmante Julie: nous ne souffrirons pas longtemps."
      Julie l'en crut sans trop savoir pourquoi. Elle lut et relut le charmant billet; en lisant, l'espoir, la gaîté même renaissaient dans son cœur. Elle mangea, elle dormit: le lendemain elle reprit son ouvrage et sa peinture. Mme Dutour la trouva douce et affable comme auparavant, et enfin elle eut le plaisir de haranguer sans être interrompue. Le jour suivant, la petite fille revint avec sa corbeille pendant que Mme Dutour disait:
      - De la naissance dont vous êtes, vous pouvez aspirer aux partis les plus nobles.
      - Cela se peut bien, répondit en souriant Julie.
      - Votre mari sera grand seigneur, vous aurez un grand château, et vous serez bien contente.
      - Cela se pourrait bien, dit Julie, d'un air encore plus doux et plus riant.
      Mme Dutour, se croyant bien avancée, sortit en s'applaudissant pour dire au baron qu'il n'y avait qu'à la laisser faire, et que dans deux jours Julie aurait oublié son amant. Mais elle ne trouva personne à qui communiquer son art et sa joie: le baron était sorti pour se distraire, et fit dire qu'il ne reviendrait que le lendemain. Julie se hâta de profiter de l'absence de sa gouvernante pour lire la lettre de Valaincourt. Il lui disait qu'ayant tout examiné, il jugeait son évasion facile, que sa fenêtre était basse, que cet endroit du fossé était presque comblé, qu'il l'attendrait dans l'avenue au milieu de la nuit, et qu'une voiture légère pourrait les mener avant le jour dans une ville peu éloignée, où ils se jureraient un amour inviolable au pied de l'autel:
      "Je ne doute plus de mon bonheur, continuait-il; puisqu'il dépend de vous, chère Julie, ce serait vous faire injure; l'Amour vous donne à moi, ses droits sont sacrés. A minuit, quand la lune commencera à dissiper les ténèbres, quittez la triste prison où le barbare préjugé vous retient, et que l'Amour vous conduise dans les bras de votre amant. Je ne demande point de réponse: vous avez dit que vous m'aimiez, c'était tout promettre. A minuit, Julie... quel moment! quels plaisirs!"
      Julie laissa tomber la lettre et resta quelque temps immobile. Un sentiment mêlé de surprise et de joie, tel que le fait naître l'apparition inattendue d'un objet agréable, mais tout nouveau, tint quelque temps ses pensées comme suspendues. Un enlèvement! ce soir même! quitter la maison de son père, et se donner à Valaincourt!
      Julie se leva enfin, ouvrit la fenêtre, et sans s'avouer ses intentions, elle regarda si effectivement il était si facile d'en sortir. Voyant que de ce côté-là il n'y avait point d'objection à faire, elle releva la lettre et la lut encore une fois. "Il est vrai, dit-elle, que le préjugé qui me retient ici est aussi barbare qu'extravagant; il est vrai que j'ai dit que je l'aime... Valaincourt ne doute pas de mon consentement; ce serait, dit-il, m'offenser, je suis à lui... Il m'attendra..."
      Le même ton d'autorité qui rend un mari si odieux, combien n'est-il pas favorable à un amant! Avec le même air qu'on élude les droits de l'un parce qu'on les hait, on grossit les droits de l'autre, parce qu'on les aime. On ne veut plus de sa liberté lorsqu'il faudrait l'employer contre le penchant; si Valaincourt eût supplié, s'il eût demandé un consentement, comme doutant de l'obtenir, peut-être Julie n'eût osé se rendre: mais Valaincourt exigea, et Julie ne crut pas pouvoir désobéir. Valaincourt eût sans doute eu assez de peine à expliquer ces droits sacrés de l'amour qu'il réclamait avec tant d'assurance. Mais Julie ne demandait point d'explication, point de preuve, elle l'en crut sur parole, et elle pensa être moins déterminée par sa passion que par un certain devoir inviolable, que pourtant elle ne comprenait pas. La voilà donc presque résolue; elle verse des larmes en pensant au père qu'elle abandonne, à ce séjour qui la vit naître, qui la vit croître, et qu'elle va quitter; mais elle pense à son amant, et ses pleurs se sèchent. "Je serai donc, s'écrie-t-elle, je serai donc à lui pour jamais!"
      Alors elle retourne à sa fenêtre, et examinant avec plus d'attention, elle voit que précisément à l'endroit où il faudrait descendre, il y avait un creux où l'eau de la pluie, qui était tombée ce jour-là, s'était arrêtée. Il fallait combler ce creux: de quoi se servir? Julie regarde autour d'elle, et voyant les portraits de ses aïeux: "Vous me rendrez, dit-elle, au moins ce service!" Et elle saute aussitôt en riant sur une chaise pour dépendre Jean-François-Alexandre d'Arnonville: le grand-père fut jeté dans la boue, et, celui-là ne suffisant pas, il fut suivi d'un second, puis d'un troisième: jamais Julie n'avait cru qu'on pût tirer si bon parti des grands-pères.
      Ce nouvel usage la divertissait. Cependant elle était fort agitée; et si, d'un côté, son cœur se délectait dans l'espoir d'être à son amant, de l'autre il saignait pour son père. Ah! que les principes d'une bonne éducation eussent été puissants sur une âme naturellement vertueuse et encore incertaine! Mais les arguments pour le devoir qu'avait toujours employés le père, étaient encore moins solides que ceux de l'amant pour l'amour.
      La petite fille vint chercher son panier: ne sachant pas le contenu des lettres qu'elle avait portées, et voyant qu'une réponse de Julie faisait grand plaisir à Valaincourt, elle demanda si elle ne lui donnait point d'ordres. Julie hésita: c'était le moment de détruire les espérances de Valaincourt. Elle pâlit, elle rougit:
      - Non, dit-elle enfin d'une voix tremblante. Et puis elle fit un présent à la fille du jardinier.
      A huit heures son frère vint la voir: c'était la première fois. Après quelques railleries assez peu délicates, il lui raconta qu'il avait fait l'honneur à un petit parvenu de jouer avec lui un jeu qu'il entendait très bien et que l'autre n'entendait point du tout, et que charmé de trouver une dupe, il avait joué tout le jour et gagné une somme considérable. On n'est jamais plus sévère pour une faute dont on se sent incapable, que quand on en a quelqu'autre à se reprocher: Julie lui dit que c'était bien lâche et bien honteux; il fit une réponse méprisante, et s'en alla. "Je serai bientôt éloignée, dit-elle, de cette aimable noblesse... C'est peut-être avec un pareil personnage qu'on me condamnerait à passer ma vie, et encore me croirait-on trop heureuse s'il avait bien des quartiers. Oh! bien, qu'ils entrent dans l'ordre de Malte et dans les chapitres, ces grands seigneurs, cela leur est dû; Valaincourt ne s'y oppose point, il leur en cède, je pense, sans envie, l'honneur et les vœux; mais mon cœur et ma main n'ont rien de commun avec toutes les croix."
      Elle acheva de préparer sa sortie, jusqu'à ce que la ménagère vînt lui apporter à souper; elle se coucha ensuite pour qu'on ne soupçonnât rien. Lorsque tout fut endormi, depuis le jeune baron jusqu'à ses meilleurs amis les chiens de chasse, elle se releva, elle s'habilla à la hâte et légèrement, sans lumière, et par conséquent sans miroir: elle pensait bien que de nuit, à la faible lueur de la lune, Valaincourt ne s'amuserait pas à contempler son ajustement.
      La lune paraît, minuit sonne; Julie jette un paquet qu'elle avait fait de ce qu'elle avait de plus précieux; elle monte sur la fenêtre, elle redescend; elle monte encore... quelque chose la retient; elle croit entendre son père: mais que lui dit-il pour l'arrêter? Il lui parle de son nom, de sa naissance, de l'honneur de son origine qu'elle avait à soutenir. Julie trouva que tout cela ne faisait rien à l'affaire, et qu'elle ne devait pas être plus malheureuse que sa servante (à qui il était donc apparemment permis de se faire enlever). L'amour lui présente des motifs moins faibles, il la détermine, et Julie saute justement sur le visage d'un de ses ancêtres qui se rompt sous ses pieds. Le bruit éveille la ménagère, qui ne couchait pas loin de là. Mais pensant que c'était quelqu'un de ces esprits qui honorent fréquemment de leurs visites les anciens châteaux, elle se contenta de dire un Ave Maria, en s'enfonçant dans ses couvertures, et cette fois les revenants furent bons à quelque chose.
      Julie s'avance à travers les ruines; elle entre dans la cour. Un chien s'éveille, mais il ne trahit point l'aimable maîtresse qui l'a caressé tant de fois. Elle veut sortir par une petite porte, qui malheureusement était fermée: elle revient sur ses pas en tremblant. "Dieu! que deviendrai-je, dit-elle, si je ne trouve point d'issue!" Un vieux petit mur la lui fermait: elle passe par dessus; la voilà dans l'avenue, la voilà avec son amant; ne nous mettons point en peine de ce qu'ils devinrent.
      Le lendemain, quand on porta la terrible nouvelle au vieux baron, il tomba sans connaissance. En revenant à lui, après bien du temps et des drogues, il disait d'une voix presque éteinte:
      - Un nouveau noble! ô mes ancêtres! ô mon sang! éternel opprobre!
      On craignait qu'il ne mourût de douleur. En vain un homme raisonnable qui se trouvait là lui représentait que tout au plus la noblesse était un préjugé pour le mérite, et qu'un mérite reconnu, comme celui de Valaincourt, n'avait pas besoin du préjugé; qu'on ne peut jamais s'attribuer le mérite d'autrui, et que quand on le pourrait, un noble ne s'en trouverait souvent pas plus qu'un autre, celui à qui on a donné primitivement son titre pouvant avoir été un malhonnête homme ou un sot... Ce discours blasphématoire fut interrompu par une seconde pâmoison plus longue encore que la première.
      C'en était fait, je pense, du baron, si une lettre bien consolante ne l'eût rappelé à la vie. Le sort le dédommageait de l'acquisition d'un gendre riche et aimable, en lui offrant la bru la plus désagréable qu'on puisse imaginer. Il accepta avec joie cette compensation. Il rendit grâce au Ciel, et admira la sagesse de la Providence, qui dispense avec égalité les biens et les maux. Il n'est pas besoin de dire que la demoiselle était complètement noble; on n'envoyait pas son portrait, mais son arbre généalogique, et il était tel que le père n'hésita pas. Le fils avait ouï dire qu'elle était louche et bossue; mais l'honneur de joindre ses armes et ses quartiers aux siens le fit passer sur tous les désagréments du reste; il comptait bien d'ailleurs se consoler avec des créatures moins nobles et moins laides, et il avait trop de grandeur d'âme pour penser qu'il fallût aimer celle qu'on épousait: le mariage fut donc bientôt conclu.
      Julie, en ayant appris la nouvelle, s'informa du jour des noces. A la fin du repas, le père d'Arnonville, rappelant la vigueur de ses jeunes ans, célébra par vingt rasades une union si bien assortie. Lorsque le vin commençait à confondre dans sa tête l'ancienne et la nouvelle noblesse, Valaincourt et Julie entrèrent dans la salle et se jetèrent à ses pieds: ayant perdu une partie de ce qu'il appelait sa raison, il ne sentit que sa tendresse, et pardonna.
      Julie fut heureuse, et ses fils ne furent point chevaliers.
      Fin.
      D'après l'édition donnée par Philippe Godet - Jullien Genève 1908. L'édition Godet reproduit le texte d'une édition publiée en 1787 chez Royez, à Paris, dans le t. VI de la Bibliothèque choisie de Contes, de Facéties et de Bons Mots.

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