vendredi 28 décembre 2012

Le moulin en héraldique

La France est un pays éminemment agricole en général et céréalier en particulier. Il n'est donc pas étonnant que le moulin y tienne une place importante et l'héraldique n'est pas la dernière à en témoigner.

L'activité meunière est parfois évoquée à travers la représentation du moulin, à vent ou à aube, mais beaucoup de blasons n'en représentent souvent que des éléments, tels la meule, la roue ou encore le fer.


Les trois blasons ci-dessus représentent la roue, la meule et l'anille, qui est une espèce d'anneau en fer qui soutient la meule supérieure d'un moulin à farine. Elle a la forme de deux C adossés, reliés par deux petites barres. Ce meuble est encore dit fer à moulin. Anciennement, cet emblème n'appartenait qu'aux seigneurs ayant droit de moulin banal et d'obliger tous les vassaux à y venir faire moudre leur grain, avec défense à tous les meuniers circonvoisins de venir empiéter sur leurs privilèges. Précisons que jadis, l'aliment principal était le pain, une valeur essentielle qui conférait une grande importance à toutes les activités afférentes, dont la meunerie. L'usage des anilles ou fers de moulin dans les armoiries dénote une noblesse de race ou très ancienne, ce qui est pratiquement pareil.

Moulins-de-la-Marche
(Orne, Basse-Normandie)
D'azur au moulin à vent d'or couvert de gueules.

Molines-en-Queyras
(Hautes-Alpes, Provence-Alpes-Côte-d'Azur)
D'azur au moulin à vent d'argent, les ailes d'or, surmonté d'un pavillon de gueules.

Bouvellemont
(Ardennes, Champagne-Ardenne)  
D’or au moulin à vent de gueules aux ailes de sinople, ouvert et ajouré du champ,posé sur un mont aussi de sinople mouvant de la pointe, au chef aussi de gueules chargé de trois pommes tigées et feuillées du champ.

Brée-les-Bains
(Charente-Maritime, Poitou-Charente)
De gueules au moulin à vent de trois niveaux à retrait couvert d’argent, à la champagne cousue d’azur chargé d’une grappe de raisin tigée et feuillée d’or, au comble aussi cousu d’azur losangé de cinq pièces aussi d’or.

Avrillé
(Maine-et-Loire, Pays de la Loire)
Écartelé, au premier d’azur, à trois fleurs de lis d’or; au deuxième de gueules, au maillet et burin d’argent mis en pal; au troisième de gueules, au moulin à vent d’argent; au quatrième d’azur, à la grappe de raisin d’or.

Bezouce
(Gard, Languedoc-Roussillon) 
Écartelé: au premier d'azur aux trois croisettes latines cousues de gueules mal ordonnées, au deuxième d'hermine plain, au troisième d'argent à la grappe de raisin de gueules feuillée d'une pièce de sinople senestrée d'un rameau d'olivier du même fruité de sable, au quatrième d'azur au moulin à vent d'or sur une terrasse du même, à la plume d'oie d'argent brochant en barre sur le tout. 

Burbure
(Pas-de-Calais, Nord-Pas-de-Calais)

De sable à la croix ancrée d’argent chargé en cœur d’un écusson de gueules au moulin à vent d’or posé sur un tertre du même mouvant de la pointe, au chef cousu de gueules chargé d’un pic et d’une hache de mineur aussi d’argent passés en sautoir à la lampe du même allumée de gueules brochant sur les outils. 

Catenoy
(Oise, Picardie) 
Taillé au 1) de gueules à la faucille, au fléau et à la faux, le tout d'argent, posé en barre et rangé en bande, au 2) d'azur au moulin à vent et à l'usine du même rangés en barre; à la cotice en barre d'argent brochant sur la partition; le tout enfermé dans une filière du même.

Coucy-lès-Eppes
(Aisne, Picardie)

Écartelé en sautoir: au 1er d'argent au château du lieu du même, sans toiture, posé en perspective, le corps principal ouvert et ajouré de gueules, au 2e d'azur à l'abeille en vol d'or, au 3e d'or à deux glands de sinople feuillés d'une pièce du même et passés en sautoir, au 4e d'argent au moulin à vent du même, essoré, ouvert et ajouré de gueules, ailé de sable.

La Chapelle-Glain
(Loire-Atlantique, Pays de la Loire)
Écartelé d'azur et de gueules : au premier, à un épi de blé ; au deuxième, à un moulin à vent ; au troisième, à une roue dentée ; au quatrième, au chevron engrelé, tous d'or ; sur le tout de sinople à la foi d'argent.

Chérisy
(Eure-et-Loire, Centre) 
Échiqueté d’or et d’azur au chef d’or chargé de trois moulins à vent aussi d’azur.

Cruguel

(Morbihan, Bretagne)
Coupé : Mi-parti d’argent et d’or à deux quintefeuilles de sable chappé de sinople chargé d’un moulin du lieu d’or - Mi-parti : 1) d’hermines – 2) de gueules chargé d’une crosse et d’un bâton de pèlerin d’or, posés en sautoir - à une divise ondée d’azur posée sur le coupé .(Le Ny)

Hauville
(Eure, Haute-Normandie)
D'azur au moulin a vent d'argent maçonné de sable, 
chaussé aussi d'argent semé de pommes de gueules.

Issy-les-Moulineaux
(Hauts-de-Seine, Ile-de-France)
D'azur au filet en sautoir d'or cantonné en chef d'un aéroplane d'argent, 
en pointe et aux flancs de trois moulins à vent du même ouverts de sable.

La Queue-les-Yvelines
(Yvelines, Ile-de-France)
D'argent semé de feuilles de chêne de sinople, à la bande d'or chargée d'un jonc de sable feuillu aussi de sinople brochant sur quatre ondes et accompagné en chef et en pointe de quatre ondes 2 et 2, toutes d'azur, la bande accompagnée en chef d'un moulin à vent du champ et en pointe d'une diligence aussi du champ.

Merlevenez
(Morbihan, Bretagne)
Coupé, au un parti d’or au cheval gai monté par deux templiers portant lances et boucliers, le tout de sable, de gueules au moulin à vent d’argent maçonné de sable, au deux d’azur à un porche roman fermé d’argent, à la burelle ondée d’argent brochante sur la ligne du coupé.

 Monnières
(Loire-Atlantique, Pays de la Loire)
D'azur à l'écusson de gueules chargé d'une grappe de raisin d'argent, accompagné en chef dextre d'une clef versée, en chef senestre d'un moulin à vent, et en pointe d'un papillon, le tout d'or ; au chef d'hermine.

Saint-Paul-en-Pareds
(Vendée, Pays de la Loire)
Coupé : au premier de sinople à la roue à aube sur une rivière, accompagnée à dextre d'un moulin à vent et à senestre d'une gerbe de blé, le tout d'argent, au second de gueules au château de trois tours d'or posé sur une colline de sinople ; à la bordure componée de seize pièces de gueules au cœur vendéen d'or et d'azur à la fleur de lys d'or.

Saint-Witz
(Val-d'Oise, Ile-de-France)
Écartelé, au premier d'azur à trois fleurs de lys d'argent mal ordonnées; au deuxième de sinople à la Vierge à l'enfant d'argent sur une colline du même; au troisième de sinople au moulin à vent couvert d'argent, les ailes en arrière, ouvert et ajouré de sable brochant à senestre sur une pente de rocher d'argent mouvant de la pointe et du flanc; au quatrième d'azur à l'arbre arraché cousu de sinople.

Sannois
(Val-d'Oise, Ile-de-France)
De gueules au chevron d'or, au chef cousu d'azur, le chevron sommé d'un moulin à vent d'argent, ouvert et ajouré de sable, brochant sur le chef et accosté de deux quintefeuilles aussi d'or, accompagné en pointe d'un noyer terrassé aussi d'argent.

Serques
(Pas-de-Calais, Nord-Pas-de-Calais)
D’argent à l’écusson d’azur chargé d’un moulin à vent d’or.

Soudan
(Loire-Atlantique, Pays de la Loire)
De sinople au chevron d'argent, accompagné en chef de deux pommes feuillées de deux pièces d'or et en pointe d'un moulin à vent du même, au chef de gueules chargé d'une croix d'argent surchargée en coeur d'une moucheture d'hermine de sable, soutenue d'une divise aussi d'argent.

Tartiers
(Aisne, Picardie)
D’azur à la barre d’or chargée de douze flanchis de sable, accompagnée en chef d’un gaulois d’argent et en pointe d’un moulin à vent du même sur une terrasse isolée de sinople.

Venette
(Oise, Picardie)
Parti: au premier coupé au 1 d’azur au livre au naturel surmonté de deux étoiles de sable et au 2 d’argent au moulin à vent d’azur, au second de gueules à la fasce ondée d’argent, en chef un ancre d’or et en pointe un palme du même posée en barre.

Verzenay
(Marne, Champagne-Ardenne)
Parti : au premier de sinople au moulin à vent de gueules, ailé d'or, accompagné de douze étoiles du même ordonnées en orle rond, au second d'azur à la bande d'argent côtoyée de deux doubles cotices potencées et contre-potencées d'or.

Voves
(Eure-et-Loir, Centre)
D’azur au râteau levé d’argent, au moulin à vent brochant
sur le manche, accosté de deux gerbes de blé du même.

La Houssaye-Béranger
(Seine-Maritime, Haute-Normandie)
D’or à la fasce dentelée de sinople chargé d’un lion d’argent, accompagnée en chef de deux moulins à vent de gueules et en pointe d’une branche de houx aussi de sinople fruitée de trois pièces aussi de gueules posée en fasce.

Mirandon de la Tamise
Chevalier de la Table Ronde
De sable au moulin d'or.

North Hykeham 
(Lincolnshire, Royaume-Uni)
 
Tiercé en pal, au premier coupé en 1 d'azur aux trois fleurs de lis d'or, en 2 de gueules aux trois léopards d'or, une burelle ondée d'azur céleste brochant su la partition ; au second d'argent aux deux moulins à vent de gueules ailés d'or ; au troisième coupé en 1 de gueules à la roue à aubes d'or, en 2 d'azur à l'arbre arraché au naturel, une burelle ondée d'azur céleste brochant sur la partition.

Remilly-Wirquin
(Pas-de-Calais, Nord-Pas-de-Calais)
De gueules à la roue de moulin d'argent.

Auffreville-Brasseuil
(Yvelines, Ile-de-France)
D'azur au pont antique d'une arche d'argent, maçonné de sable et enfermant une roue de moulin à aube du même, posés sur une jumelle ondée aussi d'argent soutenue d'un poisson du même, le pont accompagné en chef, à dextre d'un épi de blé posé en barre, à senestre d'un épi de maïs posé en bande, le tout d'or.

Oherville
(Seine-Maritime, Haute-Normandie)
De sinople à la barre ondée d’argent chargée d’une roue de moulin au naturel posée en demi profil dans le sens de la barre, accompagné en chef d’une truite aussi d’argent et en pointe d’une gerbe de blé d’or.

Pujols-sur-Ciron
(Gironde, Aquitaine)
Écartelé, au premier d'azur au château couvert d'argent d'une seule tour flanquée de deux corps de bâtiment, posé sur une terrasse du même et surmonté sur deux fleurs de lys d'or, au deuxième de gueules à la rivière en bande ondée d'argent, au moulin couvert d'or de deux arches brochant en abîme, ajouré et maçonné de sable, accompagné de deux fers de moulin du même rangés en barre, au troisième d'or à la vigne terrassée de sable, feuillée de trois pièces du même et fruitée de quatre grappes de raisin d'argent, tortillée sur son échalas aussi d'argent, au quatrième d'azur au porche d'église romane de sept arcs sculptés d'argent à la double porte d'or, sommé d'une croisette du même.

Sainte-Maure
(Aube, Champagne-Ardenne)
Écartelé : au premier de sinople aux deux épis de blé d’or passés en sautoir, au deuxième d’azur à l’étoile d’argent, au troisième d’azur au moulin à eau près d’une rivière, le tout au naturel, au quatrième d’or à la Vierge au naturel, accompagnée à senestre d’une église du même.

Champigneulle-en-Argonne
(Ardennes, Champagne-Ardenne)
Écartelé : au premier d'azur à l'église du lieu d'or ombrée d'argent, au deuxième de sinople au coteau cultivé d'or, aux sillons de sable en barre, chargé à dextre d'un chemin d'argent en barre et sommé d'un village d'or, au troisième de sinople à la roue de moulin d'or, à douze rais et aubes de sable, surmontée de son abée d'or, au quatrième d'azur au creuset de fonderie d'argent couché et posé de front en perspective, ses pivots d'or, et d'où s'écoule une fonte du même, accompagné en chef senestre d'un rivet d'or.

Espiet
(Gironde, Aquitaine)
D’or à la bande de gueules chargée de trois coquilles d’argent accompagnée, en chef, d’une branche d’aubépine tigée de sable, feuillée de sinople, fleurie aussi d’argent et fruité aussi de gueules et en pointe d’un moulin d’argent ouvert, ajouré et essoré de gueules en demi profil, la roue de sable à dextre sur trois filets alésés ondés d’azur s’échappant en s’évasant vers la pointe.

Veigné
(Indre-et-Loire, Centre)
De gueules à la roue de moulin de huit rais d'or en perspective cavalière, 
posée sur une rivière ondée cousue d'azur mouvant de la pointe.

Molitg-les-Bains
 (Pyrénées-Orientales, Languedoc-Roussillon)
D'azur à la meule de moulin d'argent.

Munès (hameau de Rodome)
(Aude, languedoc-Roussillon)
De sable à la meule de moulin d'or.

Claira
(Pyrénées-Orientales, Languedoc-Roussillon)
D'azur au dextrochère armé d'une épée haute posée en bande, le tout d'or, issant d'une burelle ondée d'argent en pointe; à la meule de moulin d'argent percée du champ, brochant sur l'épée, tiercée en pairle ondé renversé par un filet de sable, chargée au 1er d'une cloche de gueules, au 2e d'une tour donjonnée du même, ouverte et ajourée d'argent, au 3e d'un chardon de gueules.

Eus
(Pyrénées-Orientales, Languedoc-Roussillon)
De gueules à la meule de moulin entre deux palmes adossées, 
les tiges passées en sautoir, surmontée d’une couronne le tout d’or.

La Môle
(Var, Provence-Alpes-Côte-d'Azur)
De sinople à la traverse ondée d'argent 
accompagnée en chef d'une meule de moulin du même.

Meule à grains

Bessède-de-Sault
(Aude, languedoc-Roussillon)
D'azur à un fer de moulin d'or.

Trois modèles de fers à moulin

En complément, pour le plaisir des yeux, voici une suite d'étiquettes de fromages représentant des moulins, un thème très courant dans cette imagerie particulière, du moins à une certaine époque. On notera l'effet malheureux du code-barre sur la deuxième étiquette, très récente.



Carton publicitaire 

Divers

Étiquettes anciennes de vin de table
(à boire rétroactivement avec beaucoup de modération)


Sachets de farine

Philatélie

Carte postale ancienne, Moulin de la Briarde, à Hondeghem, dans le Nord

Chromos divers

Quelques moulins célèbres

Le Moulin Rouge dans le 18e arrondissement de Paris, célèbre cabaret fondé en 1889.

Le Moulin de la Galette dans le 18e arrondissement de Paris, encore fonctionnel.
(Photo Paris Passion)

Le moulin d'Alphonse Daudet, dans le Gard
où l'auteur écrivit ses fameuses Lettres de mon moulin (1869).

Moulins à vent à Campo de Criptana (La Mancha, Espagne)
qu'un certain Don Quichotte prenait pour des géants...


Le moulin de Valmy qui symbolise la victoire française sur les Prussiens en 1792. 

LE SECRET DE MAITRE CORNILLE

Illustration de couverture de Lemarié Henri
(Flammarion 1956)

Francet Mamaï, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps faire la veillée chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconté l'autre soir un petit drame de village dont mon moulin a été témoin il y a quelque vingt ans. Le récit du bonhomme m'a touché, et je vais essayer de vous le redire tel que je l'ai entendu. 

Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous êtes assis devant un pot de vin tout parfumé, et que c'est un vieux joueur de fifre qui vous parle. Notre pays, mon bon monsieur n'a pas toujours été un endroit mort et sans renom, comme il est aujourd'hui. 

Autre temps, il s'y faisait un grand commerce de meunerie, et, dix lieues à la ronde, les gens des mas nous apportaient leur blé à moudre... Tout autour du village, les collines étaient couvertes de moulins à vent. De droite et de gauche, on ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des ribambelles de petits ânes chargés de sacs, montant et dévalant le long des chemins ; et toute la semaine c'était plaisir d'entendre sur la hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le Dia hue ! des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes. Là-haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunières étaient belles comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or. Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu'à la noire nuit on dansait des farandoles. Ces moulins-là, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse de notre pays. Malheureusement, des Français de Paris eurent l'idée d'établir une minoterie à vapeur, sur la route de Tarascon.

Tout beau, tout nouveau ! Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs blés aux minotiers, et les pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils essayèrent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un après l'autre, pécaïre ! ils furent tous obligés de fermer.. On ne vit plus venir les petits ânes... Les belles meunières vendirent leurs croix d'or... Plus de muscat ! Plus de farandole !... Le mistral avait beau souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un beau jour la commune fit jeter toutes ces masures à bas, et l'on sema à leur place de la vigne et des oliviers. 

Pourtant, au milieu de la débâcle, un moulin avait tenu bon et continuait de virer courageusement sur sa butte, à la barbe des minotiers. C'était le moulin de maître Cornille, celui-là même où nous sommes en train de faire la veillée en ce moment.

Maître Cornille était un vieux meunier vivant depuis soixante ans dans la farine et enragé pour son état. L'installation des minoteries l'avait rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village, ameutant tout le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. “ N'allez pas là-bas, disait-il ; ces brigands-là, pour faire le pain, se servent de la vapeur qui est une invention du diable, tandis que moi, je travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du bon Dieu... ” Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles à la louange des moulins à vent, mais personne ne les écoutait. 

Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vécut tout seul comme une bête farouche. Il ne voulut pas même garder près de lui sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort de ses parents, n'avait plus que son grand au monde. La pauvre petite fut obligée de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les mas, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son grand-père avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là. Il lui arrivait souvent de faire ses quatre lieues à pied par le grand soleil pour aller la voir au mas où elle travaillait, et quand il était près d'elle, il passait des heures entières à la regarder en pleurant... 

Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette, avait agi par avarice ; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa petite-fille ainsi traîner d'une ferme à l'autre, exposée aux brutalités des baïles, et à toutes les misères des jeunesses en condition. On trouvait très mal aussi qu'un homme du renom de maître Cornille, et qui, jusque-là, s'était respecté, s'en allât maintenant par les rues comme un vrai bohémien, pieds nus, le bonnet troué, la taillole en lambeaux... Le fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer à la messe, nous avions honte pour lui, nous autres les vieux ; et Cornille le sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre. Toujours il restait au fond de l'église, près du bénitier, avec les pauvres. 

Dans la vie de maître Cornille il y avait quelque chose qui n'était pas clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de blé, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux meunier poussant devant lui son âne chargé de gros sacs de farine.
- Bonnes vêpres, maître Cornille ! lui criaient les paysans ; ça va donc toujours, la meunerie ?
-Toujours, mes enfants, répondait le vieux d'un air gaillard. Dieu merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque.
Alors, si on lui demandait d'où diable pouvait venir tant d'ouvrage, il se mettait un doigt sur les lèvres et répondait gravemement :
“ Motus ! je travaille pour l'exportation... ” Jamais on n'en put tirer davantage.
Quant à mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La petite Vivette elle-même n'y entrait pas... 

Lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours fermée, les grosses ailes toujours en mouvement, le vieil âne broutant le gazon de la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le rebord de la fenêtre et vous regardait d'un air méchant. Tout cela sentait le mystère et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun expliquait à sa façon le secret de maître Cornille, mais le bruit général était qu'il y avait dans ce moulin-là encore plus de sacs d'écus que de sacs de farine. 

À la longue pourtant tout se découvrit ; voici comment :
En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'aperçus un beau jour que l'aîné de mes garçons et la petite Vivette s'étaient rendus amoureux l'un de l'autre. Au fond je n'en fus pas fâché, parce qu'après tout le nom de Cornille était en honneur chez nous, et puis ce joli petit passereau de Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter dans ma maison. Seulement, comme nos amoureux avaient souvent occasion d'être ensemble, je voulus, de peur d'accidents, régler l'affaire tout de suite, et je montai jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au grand-père... Ah ! le vieux sorcier ! il faut voir de quelle manière il me reçut ! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes raisons tant bien que mal, à travers le trou de la serrure ; et tout le temps que je parlais, il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait comme un diable au-dessus de ma tête. 

Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort malhonnêtement de retourner à ma flûte ; que, si j'étais pressé de marier mon garçon, je pouvais bien aller chercher des filles à la minoterie... Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles ; mais j'eus tout de même assez de sagesse pour me contenir et, laissant ce vieux fou à sa meule, je revins annoncer aux enfants ma déconvenue... Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire ; ils me demandèrent comme une grâce de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler au grand père... Je n'eus pas le courage de refuser, et pfft ! voilà mes amoureux partis. Tout juste comme ils arrivaient là-haut, maître Cornille venait de sortir. La porte était fermée à double tour ; mais le vieux bonhomme, en partant, avait laissé son échelle dehors, et tout de suite l'idée vint aux enfants d'entrer par la fenêtre, voir un peu ce qu'il y avait dans ce fameux moulin... Chose singulière ! la chambre de la meule était vide... 

Pas un sac, pas un grain de blé ; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles d'araignée... On ne sentait pas même cette bonne odeur chaude de froment écrasé qui embaume dans les moulins... l'arbre de couche était couvert de poussière, et le grand chat maigre dormait dessus.
La pièce du bas avait le même air de misère et d'abandon : un mauvais lit, quelques guenilles, un morceau de pain sur une marche d'escalier, et puis dans un coin trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient des gravats et de la terre blanche. 
C'était là le secret de maître Cornille ! C'était ce plâtras qu'il promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et faire croire qu'on y faisait de la farine...
Pauvre moulin ! Pauvre Cornille ! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enlevé leur dernière pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait à vide. 
Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu. J'eus le coeur crevé de les entendre... Sans perdre une minute, je courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous convînmes qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin de Cornille tout ce qu'il y avait de froment dans les maisons... Sitôt dit, sitôt fait. Tout le village se met en route, et nous arrivons là-haut avec une procession d'ânes chargés de blé -, du vrai blé, celui-là ! 
Le moulin était grand ouvert... Devant la porte, maître Cornille, assis sur un sac de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains. il venait de s'apercevoir, en rentrant, que pendant son absence on avait pénétré chez lui et surpris son triste secret.
- Pauvre de moi ! disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu'à mourir... Le moulin est déshonoré.
Et il sanglotait à fendre l'âme, appelant son moulin par toutes sortes de noms, lui parlant comme à une personne véritable.
À ce moment les ânes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons tous à crier bien fort comme au beau temps des meuniers :
- Ohé ! du moulin !... Ohé ! maître Cornille !
Et voilà les sacs qui s'entassent devant la porte et le beau grain roux qui se répand par terre, de tous côtés... Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Il avait pris du blé dans le creux de sa vieille main et il disait, riant et pleurant à la fois :
- C'est du blé !... Seigneur Dieu !... Du bon blé ! Laissez-moi que je le regarde.
Puis se tournant vers nous :
- Ah ! je savais bien que vous me reviendriez... Tous ces minotiers sont des voleurs.
nous voulions l'emporter en triomphe au village :
- Non, non, mes enfants ; il faut avant tout que j'aille donner à manger à mon moulin... Pensez donc ! il y a si longtemps qu'il ne s'est rien mis sous la dent ! 

Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux se démener de droite et de gauche, éventrant les sacs, surveillant la meule, tandis que le grain s'écrasait et que la fine poussière de froment s'envolait au plafond. 

C'est une justice à nous rendre : à partir de ce jour-là, jamais nous ne laissâmes le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, maître Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cessèrent de virer, pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa suite.
Que voulez-vous, monsieur !... tout a une fin en ce monde, et il faut croire que le temps des moulins à vent était passé comme celui des cloches sur le Rhône, des parlements et des jaquettes à grandes fleurs.

La première publication de cette nouvelle fut dans L'Événement du 20 octobre 1866 et sera reprise dans le recueil des Lettres de mon moulin en 1869.

Alphonse Daudet (1840-1897), écrivain français.
Portrait photographique par Nadar, vers 1870.