mercredi 2 janvier 2013

La faux, la faucille et la serpe en héraldique

Bien que son existence soit avérée en Gaule depuis au-moins le IIIe siècle avant J.C, la faux ne se substituera à la faucille qu'au cours du XVIe siècle. Mais la faucille restera en usage jusqu'à nos jours. Elle est en effet un des outils agraires les plus anciens toujours d'actualité puisqu'elle continue largement d'être fabriquée et commercialisée. Si jadis elle servait surtout à faucher les foins et les blés, elle n'est plus employée aujourd'hui qu'à débroussailler les endroits difficilement accessibles aux tondeuses ou aux faucheuses à moteur. La faucille ancienne, de dimensions plus grandes, était appelée volant.

Les blasonnements emploient généralement l'appellation de serpe au lieu de faucille. Cependant, il convient de les distinguer car elles n'ont pas le même usage. La serpe a une lame plus large que la faucille. De fait, ces deux outils de taillanderie font partie d'une grande famille. Les trois illustrations ci-dessous montrent les modèles les plus courants.

Les faucilles

Faucille classique, faucille dite volant, faucille à dents et serpettes (pour la vigne)

Les serpes


Serpe ventrée, serpe droite, serpe de jardin à double taillant, serpe façon Italie

Les serpes servent à la taille mais aussi à couper le petit bois.

Les faucettes et les croissants

Faucettes à croissant, faucette à deux taillants, croissants de débroussailllage

Les faucettes, appelées aussi coupe-ronces, servent à couper aisément les ronces et les repousses d'arbustes. Les croissants, emmanchés, servent à élaguer de petites branches hautes ou à débroussailler des talus. Ils sont très utilisés par les forestiers.


La serpe, un outil utile au jardinier
sur le site ci-dessous

Les faux

Du haut en bas : faux à herbe et céréales lame longue et effilée, fauchon (faux à lame plus épaisse et plus large) destinée aux ronces, rumex et autres broussailles, faux à broussailles et fauchon à lame très incurvée, courte et épaisse pour la fauche des rejets et des petits arbustes.


Les manches à faux


Les manches peuvent être droits ou courbes. Ils sont en bois ou en aluminium.

Les faux doivent être aiguisées régulièrement. À cet effet, on utilise des pierres spéciales que l'on frotte en va-et-vient sur les deux biseaux de la lame

Pierres à aiguiser synthétique dite de Styria et naturelle (souvent des Pyrénées).

La pierre à aiguiser est rangée dans un fourreau appelé coffin et que le faucheur porte à sa ceinture. Il peut être en corne, en bois, en cuivre, en zinc ou, actuellement, en plastique.

Mais à force de servir, la lame de la faux s'émousse considérablement ; il faut alors opérer à son battage à l'aide d'une enclumette, fichée dans un billot (3e modèle ci-dessous), et d'un marteau de battement. Lors des grandes journées de fauche (fenaison et moisson), on emmenait une enclumette à volutes que l'on pouvait ficher dans le sol (1er, 2e et 4e modèles ci-dessous).


Ci-dessous, quatre modèle de marteaux de battement. Certains modèles ont deux pannes, d'autres deux têtes, d'autres encore, une panne et une tête.

Ci-dessus, outils anciens de faucheur : enclumette portative avec pointe en bois, marteau de battement à deux pannes, enclumette pour billot, coffin contenant une pierre à aiguiser et divers modèles de coffins en bois.

Faux avec outils de battement

Enclumette portative fichée dans le sol.

Texte ancien sur les instruments pour moissonner, à consulter en ligne



Charles François Bailly de Merlieux, Alexandre Bixio & François Malepeyre : Maison rustique du XIXe siècle : encyclopédie d'agriculture pratique ... Cours élémentaire, complet et méthodique d'économie rurale, Volume 1, p. 296 à 298 (Librairie Agricole 1835)


Dettwiller
(Bas-Rhin, Alsace)
De sable à la faux d'argent, emmanchée d'or, posée en bande.

Butten
(Bas-Rhin, Alsace)
De gueules à la faux d'argent posée en bande la lame contournée.

Rognac
(Bouches-du-Rhône, Provence-Alpes-Côte-d'Azur)
De sable, semé de faux d'or.

Lanton
(Gironde, Aquitaine)

Taillé, au premier de gueules à la faux d'or, le fer tourné vers senestre, au second d'azur à l'ancre d'abordage d'argent ; à la cotice en barre d'argent brochant sur la partition ; au pin parasol au naturel brochant sur le tout.

Bragelogne-Beauvoir
De gueules à la fasce d'argent, à une faux et une clef en sautoir brochant sur le tout, accompagnée d'un raisin en chef et d'une coquille en pointe, le tout d'or; Sur le tout du tout, de sable au lion d'argent armé et lampassé de gueules.

Massongy
(Haute-Savoie, Rhône-Alpes)
Écartelé, au premier d'azur à une faux et à un fléau au naturel passées en sautoir, à une gerbe de blé d'or brochant sur le tout, au deuxième fascé d'argent et d'azur, chaque fasce d'azur chargée d'une étoile d'or, au troisième d'argent au chevron d'azur accompagné, en chef, de deux tourteaux du même et en pointe d'une coquille de gueules, au quatrième d'or à une hotte au naturel remplie de grappes de raisin du même, le tout sommé d'un chef de gueules chargé d'une croix d'argent.

Evaux-et-Ménil
(Vosges, Lorraine)
Parti : D’argent à trois chevrons renversés de gueules accompagnés en chef d’une faux et d’un râteau à foin passés en sautoir et en pointe de deux grappes de raisin de pourpre feuillées de sinople.

Berentzwiller
(Haut-Rhin, Alsace)
Coupé : au premier d'azur aux trois épis de blé d'or les tiges brochant à demi
sur une champagne du même, au second de sinople à la lame de faux d'argent.

Boulens
(Vaud, Suisse)
D'azur à deux faux d'or en sautoir, au chef 
de cinq points d'or équipolés à quatre d'azur.

Offwiller
(Bas-Rhin, Alsace)
 
D'argent à un rameau de chêne de sinople, senestré 
d'une serpe contournée d'azur emmanchée de gueules.

Bicqueley
(Meurthe-et-Moselle, Lorraine)
D'azur à la crosse épiscopale d'or posée en pal accostée d'une grappe 
de raisin feuillée à dextre et d'une faucille à senestre le tout d'or. 

Montier-en-Der
(Haute-Marne, Champagne, Ardenne)

D’azur à la fleur de lys d’or, accompagnée de 
trois faucilles d’argent emmanchées aussi d’or.

Léry
(Eure, Haute-Normandie)

Écartelé en sautoir ; Au 1 d’azur à une fleur de chardon feuillée de deux pièces le tout d’or ; Au 2 d’argent à la feuille de tabac de sinople ; Au 3 d’argent au fer de moulin aussi de sinople ; Au 4 d’azur à la serpe d’argent emmanchée d’or ; Sur le tout, en cœur, une voile de planche à voile de gueules chargée d’un léopard surmonté d’une fleur de lys, le tout d’or.

Gunsbach
(Haut-Rhin, Alsace)
D'azur à trois serpes de vigneron d'argent, emmanchées d'or, appointées en abîme.


Herblay
(Val-d'Oise, Ile-de-France)
De gueules aux trois serpes de vigneron d'or emmanchées de sable.


Zimmerbach
(Haut-Rhin, Alsace)
D'azur au dextrochère de carnation, habillé d'argent, mouvant du flanc senestre, tenant une grappe de raisin tigée et feuillée de deux pièces d'or, adextrée d'une serpe de vigneron aussi d'argent posée en pal.

(Eure-et-Loir, Centre)
De sinople à la gerbe d'or et à une faux, une houe et une cognée d'argent emmanchées au naturel et posées en bouquet, le tout lié par un bandeau de gueules dont l'une des extrémités noue un sécateur d'argent pendu par sa bride au manche de la cognée.

Niederschoenhausen
(Allemagne)

Mett-Oberschlatt et Unterschlatt (Suisse)

Autres blasons suisses figurant une serpette de vigneron


Divers blasons allemands

Stockheim Brackenheim & Talheim bei Heilbronn (Bade-Wurtemberg)

Großenlüder (Hesse) & Roemerberg (Rhénanie-Palatinat)

Bickensohl & Haltingen (Bade-Wurtemberg)

Zell-Weierbach (Bade-Wurtemberg) & Worms Heppenheim (Rheinland-Pfalz)

Koendringen & Laudenbach Bergstrasse (Bade-Wurtemberg)

Documents complémentaires

La faux que tient le personnage possède un dispositif particulier pour retenir la paille et diriger ce qui est coupé, c'est un gavelot et la personne qui l'utilise un gavelous. Lorsque le gavelous a fait son travail, il faut ensuite rabattre à la faucille pour former la gerbe, la gavelle, et terminer par le lien . (Fête de la moisson 2012 à Le Vast, Manche, Basse-Normandie)

Extrait de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert
(Agriculture et économie rustique)

3. Faucille pour couper ou scier le bled.
4. Faulx toute montée pour faucher le foin. A B, son manche. C, la faulx. D, la main ou poignée.
5. La faulx séparée de son manche. a a, le dos. b b, le tranchant. c d, bras qui sert à attacher la faulx au manche par le moyen d'une virole (fig. 8.) & d'une clavette ou goupille de fer, fig. 7.
6. La main ou poignée garnie de son collet de fer e. f, la clavette qui sert à serrer le collet e sur le manche A B de la faulx, fig. 4.
Fig. 7 & 8. Virole & clavette de fer pour attacher la faulx au manche, comme on le voit en B, fig. 4. & fig. 10.
9. Coupe de la faulx, pour faire sentir la languette qui regne de a en a sur le dos, fig. 5.
10. Enmanchement de la faulx.
11. Faulx à doigts servant pour l'orge, l'avoine, &c. a a, les doigts. b b, les vis servant à tenir les doigts toujours dans la même direction que la faulx. Les doigts, les vis, &c. sont de bois fort léger, afin de ne point appesantir la faulx.
12. Marteau pour battre le fer de la faulx, & le rendre plus tranchant.
13. Enclume ou tas pour battte le fer de la faulx.
14. Pierre à aiguiser la faulx.
15. Coffin, ou étui à pierre dans lequel on met de l'eau: on en fait de fer blanc, comme (a); & de bois, comme (b).
16. Ceinture de cuir, pour accrocher le coffin au côté du faucheur.
17. Fourche de fer pour charger les bottes sur les voitures.
18. Rateau de bois à deux faces.
19. Fourche de bois. 

Extrait du catalogue Manufrance de 1935 


Pour se faire une idée de la variété des outils à mains d'une certaine époque, voici des extraits du catalogue Goldenberg (Alsace) de 1927, précisément sur le sujet traité. Fondée en 1837, la petite fabrique artisanale de Gustave Goldenberg commence par forger et tailler des limes et des râpes, domaine dans lequel elle atteindra une renommée nationale. Vers le milieu du siècle, l'atelier accède à la dimension industrielle et, grâce à un marché en pleine expansion et à la haute compétence des forgerons, aiguiseurs et tailleurs de limes, il peut viser un marché mondial. Pour cela, il lui fallait être en mesure de proposer au consommateur l'outil de sa région. Cela s'appliquait surtout aux outils de taillanderie, dont les formes variaient, pour ainsi dire, d'une ville à l'autre. Goldenberg se servit d'estampes pour réaliser les différentes façons. Le catalogue de 1875 propose 2300 outils pour 98 métiers différents, avec des façons pour 20 régions et 30 villes françaises et plus de 40 pays, régions et villes du monde. En 1889, les outils Goldenberg sont exportés dans le monde entier.

Monographie sur le Zornhoff et Gustave Goldenberg couvrant la période 1837-1871 éditée par la Société d'Histoire et d'Archéologie de Saverne (Bas-Rhin), dans Pays d'Alsace n° 143-144 de 1988 et couverture du catalogue de 1927 réédité par Jean-Cyrille Godefroy en 2003.

Serpes

1405 : façon Paris à croissant - 1406 : façon Paris droite - 1407 : façon Paris ventrée - 1408 : de bûcherons

1411 : de jardin - 1409 : modèle Var - 1412 : pour mûriers - 1413 : algérienne

1410 : modèle Nord - 1414 :  modèle Amiens à bec - 1415 : idem sans bec - 1416 : modèle Normandie

1417 : modèle Pas-de-Calais - 1418 : modèle Rouen - 1419 : modèle Soissons
1420 : modèle Compiègne

1421 : modèle Santerre sans bec - 1422 : idem à bec - 20.026 : modèle Badois à bec
20.033 : modèle Haut-Badois à bec - 20.034 : modèle Neuf-Brisach à bec

Faucille et croissants

1423 : faucillon normand - 1424 : croissant à douille fermée - 1425 : croissant à douille ouverte
1425a : idem à crochet

Outils de battement pour la faux
Marteaux


Enclumettes


Plaque métallique publicitaire et étiquette de bière allemandes

Moissons en Angleterre (ancienne carte postale)

Image scolaire (bon-point)

Carte postale ancienne

Carte postale ancienne (Alsace, région d'Obernai)

Chromo publicitaire

 Moisson en Seine-et-Oise (illustration du calendrier de la Poste de 1935)

Collation pendant la moisson (illustration du calendrier de la Poste de 1926)

Pause déjeuner pendant la moisson (illustration du calendrier de la Poste de 1938)

Les moissonneurs (illustration du calendrier de la Poste de 1940)

Glaneuses dans le Finistère (illustration du calendrier de la Poste de 1928)
Aquarelle signée Roger



The woodcutters daughter, par Charles Sprague Pearce (1851 - 1914)

Returning from the fields, par Charles Sprague Pearce (1851 - 1914)



Lithographie publicitaire

Le faucheur (illustration du calendrier de la Poste de 1933)


La moisson avant 1939 en Alsace
Récit d'Edmond Gundermann
   La moisson tombait en juillet pour le seigle et le blé, en août pour l'orge et l'avoine. C'est une époque de l'année qu'on redoutait toujours, à cause des fortes chaleurs sèches et étouffantes que le climat continental attise d'habitude en cette saison. Contrairement au foin qu'on coupe de préférence sous la rosée, les céréales doivent être fauchées sèches, quand le soleil est monté bien haut.

   Je n'aimais pas les travaux de la moisson, ni ceux du battage, à cause de l'irritation de la peau que produisent les barbes des épis. Je craignais surtout celles du seigle et de l'orge. C'était désagréable que d'avoir à porter des gerbes à bras le corps, surtout avec les avant-bras dénudés qui, de démangeaisons en grattages, devenaient tout rouges. Et, oh horreur, quand des parties de barbes se glissaient sous le col de la chemise ! J'avais beau m'ébrouer ou essayer de les attraper, sous l'effet de mes contorsions elles se fixaient de plus belle aux étoffes, et elles me piquaient la poitrine ou le dos, jusqu'à ce que ma mère ou l'une de mes soeurs eût la bonté d'arrêter son travail et d'extraire ces barbes taquines de mon sous-vêtement.
   Avant l'ère de la mécanisation, on abattait les céréales à la main, avec une faux spéciale, le fauchon, dont la béquille était armée d'un "râteau" vertical, constitué notamment de trois ou quatre longues pointes de bois blanc incurvées, qui surplombaient la lame de faux. Au fur et à mesure des coups de faux, ce dispositif accompagnait les tiges coupées et les obligeait à se coucher et à se serrer bien droites contre celles qui restaient encore debout. Mon père interrompait le fauchage chaque fois qu'il repérait un épi malade du charbon, reconnaissable à la poussière noire et abondante qui le recouvrait, et dont il fallait éviter le contact avec les épis sains qu'on allait brasser ensemble. Cette maladie cryptogamique était heureusement bien rare, et mon père éliminait rigoureusement les sujets atteints, avant même de les ébranler de sa lame de faux. Dans le sillage du faucheur, ma mère et mes sœurs faisaient adroitement passer la pointe de leur faucille dans la mince lisière qui séparait les tiges coupées des autres, éliminant les chardons qui avaient survécu à la traque du printemps, faisant basculer le produit du fauchage dans le creux de leur bras opposé, où les brassées grossissaient progressivement. La faucille ne servait donc pas à trancher les chaumes, comme on le croit habituellement, mais sa forme arrondie facilitait le ramassage et le gerbage des céréales déjà coupées. Les femmes déposaient ensuite leurs brassées en travers d'une cordelette qui allait servir pour le liage de la gerbe. Trois ou quatre brassées suffisaient pour former une gerbe. Mon rôle d'enfant consistait à poser les liens à l'avance, au plus près des femmes, qui les repéraient facilement sur le chaume clair à cause de leurs teintes rouges ou bleu foncé. C'étaient des cordelettes achetées à la coopérative agricole. A l'une des deux extrémités, elles étaient munies d'un petit plot de bois d'environ cinq centimètres qui permettait de bien serrer la gerbe, et autour duquel on faisait un nœud facile à défaire ultérieurement, au moment du battage.
La faucille facilitait le gerbage des céréales

   Ces cordelettes à plot étaient une nouveauté pour le liage des gerbes : auparavant, on tressait les liens avec de la paille qu'on avait gardée en réserve depuis l'année précédente, et qu'on avait eu soin de sélectionner dans de longues tiges de seigle, manipulées avec précaution pour éviter toute brisure. Le tressage des liens se faisait en morte saison, par certains jours d'hiver, quand la neige empêchait de sortir. Il arrivait alors à mon père d'en faire provision, pour le cas où son lot de cordelettes achetées ne suffirait pas au moment de la future récolte. Je le vois encore dans la demi-obscurité de la grange, debout dans ses sabots, retenant une extrémité de la tresse sous une aisselle comprimée, et entrecroisant de ses doigts l'autre bout des brins de paille. Quand il avait confectionné quelques dizaines de liens, il les assemblait en une gerbe prête à être transpercée par le manche d'un râteau, pour pendre à dos d'homme, et retourner ainsi au cœur d'une nouvelle moisson.

   Avec l'acquisition de la faucheuse mécanique, le fauchage des céréales devint plus rapide et surtout moins pénible. Du coup, la force animale vint subitement au secours de nos efforts. A ma grande joie, j'avais le droit de m'asseoir sur le siège principal de la faucheuse, et de tenir les rênes de notre «Fuchs», pendant que mon père dirigeait le cheval de la voix. Lui-même avait pris place sur un second siège monté sur le côté, au-dessus de la roue droite. L'adjonction de ce deuxième siège était prévu juste pour la moisson, pour permettre au maître d'œuvre de dominer le bras de coupe et faire se coucher les céréales bien droites et parallèles, en accompagnant la chute des épis à l'aide d'une sorte de râteau plat. D'un pied, mon père enfonçait une pédale qui relevait un dispositif à lamelles de bois contre lesquelles s'amoncelaient les tiges coupées. De temps en temps, il relâchait la pédale et cela permettait d'évacuer un tas de la valeur d'une gerbe, que les femmes relevaient aussitôt avec leur faucille, pour la disposer en travers d'une cordelette de liage.

   La parcellisation extrême des terres entravait cependant l'emploi de la faucheuse mécanique, car il fallait respecter les cultures des champs contigus, et il n'était pas question de faire un demi-tour sur le carré de betteraves ou de pommes de terre d'un voisin. Pour pouvoir tourner en bout de ligne sur son propre champ, on dégageait d'abord un «Aawenner», un espace de manœuvre, en y coupant la céréale à la faux. De même fauchait-on manuellement une première bande de passage sur toute la longueur du champ. La faucheuse ne pouvait donc entrer en action qu'après ces travaux préparatoires.

Le bruit de la faucheuse et l'animation des moissonneurs faisaient parfois lever et fuir un petit campagnol affolé, qui ne retrouvait pas le trou de son antre souterraine. Les femmes lâchaient des cris de frayeur à la vue de ces souris pourtant inoffensives, qui zigzaguaient désespérément dans les chaumes, se cachant souvent sous une gerbe encore éparse. Mon père s'en trouvait mi-amusé, mi-agacé, car ma mère ne retournait jamais à de telles gerbes pour les lier, à l'idée qu'une de ces bêtes pourrait se réfugier sous sa longue robe.

   Notre remue-ménage dérangeait également les insectes propres à ce milieu céréalier. On voyait de petits papillons jaunes s'envoler à notre approche, et se confondre un peu plus loin dans l'or des céréales, de petites sauterelles vertes, brunes ou jaunes s'élancer par bonds successifs pour se réfugier dans la partie du champ qui n'était pas encore fauchée, de fins scarabées allongés, aux rainures dorées, courir entre les chaumes et disparaître dans un trou, parfois des grillons noirs, perdus loin de leur galerie, aller se tapir sous un tas de paille. J'affectionnais de saisir l'une ou l'autre de ces bestioles et de voir comment elles se défendaient, en me pinçant la peau de leurs mandibules acérées, tout en sécrétant par la bouche un liquide noirâtre et malodorant, pour dissuader leur prédateur de les importuner. Parfois, leurs pincements faisaient réellement mal et je n'insistais pas davantage.

   Ma suprême joie consistait à attraper une de ces rares sauterelles géantes, qui apparaissent comme par enchantement au moment de la moisson, et qui mesurent de cinq à dix centimètres. Leur vert-pâle les trahit, en contrastant sur la moisson dorée, alors qu'il les camoufle parfaitement sur un fond herbeux. Elles volent davantage qu'elles ne sautent, et je les capturais difficilement, car elles se tiennent souvent au niveau des épis et, à la moindre approche, elles s'envolent loin, parfois très loin, sur des dizaines de mètres. Mais il arrivait qu'elles s'embrouillent dans les barbes des épis et c'était ma chance. Je les emprisonnais d'un coup de chapeau brusque et je les maîtrisais avec précaution, en les saisissant sur les côtés, sans laisser à la tête la possibilité de se retourner, car leurs pinces buccales sont redoutables. J'étais fasciné par la finesse de leurs ailes membraneuses et amusé de l'air goguenard que leur confère un faciès aplati qui évoque celui d'un cheval, avec leurs gros yeux qui ressortent en boules, et leurs longues antennes qui semblent vous narguer constamment de leurs ondulations souples. Malgré les menaces des mouvements incessants de leurs pinces, je ramenais parfois une de ces captures à la maison, enfouie au fond de mon mouchoir, en cachette de ma mère, parce que l'insecte souillait abondamment le mouchoir de son liquide rebutant. Et il s'ensuivait chaque fois des récriminations d'une maman dégoûtée par de telles saletés.

   Il m'arrivait de faire enrager mes sœurs en leur posant sournoisement une sauterelle ou un scarabée sur un avant-bras nu ou sur leur corsage, ce qui provoquait aussitôt de vifs réflexes de défense, en même temps que d'intenses criailleries de filles effrayées. Cela se terminait parfois même par des rappels à l'ordre de la part de ma mère, et mes victimes me boudaient un moment. A part cela, on se parlait peu dans la chaleur caniculaire, mal à l'aise dans nos corps en transpiration abondante. On soulevait de temps en temps le chapeau de paille, pour sécher le front et éponger d'un revers de main la sueur qui mouillait le ruban de cuir intérieur. On avalait à l'occasion une gorgée ou deux de café noir dilué dans de l'eau, qui avait eu le temps de tiédir bien qu'on eût abrité le "bidon à café", entouré d'un linge humide, à l'ombre de quelques gerbes.

   Quand tout le champ était fauché et les gerbes liées, on réunissait celles-ci en moyettes. C'étaient de petites meules de sept gerbes qui devaient rester à l'air libre, pendant une bonne semaine en vue de parfaire le mûrissement des épis. On les montait de telle sorte que le grain fût à l'abri de la pluie et de la rosée. Pour confectionner une moyette, le père plantait d'abord la gerbe centrale en la piquant d'un geste ferme dans les chaumes, tout en veillant à obtenir un alignement parfait avec les autres moyettes. Il tenait cette gerbe maîtresse bien verticale, en enserrant les épis dans ses deux mains, attendant l'arrivée de cinq autres gerbes qu'on devait arc-bouter tout autour contre la sienne, sans briser la paille à hauteur des épis. Enfin, le père sacrifiait une septième gerbe en retroussant le haut de celle-ci en éventail, en vue de la poser à l'envers par-dessus la cime de la moyette, en guise de coiffe. Ainsi, les épis couverts se trouvaient à l'abri d'une averse ou même d'un orage passager. Mais il ne fallait pas qu'intervienne une longue période de pluie, qui pouvait faire moisir la récolte entassée de la sorte.

   Au bout de huit à dix jours, on engrangeait la récolte. A cette fin, mon père avait remplacé la structure à ridelles du chariot par un large plateau sur lequel on pouvait transporter les gerbes bien à plat. Il disposait les épis vers l'intérieur pour ne pas perdre le moindre grain dans les cahots du transport. Quand le plateau était plein, on arrimait le chargement à l'aide d'un timon et de cordes qu'on serrait à l'arrière, au moyen du treuil fixé à demeure. Comme pour le foin, il fallait veiller à ne pas renverser les chargements dans les côtes.

   On ne battait pas les céréales au moment de la récolte, et il fallait les entreposer au-dessus de la fameuse "boutique", dans la partie de la grange jouxtant l'habitation, à l'opposé du fenil et de l'étable. Mon père enfourchait les gerbes une à une et les projetait d'un mouvement de bascule, au loin, en direction de ma mère ou d'une de mes sœurs, qui les répartissaient sur le grand tas. C'est à l'occasion d'un tel déchargement que la mère avait eu naguère un coup fatal contre son corps, et que l'enfant qu'elle portait en son sein se trouva condamné. Depuis, ces travaux saisonniers lui rappelaient tous les ans son infortune du début de leur mariage.

   Les femmes organisaient généralement la chaîne entre elles, pour se passer les gerbes d'un coin de la grange à l'autre. Le tas montait rapidement et on manquait très vite de place pour faire la chaîne à l'horizontale. Dès lors, il fallait faire passer les gerbes par un trou d'homme carré qui était aménagé entre deux solives dans le plafond en planches situé au-dessus de l'aire de la grange. On tirait les gerbes au travers de cette trappe, une à une à l'aide d'une longue corde qui coulissait dans la gorge d'un réa suspendu tout en haut, dans la cime de la charpente du toit.

   Une échelle verticale, fixée en permanence, passait par la trappe, permettant d'atteindre le haut, jusque sous les tuiles. C'était toujours la croix et la bannière que de combattre le vertige, quand les femmes devaient monter ou descendre par cette échelle ! Mais les cris et les récriminations n'eurent pas raison devant les impératifs du travail. En haut, il fallait être à deux au moins, et le père réussissait forcément à convaincre une fille de monter avec lui. La mère se tenait, quant à elle, sur la voiture pour faire passer le crochet de la corde dans le lien des gerbes. D'un niveau à l'autre, on ne se voyait pas et il fallait communiquer de la voix : «Yé ! » lançait la mère. Le père savait qu'il devait aussitôt tirer sur la corde, et la gerbe montait vers lui à travers la trappe. Quand elle se trouvait à bonne hauteur, il la saisissait, arrêtait de tirer, la décrochait et criait en même temps : «Hop !», tout en donnant un coup dans la corde pour amorcer la descente du crochet. Pendant que la mère achevait de le redescendre, le père évacuait la gerbe en direction de la fille qui, à son tour, la prenait en charge pour la caser sur le tas.

   Il régnait une chaleur torride sous les tuiles, et ceux d'en haut suaient sang et eau. La chaleur était moins étouffante en bas, mais sous la trappe il pleuvait des brindilles de paille, des grains échappés des épis et des barbes qui piquaient sournoisement. Aussi, la mère se protégeait-elle le visage et l'épaule la plus exposée sous son chapeau de paille. On accomplissait un travail d'enfer à seule fin d'entreposer les céréales pour quelques mois seulement, en attendant le battage. On en sortait noir de poussière accumulée sur la peau moite, et on allait puiser de l'eau au puits en vue de faire, à tour de rôle, des ablutions devant l'évier de la cuisine. On changeait en même temps le linge de corps qui était incrusté de piquants minuscules.

   Dans les champs, les moyettes disparaissaient rapidement, après avoir un moment agrémenté le paysage de leurs alignements éphémères. En quelques jours, les chaumes se trouvaient à nu, offrant aux campagnols et aux oiseaux granivores une nourriture abondante. Des compagnies de grives s'abattaient en arabesques d'un chaume à l'autre, se disputant la manne avec des hordes de freux qui croassaient bruyamment dans leurs lourds envols. Mais bientôt les cultivateurs allaient venir couper court à ces disputes, en répandant du purin ou du fumier, juste avant d'engager le soc des charrues déchaumeuses, qui entailleraient la glèbe pour un nouveau cycle de culture.
Edmond Gundermann, Quand le grès devint amer, chapitre IV - Travaux saisonniers

Gravures scolaires et illustrations de manuels

Le Français par l'usage (1965), dessin R. Bresson 



Illustration d'un manuel de 1940, dessin de Raylambert

Mon premier livre de géographie (1965)

Vidéos

L'art de la fauche 

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Il existe, dans les Vosges, une association de faucheurs qui organisent périodiquement des rencontres de fauche sportive. De telles manifestations existent dans d'autres régions de France et d'Europe, notamment dans l'Oural. 

L'aiguisage de la faux

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Le battage de la faux

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Moisson à l'ancienne avec une faucheuse-lieuse
Grandcourt 2010, Haute-Normandie

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