samedi 6 juillet 2013

La laitière et le pot au lait

Neuvième fable du livre VII de Jean de La Fontaine et éditée pour la première fois en 1678, La laitière et le pot au lait est un conte réaliste qui met en scène Perrette, une jeune paysanne entreprenante, dont le portrait nous est tracé avec beaucoup d'enjouement et de naturel. 
La Laitière et le Pot au lait

Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait
Bien posé sur un coussinet, (1)
Prétendait (2) arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon (3) simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée, (4)
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
- Il m'est, disait-elle, facile,
D'élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;
Il était, quand je l'eus, (5) de grosseur raisonnable :
J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
Perrette, là-dessus, saute aussi, transportée.
Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée !
La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s'excuser à son mari,
En grand danger d'être battue.
Le récit en farce fut fait ; (6)
On l'appela : le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne ? (7)
Qui ne fait châteaux en Espagne ? (8)
Picrochole, (9) Pyrrhus, (10) la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi ; (11)
On m'élit roi, mon peuple m'aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant.
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ?
Je suis Gros-Jean (12) comme devant.

Notes :
(1) Petit coussin destiné à amortir à amortir la pression d'une charge. Celui de Perrette avait la forme d'un anneau posé à plat sur sa tête.
(2) Espérait.
(3) Petite cotte (jupon). Cotillon simple : un seul jupon.
(4) ainsi vêtue.
(5) Exemple typique d'énallage (figure de style qui consiste à remplacer un temps, un mode, un nom ou une personne par un autre temps, un autre mode, un autre nom ou une autre personne.)
(6) Farce qui ne fut jamais écrite mais qui rappelle une expression de Rabelais : "J'ai grand'peur que toute cette entreprise sera semblable à la farce du pot au lait." (Jean François Bonaventure Fleury, Rabelais et ses oeuvres, Volume 1, Éditions Didier 1877, p. 250)
(7) Divaguer, rêver, s'illusionner.
(8) Vouloir faire quelque chose d'irréaliste.
(9) Personnage de Rabelais dans Gargantua (1534).
(10) Pyrrhus, roi historique de l'Épire (Grèce) et ennemi victorieux des Romains.
(11) Nom qu'on donnait autrefois au Schah de Perse.
(12) N'être pas plus avancé. Espérance déçue. 

Pour cette fable, La Fontaine s'inspire d'une nouvelle de Bonnaventure des Périers : Comparaison des alchimistes à la bonne femme qui portait une potée de lait au marché.( Les Nouvelles récréations et joyeux devis de feu, 1558)



À l'instar de la fable du Corbeau et du renard, celle de la laitière et du pot au lait n'allait pas manquer d'inspirer les concepteurs d'étiquettes de fromage, de camembert notamment.



Chromolithographies et illustrations diverses

Gustave Doré

La Perrette d'Ingrid Lefebvre, illustratrice jeunesse