mercredi 9 avril 2014

Par la fenêtre

Il m'arrive d'aimer regarder par la fenêtre, assise sur une simple chaise, avec en main un livre que j'ouvre à peine. Je contemple alors longuement l'azur où flottent des nuages cotonneux que des sylphes pleines de fantaisie rieuse transforment en figures surprenantes. L'on dirait qu'elles lisent dans mes pensées pour me donner à voir ce que mon esprit se plaît à imaginer. Parfois, je distingue de véritables paysages, avec leurs montagnes, leurs vallées, leurs prairies, leurs rivières, leurs chemins qui semblent être comme les reflets d'un monde d'au-delà des apparences. D'un monde qui serait de l'autre côté du temps... 


Moritz von Schwind - Morgenstunde - 1858
Élément architectural familier aux multiples déclinaisons esthétiques ou fonctionnelles, dont les évolutions épousent les avancées techniques ou culturelles, la fenêtre joue un rôle essentiel dans la vie quotidienne, tant individuelle que sociale : elle est source de luminosité, de visibilité, de communication, en même temps que frontière entre deux espaces mitoyens souvent antithétiques.

Vue de l’extérieur, la fenêtre délimite un fragment de réel qui s’offre à la représentation, à la manière du cadre pictural. De l’intérieur, elle ouvre sur un espace autre donné à contempler ou à imaginer. Mais ce qu’elle montre n’est pas toujours visible ou ne l’est que partiellement, aussi participe-t-elle d’un double jeu, entre exhibition et dissimulation, propre à servir de tremplin à l’imaginaire.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les artistes s’emparent de ce motif, situé à l’interface entre l’espace du dehors et celui du dedans, dont ils se plaisent à représenter les interactions. Au point que la fenêtre, en ce qu’elle propose une vision du monde, que celle-ci relève de la mimêsis ou de l’invention, peut devenir métaphore de l’œil, de son regard, et au-delà, de l’activité créatrice même. La définition du tableau comme « fenêtre ouverte », qu’on trouve au Livre I du Della Pittura d’Alberti, est à cet égard significative.

La fenêtre constitue donc un motif de prédilection dans l’imaginaire des artistes : elle participe indéniablement de la construction d’un espace esthétique, poétique et symbolique ; elle ouvre la voie vers un jeu infini de possibles dialectiques :

Au fond, la fenêtre apparaît comme ce motif éminemment plastique qui permet à l’envi de modifier le décor au sein duquel évoluent les personnages et où se déroule l’action. Agissant à la fois sur la hauteur, la largeur et la profondeur, il introduit dans le traitement des lieux une série d’oppositions dynamiques.


Jean-René Valette, Les Fenêtres-Architecture et écriture romanesque
Fermée, la fenêtre marque une séparation radicale entre ces deux espaces antithétiques, organisés autour des pôles silence/bruit, solitude/foule, intériorité/extériorité, immobilisme/agitation, chaleur/froid...

Que la fenêtre soit ouverte ou entrouverte, et l’espace privé perd de son étanchéité, laissant échapper des informations censées rester secrètes. Ce qui appartient à l’intimité investit alors l’espace public jusqu’à se répandre sous les formes du commérage ou de la rumeur. Réciproquement, ce qui relève du domaine public peut interférer avec le privé, le marquer de son empreinte. La fenêtre témoigne ainsi de la réversibilité des espaces.
Ci-contre à droite, Femme à la fenêtre, Italie du Nord (vers 1510-1530)



Rembrandt s’amusa un jour à peindre un portrait de sa servante à une fenêtre et ainsi tromper les passants. Il fallut plusieurs jours avant que l’on ne s’aperçoive de la supercherie.





Une fenêtre s’est entrouverte

Une fenêtre
S’est entrouverte. 

Entre les deux côtés
L’accord s’est fait.


Guillevic
(Illustration de Salvator Dali)


Regarder

Avant de regarder 
Par la fenêtre ouverte, 
Je ne sais pas 
Ce que ce sera.
Ce n'est pas 

Que ce soit la première fois. 
Depuis des années 
Je recommence 
Au même endroit, 
Par la même fenêtre.
Pourtant je ne sais pas 

Ce que mon regard, ce soir, 
Va choisir dans cette masse de choses 
Qui est là, 
Dehors.
Ce qu'il va retenir 
Pour son bien-être.
Il peut aller loin. 

Peu de couleurs, 
Peu de courbes. 
Beaucoup de lignes. 
Des formes, 
Accumulées 
Par des générations.
Je laisse à mon regard 

Beaucoup de temps, 
Tout le temps qu'il faut. 
Je ne le dirige pas. 
Pas exprès. J'espère que ce soir 
Il va trouver de quoi : 
Par exemple 
Un toit, du ciel. 
Et que je vais pouvoir 
Agréer ce qu'il a choisi, 
L'accueillir en moi, 
Le garder longtemps. 
Pour la gloire 
De la journée.

Eugène Gillevic,1979 - Illustration de
Samuel Van Hoogstraten, L’homme à sa fenêtre

Eugène Guillevic (1907-1997)


Que regardent-ils, cet homme vêtu de noir, ce moine face à la mer, ou cet homme et cette femme embarqués sur un voilier qui les emportera ailleurs, un ailleurs qu'ils ignorent mais auxquels ils aspirent tout comme cette jeune femme face à une fenêtre ouverte ? Ils nous tournent le dos et nous, spectateurs des tableaux, nous sommes appelés à voir ce qu'ils regardent. Non, ils ne regardent pas, ils contemplent, et par là nous invitent à la contemplation : "Ferme l'oeil de ton corps pour d'abord voir ton tableau avec l'oeil de l'esprit."

Caspar David Friedrich (1774-1840), Avant, Gallimard, 2012.

Caspar David Friedrich fut le chef de file de la peinture romantique allemande du XIXe siècle.










Les Fenêtres

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.
Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.
Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris
Illustration : Fritz von Uhde, Jeune femme à la fenêtre, vers 1891, Städel Francfort

Carl Vihelm Holsoe, Femme regardant par la fenêtre