lundi 12 mai 2014

Dehors, il se mit à pleuvoir à verse...

La pluie frappait contre la vitre le long de laquelle les gouttes coulaient telles des perles. On eût dit des lucioles d'eau. Mais bientôt, la pluie cessa et un large ruban d'azur se déroula sur la ligne d'horizon. La brillance des toits dégageait une impression de propreté fraîche. La vitre était mouchetée de gouttelettes en suspension qui leur semblaient comme des petits yeux qui les fixaient ou à travers lesquelles une sylphide les observait avec une curiosité bienveillante. Cette présence ressentie infusait une légèreté heureuse et souriante. L'atmosphère était devenue aérienne, presque céleste.

Ils écoutèrent la musique d'orgue d'un allegro de Bach qui passait à la radio à ce moment-là. Il faisait bon vivre. Ils étaient au centre d'un cercle infini, c'est-à-dire du monde. Au centre d'une sphère infinie, c'est-à-dire de l'Univers. Chaque point était un reflet du Tout et chaque instant un écho de l'Éternité. La vérité – leur vérité – n'était pas à chercher ailleurs. Elle s'offrait là où ils étaient. Il suffisait de frapper à la porte du présent. La seule à mener au fondement de leur propre être. L'unique voie d'accès à la totalité. 


Ils se dirent que, décidément, ils en revenaient immanquablement au même sujet, sans jamais l'épuiser. Héloïse était d'humeur primesautière. Elle était dans son élément et s'y lovait comme dans un nid qu'elle avait longtemps cherché, sans le savoir, et enfin trouvé, en le sachant. Il enchaîna : « Que nous y revenions sans cesse est parfaitement logique car c'est là que réside la mère de toutes les interrogations et qu'aboutissent toutes les quêtes. C'est là que se trouve la réponse à toutes les questions, la solution à tous les problèmes. C'est précisément là que le réel révèle sa nature. Et c'est loin d'être un détail car c'est aussi là que se noue et se dénoue la destinée humaine. Ce que la science moderne nomme le modèle holographique – le tout est contenu dans chaque partie – fut déjà énoncé par le Vedanta, une philosophie issue de la tradition de l'Inde ancienne : «Ce qui est ici est partout et ce qui n'est pas ici n'est nulle part ailleurs.» La même vérité fut enseignée par Lao Tseu en Chine : «Sans franchir sa porte, on connaît l'Univers ; sans regarder par sa fenêtre, on voit le Tao du Ciel.» Ou encore : «Plus on sort et s'éloigne de soi, moins on acquiert la connaissance de soi.» Enfin, ces aphorismes n'étaient pas sans rappeler la formule allégorique de la Table d'émeraude : «Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas».

© Marc Sinniger, Le roman de Rose ou la dernière Héloïse

Rue de Paris sous la pluie, par Gustave Caillebotte (1877)

Attente sous la pluie, par André Sallon (2008)