dimanche 18 mai 2014

Quelle Europe maintenant ?

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les prochaines élections européennes ne suscitent pas l'enthousiasme. Sur les affiches de campagne, les sourires de circonstance surmontent des slogans qui sonnent creux. Dans le métro, de grandes affiches tentent, une fois encore, de faire croire aux citoyens qu'ils sont les acteurs d'une Europe qui, dans les faits et les pratiques, se détourne de plus en plus d'eux. Certes, on sait que l'électeur appartient à une espèce notoirement et curieusement amnésique, mais il faudra bien davantage que des intentions et des sourires de façade pour redonner la confiance perdue.

Malgré ce constat dont on aurait tort de relativiser ou de minimiser les effets, on peut tout de même convenir de deux choses : d'abord, l'Europe est en paix depuis 70 ans, si l'on excepte la guerre des Balkans - qui est loin d'être un détail - et le conflit territorial entre Chypre et la Turquie. Après des siècles de guerres, les deux guerres mondiales et leurs millions de victimes, cette paix est plus précieuse que jamais car elle est aussi la garante d'une certaine douceur de vivre que beaucoup de pays au monde nous envient. Tout n'est pas parfait, loin s'en faut, mais ailleurs ça l'est encore moins, tout compte fait. Malgré la corruption, le népotisme, la collusion entre la politique et l'affairisme, l'inféodation aux groupes de pression, nous vivons toujours, ce me semble, dans un état de droit. Ce n'est donc pas encore la jungle, malgré l'existence de certaines zones de non-droit dont on s'explique d'ailleurs mal la perdurance.

Paix, douceur de vivre, état de droit... Mais l'inquiétude est là. l'Europe fait de moins en moins d'enfants. Est-elle sous l'effet d'une désespérance collective ? Le pessimisme français - qui confine à la déprime profonde - et sa surconsommation d'anxiolytiques et autres antidépresseurs interpellent, en tous les cas. Le mondialisme, qui ailleurs exacerbe la brutalité dans les rapports humains, par la concurrence économique parfois féroce qu'il induit, se caractérise par une dégradation des conditions de travail dans nos entreprises. Et donc des rapports entre les personnes, sommées d'être flexibles à merci et soumises à la loi du marché. Bientôt taillables et corvéables comme dans l'ancien temps ? Non plus, cette fois-ci pour les plaisirs futiles d'une aristocratie désœuvrée et décadente mais pour servir les appétits sans bornes d'une oligarchie mondialiste et apatride. Tout aussi futile et décadente au demeurant.
 
Certes, le libéralisme est une saine philosophie dans son acception originelle : la liberté par naissance confère l'égalité de droit, la responsabilité individuelle et la liberté d'entreprendre, la liberté de conscience... Mais quand le libéralisme fait la confusion entre la dignité de l'homme et son autonomie absolue, il confond aussi liberté et licence, ouvrant ainsi les portes à l'appétence qui nous fait peu à peu basculer d'un état de droit à un état de prédation. Et c'est là, justement, que se repose la question cruciale du fondement de l'Europe. Une Europe dont le rôle doit être réinterrogé, de sorte à rendre vivable la mondialisation. À lui donner du sens, en quelque sorte.

À l'origine de sa construction, l'institution européenne organisait sa coopération autour d'un projet politique commun. Aujourd'hui, la dérive libérale ne nous protège plus, sur les plans économique et social, contre les attaques de pays dont nous ne partageons ni l'éthique politique ni les pratiques sociales. Ainsi, non seulement l'Europe pèche par défaut de cohérence mais elle est surtout une entité floue par son absence diplomatique et militaire. Traversée par des pouvoirs aux intentions douteuses, elle ne se pose ni comme une puissance ni comme une autorité, non pas dominatrices mais protectrices de ses citoyens. En clair, cette Europe que l'on essaie de nous vendre n'est plus sécurisante. Ce sentiment est très largement partagé et les faits montrent que c'est loin d'être un fantasme collectif. Va-t-il provoquer un sursaut populaire ? L'exaspération est réelle. Que les prochaines élections vont à nouveau servir de défouloir est plus que probable et compréhensible. Cependant, l'Europe comme institution est nécessaire plus que jamais, mais sur de nouvelles bases et autour d'un projet politique qui ne soit pas inféodé aux forces centrifuges du marché. Retrouver un équilibre entre la souveraineté des états fédérateurs et leur solidarité. Car pour être solidaire, il faut d'abord être solide chez soi. Ensuite, il faudra travailler à une harmonisation fiscale et sociale qui ne se fasse pas au détriment des droits acquis. Habiller Paul sans déshabiller Pierre. Peut-être la quadrature du cercle... Un défi en tous les cas. Pour le relever, il faudra tenir à distance les officines et les lobbies de toutes sortes, autant économiques qu'idéologiques. Le saura-t-on ? Le saurions-nous ?