vendredi 6 juin 2014

L'individu ou la clef des champs

Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien de nouveau sous le soleil, (1) une chose que les hommes de ce temps semblent ignorer, eux qui croient être sortis de l'Histoire et la jugent du haut de leur superbe, tandis qu'ils sont en réalité précipités dans ses confluences. Eux qui assimilent un monde de technologie à une civilisation avancée et tiennent pour arriéré tout ce qui résiste à la modernité, non pas au sens historique que revêt ce mot, mais dans l'acception la plus réduite de « ce qui se fait maintenant ». 

C'est une manière de pointer une forme, sinon de permanence, du moins de récurrence dans la vaste problématique humaine, dont, justement, la recherche d'un idéal (le paradis) face à l'imperfection du monde et à la condition humaine, par les voies les plus diverses. Car c'est bien cette quête foncière qui actionne l'Histoire. Mais les idéaux n'existent que dans les idées et pourtant, depuis la nuit des temps, l'homme cherche à les accomplir obstinément dans ce qu'il tient pour le réel. Nous ne sommes pas plus ou moins humains que ne le furent les anciens et les interrogations essentielles demeurent les mêmes, elles sont simplement reformulées dans des contextes différents. Les philosophies anciennes ne sont pas dépassées, ni le regard que les penseurs et écrivains de tous temps ont jeté sur leurs contemporains. Les visions épicurienne et stoïcienne du bonheur, le scepticisme d'un Sextus Empiricus ou le cynisme d'un Diogène de Sinope trouvent leurs expressions dans le temps présent. Certes, l'homme d'aujourd'hui, confronté à des problématiques apparemment différentes, a besoin de concepts nouveaux. Mais au fond, il ne s'agit que de simples cortex tissés autour de la contingence.

Fondateur de l'introspection, il est admis que c'est Montaigne qui fut le premier à formuler explicitement l’individualisme : « C’est moy que ie peinds (...) ie suis moy-mesme la matiere de mon Liure », (2) affirmation à laquelle Rousseau répondra comme en écho: « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. » (3)


Montaigne fut l'enfant d'une époque bouleversée par l'observation des astronomes qui affirmèrent que le soleil et les étoiles ne tournaient pas autour de la Terre. Au contraire, celle-ci était simplement en orbite autour du soleil, dans une galaxie contenant des milliards d'étoiles. L'homme perdit ainsi sa place centrale dans l'univers de Dieu. Les certitudes médiévales, qui balançaient entre le « c'est à cause du Diable » et le « c'est grâce à Dieu » s'en trouvèrent ébranlées et c'est tout un rapport au sens qui devait être redéfini. Les anciennes définitions du monde fondées sur la spéculation ou la foi dans les écritures révélées n'allaient plus de soi. La conception géocentrique du monde ne résistait plus aux faits. Le consensus était brisé. Ainsi, la nécessité de trouver un nouveau système consensuel pour expliquer le monde et l'homme engendrera une nouvelle méthode d'exploration -la méthode scientifique- sans pourtant que celle-ci parvînt à dépasser une préhension purement mécaniste et donner du sens. Nous ne sommes pas encore sortis de ce vide, du moins pas collectivement. Ce défaut de sens a concentré les énergies et orienté les recherches et les découvertes vers la seule dimension matérielle, dans un but réduit au confort physique, au niveau de vie et à la sécurité. Ignorant de sa nature véritable et de sa fin dernière, l'homme développera des stratégies d'évitement, c'est-à-dire un système de diversions, et se débarrassera de son sentiment d'incompréhension en se lançant dans la conquête effrénée du monde et de la matière dont il exploitera les ressources jusqu'à l'outrance, pour en arriver au point de rupture actuel.

Certes, l'individualisme était une étape évolutive nécessaire pour s'affranchir du clan, du groupe, intégrer et manifester la conscience du Moi -dans la mesure où on admet que l'homme est destiné à la liberté-. Mais cet individualisme est demeuré paradoxalement grégaire. La globalisation actuelle et l'uniformisation qu'elle produit sont justement les fruits des individualismes conjugués (la nouvelle forme du collectif) et circonscrits dans la seule réalisation matérielle et physique qui a motivé et motive toujours la recherche technologique et le progrès technique. Or, le rythme de ce progrès, conjoint à une croissance quasi exponentielle de l'humanité sur une planète non extensible, crée aujourd'hui une situation hautement explosive.



Étymologiquement, l'individu est « ce qui n'est plus divisible ». C'est une intégrité. Si l'individualisme fut nécessaire pour affirmer et poser cette intégrité de la personne humaine, il n'était qu'une étape vers un stade ultérieur et supérieur : l'individuation. En quelque sorte, l'individualisme est à l'individuation ce que la chrysalide est au papillon. C'est une transformation radicale, une métamorphose. Jusqu'ici, les idées nouvelles ont engendré ou nourri des idéologies, c'est-à-dire des systèmes à forcer les idéaux, à soumettre et donc à escamoter le réel. Leur faillite est consommée. Les grands délires collectivistes ont cédé devant la poussée individualiste qui défait les dernières sociétés traditionnelles et atomise le reste du monde. Le matérialisme est même incapable de créer un consensus autour de l'idée planétaire – sauver la Terre - tant le système semble verrouillé, le mythe du progrès et de la croissance indéfinis s'imposant tel un fatum aveugle


Non seulement la prospérité matérielle ne suffit plus à donner du sens, mais l'individualisme lui-même semble être venu à épuisement, donc, en quelque sorte, à son terme. Replié sur lui-même dans la bulle de son confort factice, enfermé dans son monde de représentation du monde insufflé par les médias dont le pouvoir fascinateur est quasi omnipotent, accaparé par les émotions qui prennent de plus en plus le pas sur la raison, coupé du rapport direct à la nature (les pieds ne sont plus sur terre ni la tête au ciel), l'individu se médiatise, donc s'instrumentalise, devient interchangeable et s'abîme dans l'inconsistance et l'insignifiance.

L'individuation initie un processus intérieur de libération, non simplement d'un tissu d'influences et de conditionnements, non simplement des mythes fondateurs de la modernité et des idéologies qui en sont issues, mais d'une conscience de soi-même réduite à une perception purement linéaire et unidimensionnelle. Elle commence par la quête de son autonomie, la réappropriation de son individualité, l'affirmation de son unicité intrinsèque et irréductible. C'est ensuite se rendre inabsorbable par les systèmes dominants, se différencier en s'ajustant à soi-même au lieu de se régler sur les projections d'autrui (prismes). Ce recentrage sur soi n'a rien à voir avec l'égocentrisme, exclusif et réducteur, mais crée la condition d'une réelle convergence. Seules des personnes qui sont réellement elles-mêmes peuvent se rencontrer. Mais comment être réellement soi-même ? Telle est la question.


Montaigne fut certes un initiateur, mais il eut des précurseurs depuis l'Antiquité. Héraclite d'Éphèse écrivait déjà : « À tous les hommes échoit de se connaître eux-mêmes et d'avoir l'esprit clair. » D'où le fameux précepte de Socrate, inscrit sur le fronton du temple de Delphes « Connais-toi toi-même », « γνωτι σεαυτον », qui invite l'homme à observer et étudier son individualité. C'est la clef. Et Lao Tseu, le contemporain de Socrate, ne dit pas autre chose : « Sans franchir ma porte, je connais l'univers. » Quant à Gautama, le futur Bouddha, un autre contemporain, il a toujours placé l'individu au premier plan de son enseignement, à la fois pris isolément et dans le cadre de libres associations avec d’autres individus. Citons-le :

 

Il ne faut pas croire quelque chose parce qu'un sage le dit.
Il ne faut pas croire quelque chose parce que c'est d'usage.
Il ne faut pas croire quelque chose parce que c'est écrit.
Il ne faut pas croire quelque chose parce que c'est réputé être divin.
Il ne faut pas croire quelque chose parce qu'autrui y croit. 
Croyez seulement ce que vous jugez être vrai pour vous.

Trouver Sa vérité, voilà l'unique révolution sensée qui se puisse prêcher dans un monde à pensée unique qui n'affirme l'individu (interchangeable) que pour mieux nier la personne (au sens d'entité par nature irréductible). Au cœur même de la décadence actuelle, accélérée par la massification, c'est là une clef. C'est même la clef des champs et c'est totalement subversif. L'individu (individué) est le levier de basculement. Et si la décadence actuelle doit servir de terreau à une nouvelle apogée, celle-ci ne peut être qu'une convergence d'apogées personnelles, faute, sinon, de perpétuer les hoquets de l'Histoire. Fuyons comme la peste les Prométhée de l'Homme Nouveau, l'orgueil n'engendrant qu'abominations, surtout s'il est bien intentionné.

Marc Sinniger, L'Autophagie du monde
Notes :

(1) Ecclésiaste, I, 9 (version Louis Segond)
(2) Fayard 2006
(3) L'auteur au lecteur, Essais, 1580 
(4) Les Confessions, 1782

Personnages illustrés : 

1 - Buste de Sextus Empiricus
2 - Héraclite l'Obscur, détail de L'École d'Athènes de Raphaël, 1509
3 - Montaigne 

2 commentaires:

  1. Génial !
    Enfin un texte bien écrit et bien ancré tant historiquement que spirituellement. Grand merci !

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