lundi 25 août 2014

Grandes figures féminines de l'Antiquité

Sapho de Lesbos, Salammbô de Carthage, Sémiramis de Babylone, Cléopâtre d’Égypte, Thusnelda la Chérusque, Agrippine de Rome... autant de femmes qui ont marqué leur époque et l'Histoire.

Sapho de Lesbos


Sapho (ou Sappho) est une célèbre poétesse grecque de l'Antiquité qui a vécu entre le VIIe siècle et le VIe siècle av. J.-C., à Mytilène sur l'île de Lesbos. Contemporaine du poète Alcée, lui aussi originaire de Lesbos, il ne subsiste de son œuvre poétique que des fragments épars. Se mêlant de politique, elle fut obligée de s'exiler en Sicile après avoir soutenu le parti aristocratique contre le tyran Pittacos. 

À partir du contenu de ses poèmes, adressés à des jeunes filles, Anacréon et d'autres poètes ont prêté à Sapho une homosexualité qui depuis est restée attachée à son nom (d'où le terme d' « amours saphiques » données aux amours homosexuelles féminines ou l'adjectif « lesbienne» tiré du nom de son île natale, Lesbos). La chose est toujours controversée, même si pour certains le contenu de ses poèmes est suffisamment explicite argue en faveur de cette thèse. En effet, ce sont des poèmes d'amour adressés à des jeunes filles, d'une passion brûlante et sensuelle et dans les lesquels Sapho se nomme elle-même. Pour les auteurs du Dictionnaire de l'Antiquité (Oxford), si c'est à Lesbos que l'on trouve l'expression de l'homosexualité féminine la plus marquée, c'est parce que les femmes y étaient plus libres qu'en Grèce continentale, mais que, cependant, « les preuves de relations physiques sont douteuses" et que "ses relations avec les jeunes filles étaient comme celles de Socrate avec de beaux jeunes gens (c'est-à-dire ardentes mais chastes) ».

La gloire de Sapho amena le sage Socrate à la considérer comme la dixième Muse : « On dit qu'il y a neuf Muses, voilà qui est bien sommaire ! Considérez aussi Sappho de Lesbos, la dixième". C'est dire... Le compilateur Stobée (Jean de Stobes) rapporte que le sévère Solon lui-même (considéré comme le fondateur de la démocratie) avait décidé d'apprendre ses vers par cœur tant il fut ému par leur beauté. À une époque où la femme ne jouissait d'aucun statut particulier, sinon celui d'être simplement une reproductrice et la gardienne du foyer, le fait n'est pas ordinaire. Sapho devait vraiment être une femme très au-dessus...
Nous tenant par la main dans la nuit parfumée,
Nous allions à la source ou rôdions par les landes.
J'ai tressé pour ton cou d'entêtantes guirlandes;
La verveine, la rose et la fraîche hyacinthe
Nouaient sur ton beau sein leur odorante étreinte.
Les baumes précieux oignaient ton corps charmant
Et jeune. Près de moi reposant tendrement,
Tu recevais des mains expertes des servantes
Les mille objets que l'art et la mollesse inventent
Pour parer les filles d'Ionie.
(cité dans La Grèce archaïque d'Homère à Eschyle, de Claude Mossé)

Considérée comme païenne - et donc idolâtre - au Moyen Âge, la poésie de Sapho fut censurée et tomba dans l'oubli. Redécouverte au XVI° siècle, les dommages étaient cependant irréparables. Il ne subsiste de son œuvre que des fragments épars.

Sapho et Alcée, par Sir Lawrence Alma-Tadema


Sémiramis de Babylone

Sémiramis est une reine légendaire de Babylone dont l'histoire nous est principalement rapportée par Ctésias de Cnide et Diodore de Sicile.

La légende de Sémiramis se serait développée à partir d'un personnage historique bien réel : la reine assyrienne Sammuramat, qui assura la régence de 811 à 808 av. J.-C. et qui est demeurée célèbre pour avoir ordonné une expédition, notamment contre les Mèdes ainsi que d'autres ennemis du nord. Les historiens pensent que c'est à cette reine qu'Hérodote fait allusion. Plus tard, Sammuramat sera assimilée à la déesse de l'amour et de la guerre, Ishtar de Ninive, puis à une déesse de Zagros, enfin à la déesse syro-anatolienne Derkétô, patronne d'Ascalon, lieu de naissance de Sémiramis selon la légende. Et c'est cette semi-divinité qui serait à l'origine de la légende de Sémiramis, une figure mythique.

Elle est alors confondue avec Simia, la fille de Dercéto, une déesse mi-femme, mi-poisson qui vivait dans un lac voisin d'Ascalon, et de Caÿstros, le fils présumé d'Achille et de Penthésilée. Après la naissance de Sémiramis, sa mère l'abandonne et elle ne doit sa survie qu'à des colombes qui vont chercher sa nourriture dans la région. Le manège des oiseaux est observé par des bergers qui la découvrent et la confient à leur chef : c'est alors qu'elle reçoit le nom de Sémiramis.

Devenue jeune fille, elle devient l'épouse d'Omnès, un conseiller du roi de Ninive, Ninos, lui donne deux fils, et l'aide dans ses entreprises militaires. C'est elle qui s'empare, lors d'une expédition, de la citadelle de Bactres. Elle est alors remarquée par Ninos qui s'éprend d'elle, pousse Omnès au suicide et l'épouse. Elle lui donne un fils, Ninyas. À la mort du roi, elle devient la régente du royaume qu'elle gouverne pendant 42 ans.

Selon la légende, elle fonde notamment Babylone, y construit les Jardins, tout en poursuivant une œuvre de conquérante : elle s'empare de la Médie, de l'Arménie, échoue devant l'Indus, mais se tourne alors vers l'Égypte et l'Éthiopie. Ayant appris que son fils complotait contre elle, elle disparaît. La légende veut qu'elle se soit transformée en colombe...

Mais L'Histoire a surtout retenu qu'elle fut une bâtisseuse : Strabon, Diodore et Eustathe lui attribuent les grands travaux de Babylone. 

Sources principales :  Musagora et Wikipédia 

Couverture du livre d'Edward Peple et tableau de Raphaël Mengs,
Sémiramis recevant des nouvelles de la révolte de Babylone, 1756



Salammbô de Carthage

Salammbô est un roman historique de Gustave Flaubert, paru en 1862. Il prend pour sujet la Guerre des Mercenaires, au IIIe siècle av. J.-C., qui opposa la ville de Carthage aux Mercenaires barbares qu’elle avait employés pendant la première Guerre punique, et qui se révoltèrent, furieux de ne pas avoir reçu la solde convenue. Flaubert chercha à respecter l’Histoire connue, mais profita du peu d’informations disponibles pour décrire un Orient à l’exotisme sensuel et violent.

Dans le roman de Flaubert, Salammbô est la fille d’Hamilcar Barca, l’un des deux Suffètes (premiers magistrats) de Carthage qui revient de Sicile – alors colonie carthaginoise - pour reprendre le contrôle sur l’armée. Salammbô est dédiée à la déesse Tanit (déesse phénicienne, chargée de veiller à la fertilité, aux naissances et à la croissance). Son nom a été inspiré à Flaubert par un des noms de la déesse Astarté : Salambo (grécisation du phénicien Shalambaal « image de Baal »).

Ci-après, le chapitre III du roman de Flaubert
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III. SALAMMBÔ

La lune se levait au ras des flots, et, sur la ville encore couverte de ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient : le timon d’un char dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l’angle d’un mur, un collier d’or à la poitrine d’un dieu. Les boules de verre sur les toits des temples rayonnaient, çà et là, comme de gros diamants. Mais de vagues ruines, des tas de terre noire, des jardins faisaient des masses plus sombres dans l’obscurité ; et au bas de Malqua des filets de pêcheurs s’étendaient d’une maison à l’autre, comme de gigantesques chauves-souris déployant leurs ailes. On n’entendait plus le grincement des roues hydrauliques qui apportaient l’eau au dernier étage des palais ; : et au milieu des terrasses les chameaux reposaient tranquillement, couchés sur le ventre, à la manière des autruches. Les portiers dormaient dans les rues contre le seuil des maisons ; l’ombre des colosses s’allongeait sur les places désertes ; au loin quelquefois la fumée d’un sacrifice brûlant encore s’échappait par les tuiles de bronze, et la brise lourde apportait avec des parfums d’aromates les senteurs de la marine et l’exhalaison des murailles chauffées par le soleil. Autour de Carthage les ondes immobiles resplendissaient, car la lune étalait sa lueur tout à la fois sur le golfe environné de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoptères parmi les bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu’au-delà, sous les catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau d’argent. La voûte du ciel bleu s’enfonçait à l’horizon, d’un côté dans le poudroiement des plaines, de l’autre dans les brumes de la mer, et sur le sommet de l’Acropole les cyprès pyramidaux bordant le temple d’Eschmoûn se balançaient et faisaient un murmure, comme les flots réguliers qui battaient lentement le long du môle, au bas des remparts.

Salammbô monta sur la terrasse de son palais, soutenue par une esclave qui portait dans un plat de fer des charbons enflammés.

Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d’ivoire, couvert de peaux de lynx avec des coussins en plume de perroquet, animal fatidique consacré aux dieux, et dans les quatre coins s’élevaient quatre longues cassolettes remplies de nard, d’encens, de cinnamome et de myrrhe. L’esclave alluma les parfums. Salammbô regarda l’étoile polaire ; elle salua lentement les quatre points du ciel et s’agenouilla sur le sol parmi la poudre d’azur qui était semée d’étoiles d’or, à l’imitation du firmament. Puis les deux coudes contre les flancs, les avant-bras tout droits et les mains ouvertes, en se renversant la tête sous les rayons de la lune, elle dit :

— « O Rabbetna !… Baalet !… Tanit » et sa voix se traînait d’une façon plaintive, comme pour appeler quelqu’un. — « Anaïtis ! Astarté ! Derceto ! Astoreth ! Mylitta ! Athara ! Elissa ! Tiratha !… Par les symboles cachés, — par les cistres résonnants, — par les sillons de la terre, — par l’éternel silence et par l’éternelle fécondité, — dominatrice de la mer ténébreuse et des plages azurées, ô Reine des choses humides, salut ! »

Elle se balança tout le corps deux ou trois fois, puis se jeta le front dans la poussière, les bras allongés.

Son esclave la releva lentement, car il fallait, d’après les rites, que quelqu’un vînt arracher le suppliant à sa prosternation ; c’était lui dire que les Dieux l’agréaient, et la nourrice de Salammbô ne manquait jamais à ce devoir de piété.

Des marchands de la Gétulie-Darytienne l’avaient toute petite apportée à Carthage, et, après son affranchissement, elle n’avait pas voulu abandonner ses maîtres, comme le prouvait son oreille droite, percée d’un large trou. Un jupon à raies multicolores, en lui serrant les hanches, descendait sur ses chevilles, où s’entrechoquaient deux cercles d’étain. Sa figure, un peu plate, était jaune comme sa tunique. Des aiguilles d’argent très longues faisaient un soleil derrière sa tête. Elle portait sur la narine un bouton de corail, et elle se tenait auprès du lit, plus droite qu’un hermès et les paupières baissées.

Salammbô s’avança jusqu’au bord de la terrasse. Ses yeux, un instant, parcoururent l’horizon, puis ils s’abaissèrent sur la ville endormie, et le soupir qu’elle poussa, en lui soulevant les seins, fit onduler d’un bout à l’autre la longue simarre blanche qui pendait autour d’elle, sans agrafe ni ceinture. Ses sandales à pointes recourbées disparaissaient sous un amas d’émeraudes, et ses cheveux à l’abandon emplissaient un réseau en fils de pourpre.

Mais elle releva la tête pour contempler la lune, et, mêlant à ses paroles des fragments d’hymne, elle murmura :

— « Que tu tournes légèrement, soutenue par l’éther impalpable ! Il se polit autour de toi, et c’est le mouvement de ton agitation qui distribue les vents et les rosées fécondes. Selon que tu croîs et décroîs, s’allongent ou se rapetissent les yeux des chats et les taches des panthères. Les épouses hurlent ton nom dans la douleur des enfantements ! Tu gonfles les coquillages ! Tu fais bouillonner les vins ! Tu putréfies les cadavres ! Tu formes les perles au fond de la mer ! »

— « Et tous les germes, ô Déesse ! fermentent dans les obscures profondeurs de ton humidité. »

— « Quand tu parais, il s’épand une quiétude sur la terre ; les fleurs se forment, les flots s’apaisent, les hommes fatigués s’étendent la poitrine vers toi, et le monde avec ses océans et ses montagnes, comme en un miroir, se regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce, lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine. »

Le croissant de la lune était alors sur la montagne des Eaux-Chaudes, dans l’échancrure de ses deux sommets, de l’autre côté du golfe. Il y avait en dessous une petite étoile et tout autour un cercle pâle. Salammbô reprit :

— « Mais tu es terrible, maîtresse !… C’est par toi que se produisent les monstres, les fantômes effrayants, les songes menteurs ; tes yeux dévorent les pierres des édifices, et les singes sont malades toutes les fois que tu rajeunis. »

— « Où donc vas-tu ? Pourquoi changer tes formes, perpétuellement ? Tantôt mince et recourbée, tu glisses dans les espaces comme une galère sans mâture, ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui garde son troupeau. Luisante et ronde, tu frôles la cime des monts comme la roue d’un char. »

— « O Tanit ! tu m’aimes, n’est-ce pas ? Je t’ai tant regardée ! Mais non ! tu cours dans ton azur, et moi je reste sur la terre immobile. »

— « Taanach, prends ton nebal et joue tout bas sur la corde d’argent, car mon cœur est triste ! »

L’esclave souleva une sorte de harpe en bois d’ébène plus haute qu’elle, et triangulaire comme un delta ; elle en fixa la pointe dans un globe de cristal, et des deux bras se mit à jouer.

Les sons se succédaient, sourds et précipités comme un bourdonnement d’abeilles, et de plus en plus sonores ils s’envolaient dans la nuit avec la plainte des flots et le frémissement des grands arbres au sommet de l’Acropole.

— « Tais-toi ! » s’écria Salammbô.

— « Qu’as-tu donc, maîtresse ? La brise qui souffle, un nuage qui passe, tout à présent t’inquiète et t’agite. »

— « Je ne sais », dit-elle.

— « Tu te fatigues à des prières trop longues ! » — « Oh ! Taanach, je voudrais m’y dissoudre comme une fleur dans du vin ! »

— « C’est peut-être la fumée de tes parfums ? »

— « Non ! » dit Salammbô : « L’esprit des Dieux habite dans les bonnes odeurs. »

Alors l’esclave lui parla de son père. On le croyait parti vers la contrée de l’ambre, derrière les colonnes de Melkarth. — « Mais s’il ne revient pas », disait-elle, « il te faudra pourtant, puisque c’était sa volonté, choisir un époux parmi les fils des Anciens, et alors ton chagrin s’en ira dans les bras d’un homme. »

— « Pourquoi ? » demanda la jeune fille. Tous ceux qu’elle avait aperçus lui faisaient horreur avec leurs rires de bête fauve et leurs membres grossiers.

— « Quelquefois, Taanach, il s’exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs d’un volcan. Des voix m’appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il m’étouffe, je vais mourir ; et puis, quelque chose de suave, coulant de mon front jusqu’à mes pieds, passe dans ma chair… c’est une caresse qui m’enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s’étendait sur moi. Oh ! je voudrais me perdre dans la brume des nuits, dans le flot des fontaines, dans la sève des arbres, sortir de mon corps, n’être qu’un souffle, qu’un rayon, et glisser, monter jusqu’à toi, ô Mère ! »

Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille, pâle et légère comme la lune avec son long vêtement. Puis elle retomba sur la couche d’ivoire, haletante ; mais Taanach lui passa autour du cou un collier d’ambre avec des dents de dauphin pour bannir les terreurs, et Salammbô dit d’une voix presque éteinte :

— « Va me chercher Schahabarim. »

Son père n’avait pas voulu qu’elle entrât dans le collège des prêtresses, ni même qu’on lui fit rien connaître de la Tanit populaire. Il la réservait pour quelque alliance pouvant servir sa politique, si bien que Salammbô vivait seule au milieu de ce palais ; sa mère, depuis longtemps, était morte.

Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les purifications, toujours entourée de choses exquises et graves, le corps saturé de parfums, l’âme pleine de prières. Jamais elle n’avait goûté de vin, ni mangé de viandes, ni touché à une bête immonde, ni posé ses talons dans la maison d’un mort.

Elle ignorait les simulacres obscènes, car chaque dieu se manifestant par des formes différentes, des cultes souvent contradictoires témoignaient à la fois du même principe, et Salammbô adorait la Déesse en sa figuration sidérale. Une influence était descendue de la lune sur la vierge ; quand l’astre allait en diminuant, Salammbô s’affaiblissait. Languissante toute la journée, elle se ranimait le soir. Pendant une éclipse, elle avait manqué mourir.

Mais la Rabbet jalouse se vengeait de cette virginité soustraite à ses sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d’obsessions d’autant plus fortes qu’elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et avivées par elle.

Sans cesse la fille d’Hamilcar s’inquiétait de Tanit. Elle avait appris ses aventures, ses voyages et tous ses noms, qu’elle répétait sans qu’ils eussent pour elle de signification distincte. Afin de pénétrer dans les profondeurs de son dogme, elle voulait connaître au plus secret du temple la vieille idole avec le manteau magnifique d’où dépendaient les destinées de Carthage, — car l’idée d’un dieu ne se dégageait pas nettement de sa représentation, et tenir ou même voir son simulacre, c’était lui prendre une part de sa vertu, et, en quelque sorte, le dominer.

Salammbô se détourna. Elle avait reconnu le bruit des clochettes d’or que Schahabarim portait au bas de son vêtement.

Il monta les escaliers : puis, dès le seuil de la terrasse, il s’arrêta en croisant les bras.

Ses yeux enfoncés brillaient comme les lampes d’un sépulcre ; son long corps maigre flottait dans sa robe de lin, alourdie par les grelots qui s’alternaient sur ses talons avec des pommes d’émeraude. Il avait les membres débiles, le crâne oblique, le menton pointu ; sa peau semblait froide à toucher, et sa face jaune, que des rides profondes labouraient, comme contractée dans un désir, dans un chagrin éternel.

C’était le grand prêtre de Tanit, celui qui avait élevé Salammbô.

— « Parle ! » dit-il. « Que veux-tu ? »

— « J’espérais… tu m’avais presque promis… » Elle balbutiait, elle se troubla ; puis, tout à coup :

— « Pourquoi me méprises-tu ? qu’ai-je donc oublié dans les rites ? Tu es mon maître, et tu m’as dit que personne comme moi ne s’entendait aux choses de la Déesse ; mais il y en a que tu ne veux pas dire. Est-ce vrai, ô père ? »

Schahabarim se rappela les ordres d’Hamilcar ; il répondit :

— « Non, je n’ai plus rien à t’apprendre ! »

— « Un Génie », reprit-elle, « me pousse à cet amour. J’ai gravi les marches d’Eschmoûn, dieu des planètes et des intelligences ; j’ai dormi sous l’olivier d’or de Melkarth, patron des colonies tyriennes ; j’ai poussé les portes de Baal-Khamon, éclaireur et fertilisateur ; j’ai sacrifié aux Kabyres souterrains, aux dieux des bois, des vents, des fleuves et des montagnes : mais tous ils sont trop loin, trop haut, trop insensibles, comprends-tu ? tandis qu’elle, je la sens mêlée à ma vie ; elle emplit mon âme, et je tressaille à des élancements intérieurs comme si elle bondissait pour s’échapper. Il me semble que je vais entendre sa voix, apercevoir sa figure, des éclairs m’éblouissent, puis je retombe dans les ténèbres. »

Schahabarim se taisait. Elle le sollicitait de son regard suppliant.

Enfin, il fit signe d’écarter l’esclave, qui n’était pas de race chananéenne. Taanach disparut, et Schahabarim, levant un bras dans l’air, commença :

— « Avant les Dieux, les ténèbres étaient seules, et un souffle flottait, lourd et indistinct comme la conscience d’un homme dans un rêve. Il se contracta, créant le Désir et la Nue, et du Désir et de la Nue sortit la Matière primitive. C’était une eau bourbeuse, noire, glacée, profonde. Elle enfermait des monstres insensibles, parties incohérentes des formes à naître et qui sont peintes sur la paroi des sanctuaires. »

« Puis la Matière se condensa. Elle devint un œuf. Il se rompit. Une moitié forma la terre, l’autre le firmament. Le soleil, la lune, les vents, les nuages parurent ; et, au fracas de la foudre, les animaux intelligents s’éveillèrent. Alors Eschmoûn se déroula dans la sphère étoilée ; Khamon rayonna dans le soleil ; Melkarth, avec ses bras, le poussa derrière Gadès ; les Kabyrim descendirent sous les volcans, et Rabbetna, telle qu’une nourrice, se pencha sur le monde, versant sa lumière comme un lait et sa nuit comme un manteau. »

— « Et après ? » dit-elle.

Il lui avait conté le secret des origines pour la distraire par des perspectives plus hautes ; mais le désir de la vierge se ralluma sous ces dernières paroles, et Schahabarim, cédant à moitié, reprit :

— « Elle inspire et gouverne les amours des hommes. »

— « Les amours des hommes ! » répéta Salammbô rêvant.

— « Elle est l’âme de Carthage », continua le prêtre ; « et bien qu’elle soit partout épandue, c’est ici qu’elle demeure, sous le voile sacré. »

— « O père ! » s’écria Salammbô, « je la verrai, n’est-ce pas ? tu m’y conduiras ! Depuis longtemps j’hésitais ; la curiosité de sa forme me dévore. Pitié ! secours-moi ! partons ! »

Il la repoussa d’un geste véhément et plein d’orgueil.

— « Jamais ! Ne sais-tu pas qu’on en meurt ? Les Baals hermaphrodites ne se dévoilent que pour nous seuls, hommes par l’esprit, femmes par la faiblesse. Ton désir est un sacrilège ; satisfais-toi avec la science que tu possèdes ! »

Elle tomba sur les genoux, mettant ses deux doigts contre ses oreilles en signe de repentir ; et elle sanglotait, écrasée par la parole du prêtre, pleine à la fois de colère contre lui, de terreur et d’humiliation. Schahabarim, debout, restait plus insensible que les pierres de la terrasse. Il la regardait de haut en bas frémissante à ses pieds, il éprouvait une sorte de joie en la voyant souffrir pour sa divinité, qu’il ne pouvait, lui non plus, étreindre tout entière. Déjà les oiseaux chantaient, un vent froid soufflait, de petits nuages couraient dans le ciel plus pâle.

Tout à coup il aperçut à l’horizon derrière Tunis, comme des brouillards légers, qui se traînaient contre le sol ; puis ce fut un grand rideau de poudre grise perpendiculairement étalé, et, dans les tourbillons de cette masse nombreuse, des têtes de dromadaires, des lances, des boucliers parurent. C’était l’armée des Barbares qui s’avançait sur Carthage.
Salammbô, par Adrien Tanoux (1921)


Thusnelda la Chérusque 

Thusnelda est une fille du prince chéresque Ségestes et épouse d'Arminius, le fameux chef de guerre de la tribu germanique des Chérusques qui infligea aux Romains, commandé par Varus, une de leur plus cuisante défaite à la bataille de Teutobourg (an 9 après J.C.). Le traumatisme fut grand - car cette défaite était si écrasante - que l'empereur Auguste s'écria, dans le désespoir «Varus, Varus, rends-moi mes légions !»

En l’an 15 du 1er siècle après J.C., Germanicus, alors commandant des forces romaines en Germanie, fit de nouveaux raids contre les Germains, il pilla leurs villages et réussit à capturer Thusnelda, la femme d'Arminius, qui lui fut livrée par son propre père, Ségestes (prince de la tribu des Chérusques), lequel voulait se venger d’Arminius. En effet, alors qu’il avait promis sa fille à quelqu’un d’autre, elle s’était enfui avec Arminius et l'avait épousé après la victoire de Teutoburg. Ségestes et son clan étaient des alliés de Rome et s’opposaient à la politique d'Arminius, comme le faisait aussi d’ailleurs Flavus, le frère d'Arminius. Thusnelda fut emmenée à Rome pour y être exhibée à l’occasion du triomphe de Germanicus en l’an 18 ; elle ne revit jamais sa patrie et disparut de l'histoire. Thumelicus, le fils d’Arminius qu’elle mit au monde pendant sa captivité, fut élevé par les Romains à Ravenne pour devenir gladiateur et mourut dans l'arène à l'âge de 15/16 ans. (informations sur wikipedia) 

Thusnelda et Arminius


Cléopâtre VII Théa Philopator

Il y eut de nombreuses Cléopâtre. Celle dont il s'agit ici concerne la reine d'Égypte antique, Cléopâtre VII Théa Philopator - la plus célèbre - fille de Ptolémée XII Aulète. Elle épouse successivement, selon l'antique tradition de l’Égypte pharaonique, ses deux frères Ptolémée XIII et Ptolémée XIV puis devient la maîtresse de Jules César et ensuite de Marc-Antoine. 

Cléopâtre, dernière reine de la dynastie macédonienne des Ptolémées Lagides, est née à Alexandrie en 69 avant J.C. Âgée de 17 ans à la mort de son père Ptolémée XII, et comme le veut la tradition, elle épouse son frère Ptolémée XIV, âgé de 11 ans et dont le tuteur est Pompée le Grand. En 48 avant J.C., l’Égypte tombe dans la tourmente de la guerre civile qui oppose César à Pompée. Chassée d'Alexandrie par son époux qui craint une prise du pouvoir, Cléopâtre entreprend de reconquérir le trône, seule et sans appui. Son rêve s'arrête aux portes de la capitale quand elle tombe aux mains des Romains.

Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort,
par Alexandre Cabanel, 1887

Cléopâtre a 20 ans quand elle rencontre César, de plus de 30 ans son aîné. De ce couple improbable naîtra un fils, Ptolémée-Césarion. La reine d’Égypte se trouve à Rome lorsque César est assassiné en 44 avant JC. Elle regagne immédiatement son pays. C'est Marc Antoine, que César a lui-même désigné comme son successeur, qui est chargé en tant que triumvir, des affaires de l'Orient.



Wikipédia








Agrippine de Rome


Agrippine l'Aînée vers 14 avant J.-C. - 33 après J.-C.) est la fille de Julia (et donc la petite fille d'Auguste) et d'Agrippa. Elle épouse Germanicus. Elle est également la belle-sœur et belle-fille de l’empereur Tibère, la mère de l’empereur Caligula, la cousine et belle-sœur de Claude et la grand-mère maternelle de l’empereur Néron.

Julia Agrippina dite Agrippine la Jeune (née le 6 novembre 15 après J.-C. à Ara Ubiorum - morte assassinée dans sa villa de Baule près de Baies sur ordre de Néron entre le 19 et le 23 mars 59) est la sœur de Caligula, empereur de 37 à 41, l’épouse de Claude, empereur de 41 à 54.

C'est aussi la mère de Néron qui a été empereur de 54 à 68. Elle est en outre la descendante directe d’Auguste, empereur de 27 avant J.-C. à 14, et petite-nièce et petite-fille adoptive de Tibère, empereur de 14 à 37.

Petite-fille d'Agrippa et également petite-fille de Drusus, Agrippine la Jeune est la fille de Germanicus, tous trois généraux romains ayant commandé en Germanie Inférieure. 

Néron et Agrippine, par Pietro Negri (1628-1679)

Le sujet du tableau est décrit par les historiens romains Suétone et Tacite. L’empereur Néron reste sans réaction devant le cadavre de sa mère Agrippine, qu’il vient de faire assassiner. Negri a peint une autre version de cet épisode, digne d’une tragédie de Racine (Dresde, Gemäldegalerie).

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