dimanche 24 août 2014

Rose Harel, servante-poète (1826-1885)

Rose Harel, née le 8 avril 1826 de père inconnu et d'une mère fileuse et journalière, fut tisserande à Vimoutiers, puis servante à Pont-l’Évêque et à Lisieux. Elle a appris à lire presque seule vers sa treizième année en découvrant dans un grenier le Télémaque de Fénelon. Plus tard, une amie lui a donné des leçons d’écriture le soir. Cette «illettrée qui faisait des vers et brûlait ses sauces» s’est alors mise à étudier à l’âge de trente ans l’histoire, l’antiquité grecque et romaine, la littérature européenne, la philosophie.
Marie de Besneray l'a arrachée à sa condition et recueillie. Rose Harel a laissé deux volumes, tous deux édités par souscriptions, avant de mourir, le 4 juillet 1885, d’une maladie de poitrine contractée dans les lieux malsains où elle avait passé sa jeunesse à travailler. Deux autres textes font suite à celui de Marie de Besneray, signé, l'un, par Raoul Jacquemin et l'autre, par Raymond Bazin, tous deux parus en 1902.

Rose Harel
par Marie de Besneray


Elle est née dans cette glèbe aride et brûlante où se meut, sous l'injustice des hommes, sous l'inclémence des choses, l'immense troupeau des sacrifiés.

La pauvreté, cette tare, la loi, cette marâtre, dès le berceau, la marquèrent au front.

Rose Harel n'a pas de père, elle n'a pas de rentes.

Enfant, on ne l'envoie pas à l'école.

L'école, à cette époque, coûtait cher. On n'avait pas compris encore que la honte n'est pas la misère, mais l'ignorance.

Législateurs et sages pensaient, au contraire que, lorsqu'on est sans ressources, il n'y a pas besoin d'apprendre à lire. Les livres, disait-on, sont hochets de riches ! A quoi bon augmenter le nombre de déclassés ? D'ailleurs, une petite bâtarde... vous concevez ! Elle ferait fuir les élèves payantes...

Or, il advint que cette petite fille du hasard, sur qui s'acharne, dès l'aube première, le dédain des mieux partagés, a une âme. Eh oui ! Une âme faite de lumière, de compréhension et de tendresse ! Dans ce libre esprit qui ne connaîtra ni les ligatures de l'éducation séculaire, ni les entraves des préjugés, les idées mûrissent simplement comme les épis de sa campagne natale ; son intelligence, que nul ne songe à cultiver, est merveilleusement fécondée par les souffles qui passent et qui charrient, pêle-mêle, le pollen des fleurs et le pollen des idées. Son cœur, que n'enfièvre aucune colère, aucune amertume pour l'injustice des conditions sociales, est pétri de cette bonté profonde, qui prend sa source au plus intime de l'être et constitue la suprême vertu humaine.

 
Rose Harel apprit à lire presque seule, tard, vers la treizième année. Plus tard encore, une amie complaisante lui donna des leçons d'écriture, le soir, la rude journée de travail finie, quand s’appesantissent les yeux et la main.

Dans une cave humide, Rose tissait de la toile.

Son adolescence tient dans ce sous-sol malsain, où elle contracta les premiers germes de sa maladie de poitrine.

".........L'âme vit d'espérance, 

Mais le corps se nourrit de pain ; 
Or, la servitude et la faim 
M'offrent le choix de la souffrance."

Tisserande en bas, dans la cave où la pauvreté cingle son courage, elle est poète là-haut, dans la houle des feuilles, quand l'été roussit les chênes, parmi les seigles qui ondulent en chantant le secret des saisons ; poète aussi dans la cabane de chaume gris ;

"Que de hauts peupliers entourent d'un rempart."


Elle sent confusément la vie. Elle ne la comprend pas encore :


Auprès du mur était le vieux rosier Bengale
Où je cueillais, enfant, chaque jour une fleur :
Oh ! j'aime cette rose, et si frêle et si pâle ;
Son parfum est pour moi le parfum du bonheur.
Ici sur les cailloux et là-bas sur la mousse,
On entendait la voix d'un limpide ruisseau,
Ruisseau dont les deux bords se suivent sans secousse,
Lieu sauvage, ombragé d'un chêne et d'un bouleau.

Des années passent.

Avec la simple vaillance des résolus et des pauvres qui savent résoudre ce dur problème : gagner leur vie, Rose tisse toujours, en toussant, la toile solide et blanche qui fait les layettes et les linceuls.

Elle sait lire, maintenant, elle lit avec passion.

Le hasard n'est pas constamment un bourreau.

Rose a trouvé un livre dans un grenier. Il est vieux, froissé, déchiré... Elle a rassemblé les pages, a recousu le dos, et, dans un morceau de tablier bleu, lui a taillé une reliure de toile.

Ce livre est le Télémaque.

Rose, la déshéritée, a son premier ami.

Désormais, Télémaque guide la jeune tisserande à travers le monde antique. Elle lie connaissance avec les nymphes, les sylvains qui se cachent sous l'écorce des chênes, apprend l'éloquence des sources, le mystère des forêts, le roman joli des dieux forestiers.

Pas à pas, assise devant sa porte fleurie, Rose commence à gravir le sentier qui va vers les hauteurs.

C'est pour elle la sortie des ténèbres, la lente ascension...

~~~

La poésie est la fille aînée de l'imagination.

Or, l'imagination, que certains condamnent, sans doute parce qu'ils ne comprennent pas la valeur de ce don merveilleux auquel participent la mémoire et le jugement, est notre faculté primordiale, notre seule faculté libre. L'imagination n'est jamais passive. Parcelle de l'âme élémentaire des autres facultés, c'est la féconde ouvrière qui totalise et crée la beauté des formes et des rythmes, qui colore tous les buts, ennoblit toutes les tâches, pousse à l'éternel progrès !

Elle crée le rêve, elle crée la joie. Un peu de sa magnificence tombe sur la gloire. A la jeunesse, elle jette ses plus vivaces espoirs, pose son prisme chatoyant sur l'amour.

L'imagination ne serait-elle pas l'arc-en-ciel de la vie ?

Cette fleur immortelle de l'âme, cette sève généreuse du
cœur, Rose, la pauvre tisserande de Bellou, la possédait au même titre que tous les poètes, ces chercheurs d'absolu. Les nerfs sensibles, l'oreille ouverte à toutes les musiques, le cœur gonflé, elle aurait pu dire qu'elle avait, sans cesse, le désir d'un désir, le rêve d'un rêve...

Aussi elle chanta simplement, naturellement, comme chante l'oiseau, pour la joie de chanter, de donner des ailes à ses idées, à ses aspirations ardentes. Rose Harel alla à la poésie comme l'abeille va aux calices d'or. Qui donc enseigne à la fauvette la manière de glaner les herbes légères pour construire le nid d'amour ? 

Voyez avec quelle grâce touchante, Rose, effrayée d'elle-même, se présente au public et s'excuse du don qu'elle a reçu :

"J'ai vécu longtemps pauvre, mais sans orgueil, Dans un humble réduit dont je chéris le seuil ; Hélas ! je dus un jour quitter ma solitude : Il me fallait du pain !... la dure servitude M'en offrait, j'acceptai ; mais, dieu, qu'il est amer ! Il faut, pour l'obtenir, traîner un joug de fer... Et quand mon cœur blessé pousse un cri de détresse, Que j'élève la voix dans un chant de tristesse, On se parle tout bas, on commente et l'on dit : "Elle est folle, orgueilleuse, et veut jouer l'esprit !"

Quand on vous le dira, répondez :

"Je l'ai vue ; Son désir est de vivre ignorée, inconnue ; C'est une fantaisie étrange du destin D'avoir, près d'un fuseau, mis un luth dans sa main ; Quand d'en tirer des sons la douleur l'eut forcée, L'on a crié tout haut qu'elle était insensée. Non ; elle est malheureuse, et son chant, comme un pleur, Monte, avec un sanglot, des plis cachés du cœur ; Nul ne connaît son mal et nul ne la console ; Elle est bien triste, hélas ! mais elle n'est pas folle..." Vous leur direz encor : "Son Dieu la fit ainsi ; Ne la méprisez pas !..." Vous le direz ; merci !!..."

L'alouette est née.

Vibrante, hardie, c'est l'alouette des campagnes normandes, qui tour à tour aime les javelles blondes et l'ombre des pommiers.

C'est l'alouette, ivre de lumière, qui monte vers l'infini bleu par les radieux matins. Et c'est vraiment, aussi, un esprit tard venu à la culture moderne qui s'éprend de tous les mystères, de toutes les fenêtres de l'esprit humain.

En poésie, Rose Harel n'a d'autre guide, au début, que le hasard de l'impression, la fantaisie, l'imprévu d'une émotion sans cesse jaillissante.

Si elle avait travaillé dans une oasis de bien-être, elle aurait acquis, sans doute, plus de méthode ; elle se serait complu dans l'étude raisonnée de la phrase, dans le choix des mots, dans le lent plaisir de ciseler des archaïsmes. N'oublions pas que Rose fut une servante ! Une servante, c'est-à-dire une esclave qui vend ses bras et son temps, qui vend chaque heure de sa journée et chaque journée de sa vie ! Pendant plus de trente ans, Rose passa de maison en maison. Avec son front inspire, ses yeux rayonnants, elle servit les avares, les orgueilleux, les cœurs secs qui ne pratiquent que les vertus de luxe, laissant aux gens du peuple les robustes vertus qu'on appelle : probité, courage, amour du travail... Et Rose la servante cachait, autant qu'elle le pouvait, le don merveilleux qui, dans l'ombre, enchantait sa vie, dans la crainte que ce don inusité ne lui fît perdre son pain. 


Comment, dans de pareilles conditions, aurait-elle pu chercher des rythmes nouveaux?

Elle sent, elle chante, elle rêve, elle crie !

La vision, chez elle, est lucide. Elle a le goût de la beauté : c'est rare. Avec ingénuité, elle confesse les étapes de sa vie sentimentale :

".............Un cœur de femme "Se devine et ne se dit pas ; "S'il m'aime, il lira dans mon âme....."

Troublée parfois, elle dit avec candeur la peine de vivre :

"Ce mal qu'on calomnie et qu'en secret l'on aime, "Tu le verras, trop vite, emporté par le temps. "Ne plus souffrir est bon. Vieillir n'est pas de même, "Rosée et pleurs d'amour sont choses de printemps."

La nature est le vrai temple de la poésie.

Rose a, pour la grande magicienne dont elle connaît les baumes et les forces, un culte passionné. Sa poésie est musicale, douce, naïve. En général, elle évite les fadeurs, anime l'image, - c'est un don, - tend à la perfection relative de la forme, a, surtout, le souci du fond. Et le fond, dans ces deux volumes, "l'Alouette aux blés" et "Fleurs d'automne", le fond, dis-je, est imprégné, comme il doit l'être pour valoir beaucoup, de la sève d'une âme haute.

Dans les champs de l'art, chacun a sa place et sa besogne. Dans l'oeuvre de Rose Harel, il y a des mousses légères que le vent d'oubli ne desséchera plus. Il y a les herbes du mysticisme et de la religiosité facile poussées dans les ornières du passé, qui se flétrissent déjà... Il y a, surtout, des glaïeuls frêles dressés droits vers le ciel, des lis neigeux caressés de brise qui se mêlent aux fucus d'or des pensées qui demeurent...

~~~

Ces jours-ci, dans un salon mondain, quelqu'un demandait :

- Rose Harel ? Qu'est-ce que c'est donc ?

Une grande dame, mieux informée, daigna répondre avec un sourire indulgent :

- Oh ! c'est une fille illettrée qui "faisait des vers et brûlait ses sauces!".

Pardon, Madame ! Cette illettrée, que l'on priva du droit de s'asseoir sur les bancs de l'école, parvint, par un incroyable effort d'énergie morale, à se faire une mentalité supérieure. Permettez-moi de vous apprendre qu'en plus de sa spécialité à "brûler les sauces", cette illettrée étudia à trente ans l'histoire, l'antiquité grecque et romaine, la littérature européenne, la philosophie... Notez cette audace ! Elle apprit seule ou avec d'obscurs amis, elle apprit aux moments perdus, après la vaisselle faite et le fourneau éteint.

Écoutez-la. 


Avec trois cents écus de rente
Je sais bien ce que je ferais :
Sur la rive d'une eau courante
Ma chaumière je bâtirais.

Pour moi, ce serait la richesse
Et, de tout souci libre enfin,
J'y reposerais ma vieillesse :
Calme, j'en attendrais la fin.

Là, mes amis trouveraient place
Au soleil, à l'ombre, au foyer,
Sur le banc rustique où s'enlace
Le chèvrefeuille au marronnier,

Pour dormir, ils auraient encore
La chambre blanche où grimperait
A la fenêtre, au lieu de store,
Un rosier qui l'ombragerait.

A qui souffre et meurt en silence,
Sans appel à la charité,
Je donnerais soins, assistance,
Sans jamais blesser sa fierté.

Je voudrais aussi, tant que dure
L'hiver qui givre nos carreaux,
Sur mon seuil donner la pâture,
Chaque jour, aux petits oiseaux.

L'être faible qui souffre ou pleure,
L'enfant, l'oiseau, le vieillard, tous
Auraient dans mon humble demeure
Du feu, du pain ou quelques sous.

Enfin, je pourrais, faisant trève
Au travail de tous les instants,
Réaliser mon plus doux rêve,
Pas à pas suivre le printemps ;

Voir le réveil des primevères,
Écouter le bruit des ruisseaux,
Les voix sauvages des bruyères,
Et le vent parler aux roseaux.

Souvent je dirais à la muse :
Allons-nous-en dans les grands bois ;
Sur mes jours, dont la trame s'use,
Répands ton charme d'autrefois.

Viens m'apprendre de chaque chose
Le sens caché, si loin du mot.
Cherchons, du parfum de la rose
A l'amère senteur du flot ;

Cherchons, des germes à l’atome,
Du tout petit papillon bleu
Aux astres du céleste dôme :
Viens m'éclairer l’œuvre de Dieu !

Sous le peuplier, sous le tremble,
Furtive, je me glisserais
Au moment où la feuille tremble,
Pour voir si je devinerais

Ce que d'une lèvre si prompte
Aux vents, aux cieux, à l'infini,
Le jour, la nuit, elle raconte
Sur ce pauvre monde puni.

Peut-être des âmes fidèles,
Cherchant ceux qu'elles ont aimés,
Du rameau que frôle leurs ailes
Font naître ces bruits innommés

Qui le soir, quand on les écoute,
Semblent un immense soupir,
Ou le sanglot frayant la route
D'une voix qui s'en va gémir.

Ou bien, c'est un murmure à peine,
Un chuchotement, un baiser,
Le Sursaut d'un cœur qu'on enchaîne
Mystérieux et doux causer...

Avec trois cents écus de rente,
Oui, voilà comment je vivrais...
Mais n'ayant rien, je me contente
De rêver ce que je ferais !

~~~

Rose, ma meilleure amie, ma sœur d'élection, toi que j'ai connue trop tard, toi qui m'as quittée trop tôt, te souviens-tu comme tu chantais délicieusement notre première rencontre ?

"C'était, disais-tu, par un jour d'hiver et de clarté !... O poète ! c'était dans une cave encore, une cave à fromage, pestilentielle et froide... Le jour n'entrait que par la porte que je venais d'ouvrir. Je te cherchais depuis longtemps. Depuis longtemps, tu te dérobais par fierté. Alouette sauvage, tu ne pus t'enfuir ce jour-là ! Il n'y avait pas de fenêtre à cette cave. Je t'apportais des roses... Ces roses du Bengale que tu aimais, des roses pareilles à celles qui fleurissaient contre le mur de ta chaumière de Bellou... Nos mains s'unirent sous les fleurs... et tout à coup, sur les corolles frêles, il y eut des gouttes de rosée !... Tes larmes, ma pauvre Rose !"

... Après, nous avons eu les jours rayonnants et courts de notre fraternité intellectuelle. Depuis, je t'ai vue mourir, la tête sur mon épaule, la main dans ma main, et je t'ai couverte de roses, ô mon amie !... des roses sur tes cheveux blancs, des roses entre tes doigts joints...

Et des roses encore, des roses du Bengale, toujours, fleurissent depuis très longtemps, là-haut, sur la terre où tu dors...


Rose Harel fut un cœur profond, un esprit détourné des voies ordinaires, une "âme de soleil", comme aurait dit Wagner. Pauvre et seule, elle sut non seulement marcher sans défaillance, mais encore s'adapter à la lutte, ne pas se laisser, comme tant d'autres, écraser par la vie.

De tels exemples, parce qu'ils viennent d'en bas, doivent-ils se perdre totalement dans la mort ?

Non ! les désirs, les paroles, les actes d'une Rose Harel peuvent ensemencer d'autres cœurs, féconder d'autres esprits. Ne suffit-il pas souvent d'une volonté pour déterminer un fait ? L'idée, c'est la flamme inextinguible. Le vent l'incline, la tempête la courbe ; mais, plus ou moins débile, plus ou moins ardente, elle brille toujours dans nos ténèbres.

Rose Harel avait une idée, un rêve.

Ils concernent les femmes de cette terre normande, aimée d'une prédilection singulière.

Cette idée, ce rêve, les voici, tels qu'au soir de sa vie ils me furent légués :

"Je voudrais voir les femmes, malgré les orientations différentes, se rapprocher, se tendre la main, les unes aux autres, sans distinction de condition et de rang. Quand on se penche avec un peu de tendresse émue sur l'âme du prochain, on la trouve, à peu près, semblable à son âme : même région mystérieuse sur laquelle pèse l'ombre lourde de l'Inconnu, mêmes deuils secrets, besoins pareils et pareils espoirs. Pourquoi donc se haïr ? pourquoi se dédaigner ?

Qu'entre nous, au moins, la solidarité ne reste pas un vain mot ! Que celles qui savent instruisent celles qui ne savent pas. Que les consciences lucides éclairent les âmes obscures. Que les plus fortes soient les meilleures...

C'est l'heure du labour profond.

Déjà, un sillon est commencé. Vite, ensemençons-le à pleine volée ! Avant tout, les femmes doivent savoir que la vie n'a pas de sens, si, élargissant leur coeur, échappant aux préoccupations trop personnelles, elles ne travaillent à augmenter le bien, à diminuer le mal, à écarter l'ignorance, à combattre l'égoïsme, la légèreté, le scepticisme, l'amour effréné de l'argent...

Rien ne vivifie que le vrai !

En agissant avec désintéressement pour les autres, c'est-à-dire en accomplissant leur devoir social, les femmes travailleront magnifiquement pour elles-mêmes. Elles restaureront le foyer qui chancelle. Et, dans ce temple qui leur appartient, en introduisant plus de responsabilités pour elles, plus de dignité et de raison, elles trouveront, en revanche, plus de justice, plus d'amour, plus de bonheur !"

Et, tandis que, pour elle, comme le dit le poète Heredia,

"Le jour s'en va, rayon à rayon, bruit à bruit..."

ainsi tout haut, avant de mourir, rêvait Rose Harel. 
Marie de Besneray, Caen 1902

Le manoir de Bellou (XVIe siècle), dans les environs de Livarot, où Rose Harel passa une partie de son existence. Cette bâtisse est l'une des constructions les plus considérables et les plus caractéristiques de l'architecture normande.



Rose Harel
par Raoul Jacquemin



Ce n’était ni une Marceline Desbordes ni une Louise Ackermann que cette pauvre fille de Normandie dont la société la Pomme a célébré dernièrement la touchante mémoire. Ce n’était pas un grand poète féminin. C’était une bien simple rêveuse, poussée à écrire son rêve par un mouvement instinctif qu’elle-même ne comprenait point, et s’exprimant en vers de façon toute naturelle. Un poète ingénu, en somme ; un de ces chanteurs naïfs qui ont la grâce primesautière et font voir que le don de poésie est chose réellement innée.

*
* *

On nous a conté l’histoire de Rose Harel. On nous a dit comment elle naquit en 1826, à Bellon, fille d’un père inconnu et d’une pitoyable paysanne. L’enfant, un peu frêle, fut élevée tant bien que mal. Comme elle n’était pas bonne pour les travaux des champs, elle devint tisserande. A Vimoutiers, travaillant tout le long du jour dans une cave, tout le long du jour assise devant son métier, elle se lassa et se décida à « entrer en service ».

D’où avait-elle reçu le besoin de savoir qui la saisit dans sa jeunesse abandonnée ? D’abord, d’humbles amis l’aidèrent à apprendre à lire. Puis, un dimanche, s’évadant de sa cave, elle se sauve au bout extrême de la maison, au grenier ; et là, elle furette. Elle trouve un livre dont les feuillets sont rognés, dispersés ; mais ces feuillets disent des choses qui la charment. C’est un Télémaque ; elle s’en empare avec avidité ; elle en rassemble les pages, les recoud ; dans un vieux tablier hors de service, elle taille une reliure imprévue ; elle emporte avec elle ce trésor méconnu, qui deviendra son recours, son refuge. Dès lors, elle veut connaître l’histoire « de tous ces gens-là » ; elle s’informe, elle s’instruit.

Mais les ménagères normandes n’entendent pas de cette oreille, et Rose, suspecte d’orgueil, fut assez malmenée par ses maîtres successifs. Des amis, pleins de bonnes intentions, cherchaient à mettre en lumière ses talents, sans lui assurer un morceau de pain. Rose perdait ses places ; c’était le plus clair résultat des succès littéraires que lui faisaient ses enthousiastes.

Aussi se cachait-elle, se taisait-elle, tant qu’elle le pouvait, mais elle souffrait durement, et, comprimée sans fin au lieu de pouvoir répandre ses impressions si vives, elle se minait lentement. On l’exploitait. Après son premier volume, publié en 1858 par les soins d’un admirateur convaincu, M. Ad. Bordes, elle ne pouvait plus trouver de places dans les « bonnes maisons » ; on la prenait « par charité », et on le lui laissait entendre en se servant d’elle. Elle vécut ainsi longtemps à Lisieux, à Pont-l’Evêque ; enfin, minée, vaincue par la maladie, elle s’était échouée chez une marchande de fromages, boulevard de Pont-l’Evêque, à Lisieux, où elle faisait « les gros ouvrages ».

C’est là que la trouva Mme Marie de Besneray, femme de talent et de cœur qui venait à elle les mains pleines de roses, attirée par les gracieuses poésies signées Rose Harel. Le cadre était piteux...

Mme de Besneray l’enleva à son servage, lui donna un toit, la vie journalière, et assura une fin d’existence paisible à cette sacrifiée, qui, délicieusement reconnaissante, l’appelait « ma reine ». Ainsi Rose Harel s’éteignit peu à peu, doucement, fêtée par son entourage sans avoir à redouter désormais les suites de ses succès ; et ce furent pour elle trois ou quatre années d’inespérée félicité.

Elle en jouit en sage, de même qu’elle avait supporté sa longue, si longue souffrance. Elle ne se grisa pas de son bonheur. Au moment où la mort s’annonçait, de charitables amies amenèrent le curé de la paroisse ; mais la malicieuse Rose dit à Mme de Besneray, assez haut pour être entendue : « Ce monsieur le curé-là est un trop grand seigneur pour moi... Je ne veux pas de ce bon Dieu de cathédrale qu’il m’apporte... Si vous voulez m’en amener un, trouvez-moi un bon Dieu bien simple, un bon Dieu de campagne... »

Le « bon Dieu de campagne » fut trouvé en la personne du curé de Beuvillers, qui décida sa pénitente à la cérémonie suprême « à condition, disait-elle, qu’il y ait beaucoup de fleurs ». Mme de Besneray moissonna son jardin ; et Rose mourut souriante, par un jour de soleil, au milieu des fleurs, la tête sur l’épaule de l’amie.

*
* *

La poétesse revit grâce à un saisissant portrait, daté de 1885, qui figurait dans l’exposition organisée à Lisieux par la Pomme. A voir ce profil affiné, cette attitude mélancolique, on ne songerait guère à une servante normande. L’inspiration, même en son rayonnement le plus humble, ennoblit ceux qu’elle éclaire. Et c’est pourquoi il y a tant de charme délicat dans les deux modestes recueils : L’Alouette aux blés et Fleurs d’automne, que viennent de rééditer les admirateurs de Rose Harel et qui représentent tout son œuvre.              

Raoul Jacquemin , 1902



Rose Harel,
la Servante-Poète Normande

1826-1885

par
Raymond Bazin

Cette Étude couronnée par la Société Littéraire et Artistique La Pomme en 1902, (médaille d’argent) a paru inédite dans le Journal l’Éclaireur de Dieppe, les 27 septembre, Ier, 4, 8 et 11 Octobre 1902.



ROSE HAREL
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SA VIE - SES OEUVRES


Rose HAREL, naquit à Bellou (Orne), le 9 avril 1826 ; son père était inconnu et sa mère une pauvre servante illettrée.

La petite Rose, frêle et délicate comme la belle fleur dont elle portait le nom, fut élevée un peu à « la diable », et, toute jeune encore, on lui fit apprendre le métier de tisserande ou toilière, sa santé fragile ne lui permettant pas de se livrer comme ses camarades, aux rudes travaux des champs.

Rose se lassa bientôt de cette existence monotone, elle éprouvait le besoin de s’instruire et quelques amis obligeants lui apprirent enfin à déchiffrer des lettres et à griffonner des mots.

On raconte sur elle une anecdote charmante, que Mme de Besneray, dont il sera parlé plus loin dans cette étude, a relatée dans son éloge de la servante-poète. Un jour, elle trouve dans un grenier un vieux bouquin aux feuillets abimés et dont la reliure est dans un pitoyable état ; elle parcourt ce livre informe et croit deviner dans les quelques pages entrevues, des choses qui peuvent charmer son esprit ; elle s’empare de ce trésor ; elle en recoud les feuillets épars et lui fait une reliure au moyen d’un vieux morceau de tablier hors d’usage ; puis, dans sa mansarde, elle cache le livre, arraché comme par miracle à la voracité des rats et des souris, et il se trouve que ce nouvel ami est tout simplement un Télémaque, oublié depuis des années dans ce grenier perdu !

Oh ! comme elle va s’instruire, la vaillante fille ; elle veut savoir maintenant, elle veut apprendre…..

Le poète normand Adolphe Bordes, dans sa jolie préface du premier volume de Rose Harel, fait une peinture saisissante de son enfance :

« Cette pauvre fille du peuple, qui pour toute instruction apprit à lire, à écrire et prier Dieu, est digne du vif intérêt qui s’attache à elle ; d’une conduite irréprochable, bonne pour sa mère, qu’elle soutient du fruit de son travail, elle ne paraît pas comprendre tout ce qu’elle vaut…. ; son âme est ouverte à toutes les beautés de la nature, son cœur aux sentiments les plus généreux. »

Rose Harel se plaça d’abord comme servante à Vimoutiers, puis à Lisieux ; elle alla ensuite à Pont-l’Evêque, où elle entra en qualité de demoiselle de magasin chez un libraire ; elle s’employa aussi pendant quelques années dans cette ville comme couturière en journées ; enfin, elle se plaça à Lisieux, où elle habita jusqu’à sa mort.

C’est à Pont-l’Evêque qu’elle fit la connaissance du poète Adolphe Bordes, membre de la Société des Gens de lettres et de l’Académie de Caen, qui l’encouragea dans ses essais poétiques, l’aida de ses conseils et s’occupa avec un grand dévouement de rassembler ses premières poésies ; il les réunit dans un volume, L’Alouette aux Blés, dont il écrivit la préface et qu’il fit éditer au moyen d’une souscription publique.

Adolphe Bordes, qui était conservateur des hypothèques à Pont-l’évêque, avait deviné chez Rose Harel une nature d’élite et, s’intéressant à ses débuts littéraires, il l’avait encouragée dans cette voie qui devait rendre immortel plus tard le talent naissant de la servante-poète.

Il a dédié à sa sœur en poésie, comme il l’appelait, une pièce de vers intitulée Souvenir qui figure dans un de ses volumes, paru en 1862 ; dans cette ballade, il rappelle à Rose Harel leur première rencontre et il lui dit :

« Oh ! laissez-moi vous appeler ma sœur,
Rose, ma douce fleur
De poésie ! »

La première édition de L’Alouette aux Blés, parue en 1863, fut rapidement épuisée et suivie d’une seconde édition, considérablement augmentée, qui parut chez l’éditeur Le Doyen, au Palais Royal, en 1865.

Dans la biographie d’Adolphe Bordes par Victor Advielle (1868) on lit à la page 22 :

« Nous ajouterons à ces indications bibliographiques qu’Adolphe Bordes recueillit, mit en ordre, corrigea et fit imprimer les poésies de Rose Harel, servante à Lisieux ; grâce à son généreux concours, les œuvres de Rose Harel eurent un certain retentissement. »

Après avoir présenté Rose au public et retracé discrètement la part prise par lui à l’édition du livre, Adolphe Bordes adressait un chaleureux merci aux souscripteurs et terminait sa préface en ces termes :

« Le Dieu qui l’inspirait lui a dit : Marche ! et la pauvre fille a été droit devant elle ; elle a marché, volé de ses propres ailes, chanté comme les oiseaux des campagnes qui l’ont vu naître.
……………………………………………………………………………………………………………………….
Sa taille est moyenne, mais bien prise ; sa tête rayonne d’une belle intelligence ; par moments, ses yeux lancent des éclairs.
Telle est, en quelques mots, cette Rose Harel qui, depuis quelque temps, jouit du privilège d’éveiller l’intérêt public à un si haut degré. Mais la plus belle part d’elle-même ne se révèlera qu’à la lecture de ses poésies. »


*
* *

L’auteur de cette étude, s’il n’écoutait que les sentiments d’admiration qu’il éprouve pour les œuvres de Rose Harel, se laisserait entraîner à reproduire une grande partie de ses beaux vers, afin de les rappeler au souvenir de ceux qui n’ont pas la bonne fortune de les posséder.

Mais ces reproductions ne seraient alors qu’une vulgaire copie ; l’auteur se bornera donc à citer quelques vers de la servante-poète, en donnant son appréciation personnelle sur ces poésies ; ce sera le complément de cette étude qui restera ce qu’elle doit être en somme : le récit de la vie de Rose Harel et l’éloge de ses œuvres.


*
* *

« J’ai vécu bien longtemps pauvre, mais sans orgueil,
Dans un humble réduit dont je chéris le seuil ;
Hélas ! je dus un jour quitter ma solitude.
Il me fallait du pain !.... la dure servitude
M’en offrait, j’acceptai : mais Dieu, qu’il est amer !
Il faut, pour l’obtenir, traîner un joug de fer….
Et, quand mon cœur blessé pousse un cri de détresse
Que j’élève la voix dans un chant de tristesse,
On se parle tout bas ; on commente et l’on dit :
Elle est folle, orgueilleuse et veut jouer l’esprit ! »
………………………………................................

Ce sont les premiers vers de L’Alouette aux Blés ; c’est un chant mélancolique qui résume toute la vie de Rose Harel : la pièce dont ils sont extraits ne porte pas de titre. Ces vers qui datent de 1858 sont comme un appel douloureux adressé par la servante-poète à ceux qui peuvent comprendre la désespérance de son âme !

« Quand on vous le dira, répondez : je l’ai vue !
Son désir est de vivre ignorée, inconnue ;
C’est une fantaisie étrange du destin,
D’avoir près d’un fuseau, mis un luth dans sa main,
Quand, d’en tirer des sons la douleur l’eût forcée
L’on a crié tout haut qu’elle était insensée ;
Non ; elle est malheureuse et son chant, comme un pleur
Monte, avec un sanglot, des plis cachés du cœur ;
Nul ne connaît son mal et nul ne la console ;
Elle est bien triste, hélas ! mais elle n’est pas folle !
………………………………………………………

Comme cette poésie dépeint bien les souffrances intimes endurées par Rose Harel ! C’est le reflet exact de son cœur ; ces quelques vers, dont deux lignes sont gravées sur son tombeau, resteront à travers les âges comme le résumé poétique de l’histoire de sa vie.

L’Alouette aux Blés est le recueil des premiers chants de la pauvre servante ; dans cet écrin, où tant de jolies choses sont groupées, il est difficile de faire un choix, car Rose a célébré bien des sujets divers ; pourtant, il en est qui se distinguent de l’ensemble par leur véritable originalité et leur valeur prosodique ; c’est là le côté curieux de l’œuvre de Rose Harel, de cette fille des champs qui, connaissant à peine les règles de la versification, rimait avec la même facilité que Mozart enfant mettait à composer une sonate.

Ainsi, dans le Retour au Village, elle chante les lieux bénis où s’écoula son enfance :

« Je viens de les revoir, embellis par l’absence,
Parés de tous les dons d’un riche et beau printemps,
Ces lieux où s’écoula le temps de mon enfance,
Ces lieux que j’ai pleurés et regrettés longtemps.

Cette pièce, écrite en alexandrins, est remplie de gracieuses images ; c’est une peinture saisissante du village natal.

Dans les Saisons, quatre poèmes excellents qui montrent encore le talent naturel de Rose, on retrouve le même esprit d’observation : l’Hiver ! qui fourmille de quatrains descriptifs, est la pièce la plus intéressante de cette série :

« La neige a blanchi la campagne,
Couvert le chaume de nos toits ;
Le froid ardent poursuit et gagne
L’enfant qui souffle dans ses doigts.

Puis, on remarque dans ce livre de gentilles bluettes comme L’enfant à sa mère, Amour et Poésie, Croix d’or, Quand je ne savais pas ton nom, Ce que j’aime, Bonheur, Encore un vieux Bahut, Dors, bel enfant, ou bien des poésies adressées à des amis et qui prouvent les multiples sympathies que la servante poète avait su s’attirer par son caractère affable et sa bonté native ou bien encore des œuvres d’une grande envolée :

L’Amour, Pauvre mère, Philosophie, Mélancolie, Écoute et Souviens-toi, A mon frère.

L’Amour, qui compte près de cinq cents vers, est la pièce capitale de L’Alouette aux Blés. Pour donner une idée de l’importance de cette poésie qui vaut, à elle seule, tout le prix du livre, il suffira d’indiquer qu’elle commence à la page 102 et qu’elle ne prend fin qu’à la page 130 ; dans ces 28 pages, le talent poétique de Rose Harel s’étale tout entier.

Dans ce poème, elle chante l’amour avec une expression dont l’ampleur pourrait être difficilement surpassée ;

« Lorsque, dans sa sagesse immuable et profonde,
L’Éternel eut tracé la sphère de ce monde,
Le tirant du chaos, d’un souffle créateur,
Il voulut pour ce monde un régénérateur
Lui donnant ce qu’un dieu peut donner de puissance,
De force intelligente et de divine essence.

Vois, lui dit-il, Amour, sur ce vaste univers,
Vois les couples épars de ces êtres divers,
Je veux, en conservant la forme du modèle
Que leur vient d’assigner ma sagesse éternelle,
Par tes soins assidus dans mille ans centuplés,
Voir par eux l’onde et l’air et la terre peuplés :
Je te donne mes droits sur tout ce qui respire,
Le monde en son entier tombe sous ton empire…

Ces vers ne sont-ils pas d’essence supérieure et leur envolée n’est-elle pas superbe ? Mais continuons et glanons encore quelques perles dans cette poésie :

« C’est ton souffle divin qui fait naître les fleurs,
Ajoute à leur parfum les plus douces couleurs ;
Qui fait pencher l’ormeau vers l’ormeau qui se penche
S’entrelacer la branche autour d’une branche
Faisant au cœur aimant chercher un autre cœur
Pour lui prendre et donner une part de bonheur
Qui fait chercher à l’âme étonnée et ravie
Un être pour unir sa vie avec sa vie.

Dans ce poème, Rose Harel chante aussi l’amour de la Patrie qu’elle célèbre dans des strophes patriotiques, puis, cette première partie écrite en alexandrins très corrects, finit par ce quatrain :

« Qu’il est doux d’éprouver ton sublime délire,
De vivre doucement bercé sous ton empire,
Dieu veut que nous aimions et lui-même l’a dit :
Qui ne sait pas aimer est un être maudit.

Dans la suite du poème, Rose pleure sur l’indifférence d’un être qu’elle aime :

« Je me disais : un cœur de femme
Se devine et ne se dit pas ;
S’il m’aime, il lira dans mon âme ;
Mais il n’y sut pas lire, hélas !

Enfin le poème se termine par les différentes variétés que présente l’amour sous toutes ses formes, amour de la nature, amour de l’enfance, amour de la vieillesse, amour de tous ceux qui souffrent, et finit par ce sixtain :

« L’amour pur se métamorphose
Dans le cœur fier qu’il a dompté ;
On le croit éteint, il repose ;
D’un souffle il est ressuscité…
Mais il se nomme : Charité
Après cette métamorphose.

Rose Harel a dédié le 21 décembre 1861 à M. Adolphe Bordes une poésie, Souvenir, qui peut être classée parmi les meilleures de ce livre, c’est le remerciement touchant de la modeste servante poète à son protecteur.

La Société d’Emulation de Lisieux décerna à Rose Harel une médaille, le 21 août 1864 ; c’est cette récompense qu’elle a chantée dans un petit poème : A ma Médaille ; il fait partie de L’Alouette aux Blés, page 270 ; c’est le dernier du volume :

« Je vis sans appui sur la terre
Sans bien, sans crédit et sans or,
Mais ne vaux-tu pas un trésor,
O médaille brillante et chère !!!
Tu me vins un jour de bonheur
Gage béni de sympathie,
Tu resteras toute ma vie
Le bien le plus cher à mon cœur.
……………………………………………………………………………………………………………………….

Ainsi finit L’Alouette aux Blés, dont la deuxième édition qui contenait 97 pièces diverses, obtint un succès d’autant plus retentissant qu’il était absolument inespéré par Rose Harel.

La Société d’Encouragement au Bien lui décerna également, en 1867, une récompense qu’elle alla elle-même recevoir à Paris.

Un autre poète normand, Constant Guerrier, chanta Rose Harel dans une poésie intitulée : Le Blé jaunit, qu’il lui dédia le 14 juin 1871 et à laquelle elle répondit la même année par On ne chante plus au hameau, pièce qui fait partie de Fleurs d’automne, son deuxième volume.

Constant Guerrier lui disait dans Le Blé jaunit :

« Le blé jaunit, sémillante alouette,
Dis-moi pourquoi ne viens-tu plus aux champs ?
Dans quel bosquet, caches-tu ta retraite ?
Depuis longtemps,
Oiseau folâtre, on n’entend plus tes chants.

Poète aimé, muse au tendre sourire,
Reprends ton luth, fais entendre ta voix,
Le feu sacré te réchauffe et t’inspire.
Viens quelquefois,
Viens réveiller les échos de nos bois !!!

Rose Harel, attristée par les malheurs de l’année terrible, lui répondit :

« On ne chante plus au hameau !
La pauvre alouette s’est tue,
Quand sa patrie est devenue
Du passé, le triste tombeau !

Puis, dans cette poésie, Rose pleurait sur son beau pays :

« L’ennemi fier et triomphant
Hier a foulé notre patrie !

Les œuvres de Rose Harel furent publiées à diverses époques de sa vie dans les journaux normands ; Le Lexovien, Le Pays d’Auge en reproduisirent quelques-unes ; La Vallée d’Auge en publia aussi après sa mort.

Rose Harel qui employait ses rares loisirs à cultiver la poésie, travailla toujours au service des autres, car c’était une femme courageuse ; elle traversa la vie sans défaillance, comptant seulement, soutenue par sa fière volonté, sur le fruit de son labeur ; elle était pleine d’intelligence et de cœur, sa conversation était des plus agréables et ses réparties pétillantes d’esprit ; « J’admirais, disait, il n’y a pas longtemps, un de ses vieux amis, M. Emile Baroche, de l’Union des poètes, son malicieux talent satirique et son désintéressement ».

On a remarqué chez elle de véritables traits d’éloquence, lorsqu’elle voulait exprimer sa pensée ; elle était originale comme tous les êtres supérieurs, et, tout en travaillant, lorsqu’il lui venait une inspiration, elle tombait en une sorte d’extase ; revenue enfin à la réalité, elle allait trouver un ami et le priait d’écrire sous sa dictée les vers qu’elle venait de concevoir.

Elle était douée d’une mémoire prodigieuse, mais cela se manifestait surtout lorsqu’il s’agissait de poésie, tant il est démontré que l’art des vers possédait Rose Harel tout entière et fut le seul rayon de soleil de sa vie de lutte et de travail.

Pour tout ce qui se rattachait aux détails de l’existence, elle était très distraite ; une de ses maîtresses a raconté en riant, que, dans sa cuisine, lorsqu’il venait à Rose Harel de ces moments d’inspiration, elle abandonnait la besogne qu’elle avait à faire et, tout à sa chère poésie, elle laissait le fricot brûler !!!

D’un tempérament maladif, elle toussait beaucoup et se considérait depuis longtemps comme poitrinaire. Voici un trait touchant qui dépeindra fidèlement le bon cœur de la pauvre Rose :

Elle était reçue très souvent dans l’intimité d’une famille lexovienne qui avait de gentils bébés, près desquels Rose aimait à passer quelques instants, car elle adorait les enfants ; elle ne voulait pas les embrasser dans la crainte de leur communiquer le germe de sa maladie, et c’est en pleurant qu’elle disait à ses amis : « Moi, vieille, je dois me sacrifier pour ces charmants enfants ! »

Ce trait de bonté infinie de la part de Rose Harel n’est-il pas tout à la fois délicieux et navrant ?....

Vers 1880, Rose Harel entra comme servante à Lisieux, chez une marchande de fromages ; c’est à cette époque qu’elle fut présentée à Mme Marie de Besneray, membre de la Société des Gens de Lettres, la romancière lexovienne bien connue, qui eut pitié de sa situation précaire et se prit pour elle d’une vive et sincère amitié.

Après avoir lu avec intérêt L’Alouette aux Blés qui lui révéla le talent naïf de Rose Harel, sa grande intelligence, son cœur généreux et noble, Mme de Besneray fut douloureusement impressionnée à la pensée des souffrances endurées par la pauvre servante et cette femme excellente lui tendit la main et s’occupa d’elle comme une véritable sœur.

Rose Harel était atteinte déjà par l’affection de poitrine qui devait l’enlever cinq années plus tard !

Dans la dernière place, où elle occupait une situation si modeste et si peu en rapport avec son talent et ses aspirations, Rose en était réduite aux travaux les plus serviles ; elle séjournait dans la cave, faisait la cuisine, lavait les planches ; un jour, c’était en décembre, son amie la trouva à genoux, occupée à brosser des pavés ; des quintes de toux déchiraient la poitrine de la pauvre fille..,

Mme de Besneray n’y tint plus ; émue, attristée, son cœur se souleva ; elle décida Rose à quitter ce travail au-dessus de ses forces, et l’emmena chez elle ; la servante-poète fut installée dans un petit appartement mis à sa disposition par sa fidèle amie et elle connut là, pour la première fois de sa vie, la sécurité et l’indépendance ! ..

Les dernières années de Rose Harel purent être employées par elle à réunir, sur les affectueuses instances de Mme de Besneray, ses poésies écrites depuis 1865, date de son premier recueil de vers ; c’est à cette époque que le portrait de Rose fut exécuté par Mlle Camille David, artiste-peintre, née à Pont-l’Evêque, élève d’Edouard Krug ; ce portrait, d’une ressemblance frappante, est la propriété de Mme de Besneray, et figure à la place d’honneur dans le salon de cette femme de lettres.

La pauvre Rose, entourée de soins touchants, vécut heureuse jusqu’à sa mort dans cette hospitalière maison du Boulevard Saint-Anne, à Lisieux, où elle avait enfin trouvé le calme et le repos après une vie de travail incessant…

Les poèmes de Rose Harel, groupés sous le titre de Fleurs d’Automne furent l’objet d’une souscription, ouverte dans le journal le Lexovien ; cette souscription donna, en dix listes, la somme de 2.736 fr. 25 ; l’impression du volume fut confiée à l’imprimerie Lefebvre-Tissot, rue du Bouteiller, à Lisieux. L’appel de Mme de Besneray, qui avait écrit un article servant de préface à cette souscription, fut non seulement entendu dans la région normande, mais il reçut à Paris même l’accueil le plus sympathique ; dans les listes, on put remarquer les noms de Fernand Xau, rédacteur en chef du Journal ; d’Alphonse Lemerre, l’éditeur bien connu ; d’Edouard Krug, l’artiste peintre, auteur du beau tableau de la Pomme ; Hercouët, inspecteur des forêts ; Pierson, directeur du Journal Officiel ; Laurent Pichat, sénateur, et de toutes les notabilités du Calvados.

Mais hélas ! Rose Harel se mourait !....

La composition du volume fut hâtée par l’imprimeur, et la servante-poète, avant de fermer les yeux, eut la douce consolation de pouvoir contempler les premiers exemplaires brochés de ses dernières poésies !

La dédicace de ce second volume était ainsi conçue :

« A Madame Marie de Besneray,
Permettez-moi, Madame, de vous offrir
ce livre ; j’y ai mis toute mon âme,
votre nom lui portera bonheur.

« ROSE HAREL ».

Ce fut Mme de Besneray qui écrivit la préface de Fleurs d’Automne. Ces quelques pages que son amitié pour Rose Harel lui avait dictées sont un bijou littéraire :

« Il y a longtemps déjà, disait-elle, qu’elle a écrit ses premiers vers ; perdue dans la foule de ceux qui luttent, obligée de gagner le pain quotidien, elle se serait bien passée peut-être de ce don étrange, qu’une fée avait glissé dans son berceau ».

Cette préface serait à reproduire en entier, car elle est un éloge sincère, écrit par l’amie fidèle qui sut apporter au chevet de la pauvre fille un peu de joie, une lueur d’espérance !

« La poésie, disait plus loin Mme de Besneray, est un souffle impossible à acquérir, ni à trouver : « on l’a ou on ne l’a pas ».

« Elle l’avait, elle, l’humble et courageuse fille, qui, en dépit des obstacles, à force de patiente énergie, parvint à offrir au public un livre charmant, L’Alouette aux Blés. »

« L’alouette a vaillamment chanté les matins d’avril, les bois paisibles, les scènes rustiques, les déboires, les misères de l’existence, les joies que l’on rêve, les regrets que l’on ne dit pas, les deuils silencieux et fiers que l’on porte toujours. Elle avait tout compris, tout senti, tout deviné, la petite Alouette de la campagne normande….. »

Et plus loin encore :

« Lisez Fleurs d’Automne, vous verrez que Marmontel avait raison lorsqu’il disait : la poésie est une peinture qui parle, ou si l’on veut un langage qui peint. Lisez Fleurs d’Automne et vous penserez avec moi que le sage Platon était un grand fou de vouloir bannir tous les poètes de la République ».

Ainsi finissait cette préface bien digne de celle qui l’avait inspirée.

Madame Marie Parfait, membre de l’Académie des poètes de Paris, avait composé également une gentille poésie, intitulée : Rose Harel, qui avait été placée immédiatement après la préface du livre.

En voici quelques extraits :

« Elle a charmé l’enfant, captivé la jeunesse
Réjoui le vieillard,
Sachant d’un trait heureux et rempli de finesse
Badiner avec art ».

Et puis cette strophe prophétique :

« Aujourd’hui, notre muse au soleil de l’automne,
Sur sa lyre d’antan,
Module encore ces vers dont la foule s’étonne
Et que la gloire attend.

Les derniers chants de Rose Harel furent donc présentés au public par deux femmes généreuses qui voulurent, à vingt années de distance, rééditer ce que le poète Adolphe Bordes avait fait pour la servante-poète dans son premier volume de L’Alouette aux Blés.

Pour appuyer ses appréciations sur le deuxième recueil de vers de Rose Harel, l’auteur de cette étude ne peut mieux les faire précéder que de ces quelques lignes extraites encore de la préface de Mme de Besneray :

« Aujourd’hui, après des années de silence et de recueillement, Rose Harel va nous donner une œuvre nouvelle : Fleurs d’Automne. Avec l’expérience, avec les épreuves, son talent s’est encore assoupli ; il s’est agrandi, embrassant dans une sympathie active, ardente, toutes les aspirations et toutes les souffrances.

« Les Fleurs d’Automne de Rose Harel vont paraître : lisez ce livre, je ne veux pas d’avance en déflorer les pages, je puis affirmer seulement que parmi des choses charmantes, il contiendra un poème : Sœur Marie, vrai bijou, petit chef-d’oeuvre qu’un maître ne refuserait pas de signer. Sœur Marie a ému, enthousiasmé ceux qui l’ont entendu, il fera mouiller encore plus de paupière et battre plus d’un cœur ».

En effet, Soeur Marie est l’œuvre capitale de Rose Harel et Fleurs d’Automne est un ensemble de choses charmantes, comme le disait si bien Mme de Besneray.

Sœur Marie, dédiée à M. Léopold Bertre, commence par un joli tableau des mœurs champêtres :

« Les moissonneurs étaient en sieste au bout des champs,
Sous les saules aux troncs vermoulus et penchants,
Du repos à son gré chacun faisait usage ;
L’un dormait son chapeau posé sur le visage,
L’autre, comme un grillon dans les chaumes caché,
Rêvait n’importe à quoi, nonchalamment couché,
Quand, pour sa bonne amie, aux dépens d’une gerbe,
Mathurin composait une glane superbe.
Un peu plus loin, Martin sur un coude d’aplomb,
Ayant encore aux doigts sa timbale de plomb,
Regardait consterné, gourmand, d’un oeil avide,
A ses pieds, un baril radicalement vide.
Pierre, à côté, jurait tout en étudiant,
Pour la chanter le soir, une chanson nouvelle,
Dont l’air refusait net d’entrer dans sa cervelle.
Les plus jeunes couraient chercher parmi les blés.
Les épis les plus beaux, dorés et barbelés,
Puis en tressaient chacun une chose uniforme,
Glane ou panier, sans art ni grâce dans sa forme.
……………………………………………………

Rose Harel fait alors défiler sous les yeux du lecteur, dans ce poète, les différentes émotions par lesquelles passe une pauvre fille des champs qui aime Jean, le fils du fermier ; elle nous donne un délicat portait de Suzanne :

« Jean, disons-nous, parmi la troupe blonde et brune,
Des rieuses enfants, Jean n’en avait vu qu’une,
C’était Suzanne !... Mais il est bon de savoir,
Que, de loin, le dimanche, on venait pour la voir.
Les garçons du hameau disaient, en parlant d’elle :
Nous n’oserions l’aimer, vraiment elle est trop belle,
Avec ses grands yeux noirs, son teint de lys en fleur,
Dont un souffle, un baiser terniraient la pâleur.
…………………………………………………

« Sa bouche paraissait une grenade ouverte,
Et ses cheveux l’auraient jusques aux pieds couverte,
Des cheveux noirs avec un fauve et chaud reflet,
Ses bras, ses mains étaient d’une blancheur de lait,
Une fée avait dû, comme aux filles de reine,
Lui donner au berceau sa grâce souveraine.
……………………………………………………

Hélas ! le père de Jean ne veut pas entendre parler du mariage et destine à son fils une jeune fille du pays, nommée Rose, qui, pour faire oublier sa laideur, apportera en dot un gros sac d’écus :

« Maître Louis voulait pour Jean un mariage
Très brillant, comme on dit, dès qu’il serait en âge,
Mais Jean aimait Suzanne, et des plans d’avenir
Se trouvaient dérangés ; or, il faut en finir.

Et le père veut imposer à Jean une union qui brisera son coeur, mais qui

« …. Faisant tomber bornes et haies,
Grandirait de moitié nos champs et nos futaies.

Le fils résiste, enfin il part au régiment :

« Jean, peu de temps après, entrait au régiment
Et Suzanne dès lors vivait bien tristement.

Jean, loin de celle qu’il aime, est pris par l’ennui et il lui écrit pour demander des nouvelles du pays, puis il la fait souffrir sans le vouloir, il lui parle de lui, toujours de lui et jamais d’elle et de l’amour auquel elle a sacrifié sa vie.

Un jour, Suzanne, après avoir prié dans l’église du village, arrête, au détour du chemin, le père de Jean et

« D’une voix qui se brise, elle dit simplement :
Votre fils peut demain quitter le régiment,
Je pars pour bien longtemps et pour toujours peut-être,
Où je m’en vais, ma mère est seule à le connaître,
Et plus bas ajouta : Jean vous sera rendu,
Allez, soyez heureux de mon bonheur perdu !... »

Le bonhomme reste hébété, puis il s’en va la conscience tranquille :

« Je ne comprends pas bien, mais je suis satisfait.
Et tout homme d’esprit dira que j’ai bien fait. »

Alors Rose Harel nous fait assister au retour du fils que le père a racheté, à la lutte de ce dernier contre Jean, qu’on veut décider à épouser Rose ; Jean qui aime encore Suzanne jure de rester vieux garçon !

Enfin, nous arrivons au mariage de Jean qui, deux ans plus tard, se déclare vaincu et épouse Rose par dépit

« La grande Rose, enfin, pour le coup triomphait ;
Jean, sans être joyeux, avait l’air satisfait ! »

C’est alors un tableau prit sur le vif d’une noce à la campagne, de la noce normande….

« Dont ne s’est jamais plaint une bouche gourmande,
On immola moutons, agneaux, petits cochons,
Après les dindons noirs, les poulets folichons,
La poule grasse avec le pigeon qui roucoule.
On égorgeait des veaux…. partout du sang qui coule,
Les lapins, par douzaines, expiraient à leur tour,
Puis les canards, enfin toute la basse-cour ».

Mais la mariée est dédaigneuse et laide….

« Et dans le cœur de Jean, chantaient les jours passés.
Au temps de la moisson, il revoyait Suzanne,
Si charmante sous son chapeau de paysanne
Son esprit repassait leurs projets d’avenir ;
Ses promesses à lui qu’il n’a pas su tenir.

Le lendemain la noce recommence. Tout à coup, un journal arrive pendant le repas à l’adresse d’un convive…

« Quelqu’un l’ouvre en disant : on lit à l’Officiel
Que Suzanne Sauvet, autrement sœur Marie,
Pour sa noble conduite en France, en Algérie,
Est faite chevalier de La Légion d’honneur !
Ils sont nombreux ceux qui lui doivent le bonheur
De conserver un fils tombé dans la bataille
Et, par elle, sauvé malgré fer et mitraille.
Mais un seul fait la rend grande entre les plus grands,
Un jour qu’elle aperçoit du vide dans nos rangs,
Prend le fusil d’un mort, se bat avec courage
Puis, de notre côté met enfin l’avantage
Tuant un chef bédouin, qu’elle atteint droit au cœur
Et retourne aux blessés du régiment vainqueur ».

Pendant cette lecture, les convives chuchotent, chacun devine, et….

« Les convives restaient muets, la bouche ouverte
La mariée était non point pâle, mais verte ! »

Ce petit chef-d’œuvre se termine par les vers suivants :

« Jean tombe à la renverse avec un cri plaintif !
On fait cercle alentour, on s’agite, on s’empresse,
L’éther manque, on lui met du vinaigre en compresse,
Seigneur Dieu, criait-on, a-t-il cessé de vivre ?
Ce n’est rien, fit la bru, qu’on le couche, il est ivre !...

Ainsi finit la pièce maîtresse de Fleurs d’Automne ; les passages reproduits mériteraient bien d’être cités et, malgré les coupures forcément apportées, ces vers donnent mieux que les plus flatteuses appréciations, une idée de la valeur incontestable de Soeur Marie.

Dans Fleurs d’Automne, Rose Harel se révèle à nouveau le chantre inspiré des Muses ; rien de banal dans ce recueil qui est le digne complèment de L’Alouette aux Blés. On y rencontre encore de gentilles ballades, des bluettes délicates et finement ciselées : Foi, Conseil, Richesse, Si j’étais Garçon, La belle Fermière, Petit Problème, Doudou, Chantez, Jadis, Qu’ils sont heureux, A la Brise, Fleurs d’Amour, Les Chats, Autrefois, Le Message, La Fleur du Gandazulli.

Dans Richesse, elle déclare franchement :

« Avec trois cents écus de rente,
Je sais bien ce que je ferais,
Sur la rive d’une eau courante,
Ma chaumière je bâtirais ».

En terminant, elle conclut philosophiquement :

« Avec trois cents écus de rente,
Oui, voilà comment je vivrais
Mais n’ayant rien, je me contente,
De rêver ce que je ferais ! »

Petit Problème est également bien venu, bien charpenté :

« O ! dites-moi, docteur cher à mon âme,
Si vous l’avez, le secret inouï
De deviner quand le oui de la femme,
Veut dire non et quand le non dit oui !

Doudou est une des bonnes poésies du deuxième recueil, c’est l’histoire touchante d’un petit agneau :

« Je me souviens, qu’au temps de mon jeune âge,
Je nourrissais dans un gras pâturage
Avec amour, un frais et doux agneau ;
……………………………………………

« Pour qu’il n’aimât que moi seule sur terre,
On l’avait pris tout petit à sa mère ;
Puis, je l’avais nourri du meilleur lait
Et d’herbe tendre avec du serpolet

Bébé est aussi un délicieux petit poème d’une saisissante vérité ; cette pièce serait adorable à entendre, récitée par un bambin à la mine futée, elle est dédiée au fils de Mme de Besneray, M. Maurice Bertre, qui n’avait alors que cinq ans :

« Je sais lire, compter, j’écris passablement ;
Pour la géographie, oh ! je suis sûrement
De chaque nation quelle est la capitale,
Et papa dit que c’est la chose principale.
Pour la grammaire aussi, je pioche de mon mieux ;
Je sais des fables que je dis bien quand je veux.
……………………………………………………

La fin est à reproduire en entier :

« Je ne taquine plus comme autrefois ma bonne,
A table, je me tiens aussi bien que personne !
Alors, on ne peut plus me traiter de bambin….
Qu’on m’appelle en riant, si l’on veut, chérubin,
Mais qu’on ne dise plus : bébé ; je suis un homme ;
Et je t’ai déjà dit, le mot bébé m’assomme !

D’autres poésies : Le Séminariste, Le Hibou, Orage, Folie, Le Rêve, Le gros Monsieur, Eglise sans prêtre, Le vieux Manoir, dédié à M. Edmond Groult, fondateur des musées cantonaux. Premières joies, à Mme de Besneray ; L’Indigent, Ressouvenirs, Baptême d’une Cloche, dans un genre différent, donnent un intérêt soutenu à ce recueil de vers, qui surpasse certainement comme valeur poétique les premiers chants de L’Alouette aux Blés.

Les revers de l’année terrible n’ont pas trouvé Rose Harel insensible aux malheurs de la Patrie ; outre sa pièce dédiée au poète Constant Guerrier, dont il est parlé précédemment, la servante-poète, dans la Dernière Faction, poésie qui lui fut inspirée par un dessin de Régamey, paru dans le Drapeau, en février 1884, ainsi que dans ses quelques vers à Mlle Juliette Dodu, donne un libre cours à ses sentiments patriotiques. Dans la première de ces poésies, elle raconte la douloureuse vision d’un jeune soldat :

« Il songeait aux horreurs sans fin de la bataille,
A ces membres épars, broyés par la mitraille,
A ces corps mutilés appelant au secours,
Aux râles des mourants, bruits désolants et sourds,
Aux prisonniers livrés à la haine allemande,
Tenant son fouet levé sitôt qu’elle commande,
Et qui, pour un regard, pour un mot ou pour rien,
Frappe comme un piqueur saoulé qui bat son chien !....
Voilà qu’il pleurait sur toute cette souffrance
Inutile, à présent, au salut de la France ;
Sans rien voir, il restait immobile, éperdu,
Ne sentant plus la neige et le givre fondu….
Il pleurait, ce français, car il venait d’entendre
Dire ces mots : demain, Paris devra se rendre !...

On rencontre dans Fleurs d’Automne, comme dans le premier volume de Rose Harel, des poésies dédiés à des amis ; ce sont des attentions délicates de la servante-poète, qui remerciait de la sorte les cœurs généreux qui avaient voulu, malgré sa modeste condition, l’accueillir dans leur intimité.

Comme Rose Harel le laissait espérer dans sa dédicace, le nom de sa bonne marraine porta bonheur à son livre et la petite alouette normande mourut heureuse….

A son chevet, elle voulut qu’on lui amenât un bon curé de campagne, un bon Dieu bien simple, comme elle disait et ce fut le curé de Beuvillers qui l’assista à ses derniers moments. Rose désirait mourir au milieu des fleurs ; Mme de Besneray emplit de roses la chambre de la servante-poète, qui s’éteignit doucement dans ses bras, le samedi 5 juillet 1885.

Ses obsèques furent célébrées en l’église cathédrale de Saint-Pierre, au milieu d’une grande affluence d’amis ; son corps fut inhumé dans le cimetière de Lisieux et des discours furent prononcés sur le bord de la tombe.

Sur le chiffre de la souscription ouverte pour l’édition du deuxième volume, il restait quelques centaines de francs ; avec ce modeste reliquat, Mme de Besneray acheta un terrain au cimetière et fit élever sur la tombe de son amie une jolie pyramide en granit de Belgique ; sur le socle du monument, on remarque en haut, une alouette portant un épi ; en bas, un bouquet de roses de Noël ; au centre, un luth avec ces deux vers extraits de L’Alouette aux Blés.

« C’est une fantaisie étrange du destin
D’avoir près d’un fuseau mis un luth dans sa main. »
………………………………………………………

En outre des deux volumes qui forment l’œuvre de Rose Harel, quelques amis possèdent encore des lettres en vers écrites par elle à diverses époques de sa vie ; il y aurait certainement à glaner des choses fort intéressantes dans ces pièces éparses, dispersées à tous les vents et que cette pauvre Rose adressait à ses amis.

Elle écrivit à M. Julien Travers, secrétaire de l’Académie de Caen, vers 1864-1867, des épitres dont l’auteur de cette étude a pu se procurer quelques copies.

Une lettre écrite de Lisieux, le 10 juillet 1865, se terminait par ces quatrains :

« Alors qu’à la souffrance en proie,
On n’existe plus qu’à demi,
C’est une grande et douce joie
Qu’un mot, un souvenir d’ami.

Il en est plus d’un qui m’oublie
Plus d’un bon parmi les meilleurs,
Dont l’âme, de bonheur remplie
S’occupe peu qu’on souffre ailleurs !
……………………………………………

« Allons, se plaindre est sotte chose.
Votre lettre est un vrai bouquet ;
Laissons le monde tel qu’il est,
N’exigeons pas que tout soit

« ROSE ».

En voici une autre, datée de Pont-l’Evêque, le 29 janvier 1867 :

« Sous l’ongle aigu de la douleur,
Un jour, je me suis indignée.
J’ai dit au sort avec hauteur :
A tes coups, je suis résignée !

Et jamais, depuis ce temps-là,
Je n’ai dit, même au vent qui passe :
Tiens, prends ma plainte, la voilà,
Cours, va la perdre dans l’espace !
……………………………………………

Cinq ans plus tard, le conseil municipal de la ville de Lisieux sur la proposition de l’un de ses membres, M. Georges Lebrethon, rendit à Rose Harel un hommage solennel ; l’Assemblée communale décida de donner le nom de la servante-poète à la Rue des Deux-Soeurs.

Le 13 juillet 1900, à dix heures du matin, veille de la fête nationale, l’inauguration de la nouvelle plaque de cette rue eut lieu à l’issue de la revue des troupes de la garnison.

Le cortège, composé du sous préfet de l’arrondissement, du maire, de ses adjoints, du conseil municipal, des fonctionnaires, de toutes les sociétés locales et de la compagnie des sapeurs-pompiers, se rendit rue des Deux-Soeurs, où devait avoir lieu l’inauguration de la plaque.

« La cérémonie fut aussi courte que simple », dit un journal local ; après l’exécution d’un morceau de musique, M. Henry Chéron, maire de Lisieux, prononça un beau discours, dans lequel il retraça les vertus de Rose Harel et fit un éloge discret de la femme modeste et bonne qui, dans son obscur labeur, avait été touchée « par les douces et sublimes inspirations de la poésie ».

« Il appartenait, dit en terminant M. le maire de Lisieux, au Conseil municipal, de consacrer la mémoire de Rose Harel.

L’usage s’établit ici de donner les noms de nos rues à ceux qui ont passé en faisant quelque bien. L’œuvre de Rose Harel est de celles qui méritent ce souvenir.

Un des membres de l’Assemblée communale, M. Georges Lebrethon, a eu l’heureuse idée dont je le félicite, d’intercéder pour la mémoire de Rose Harel ou plutôt de faire réparer un injuste oubli.

Désormais, grâce à sa touchante pensée, aussitôt partagée par l’unanimité de ses collègues et de la population, le nom de cette femme douce et bonne se perpétuera au milieu des Lexoviens.

Elle fut pauvre, comme tous les poètes, mais riche d’idées et de cœur, et je me demande si ce n’est pas un heureux hasard qui nous a fait choisir, pour l’appellation nouvelle, l’ancienne rue des Deux-Soeurs, car, en célébrant Rose Harel, nous célébrons encore les deux sœurs immortelles : la poésie et la pauvreté ».

Après ce discours qui fut accueilli par les bravos sympathiques de l’assistance, M. le Sous-Préfet de l’arrondissement de Lisieux enfonça le premier clou destiné à fixer la plaque nouvelle, et la musique joua la Marseillaise, pendant que les nombreux spectateurs quittaient la rue Rose Harel en rendant hommage à l’héroïne du jour, à l’humble servante-poète, dont le nom venait d’entrer dans l’immortalité.


ROSE HAREL
Glorifiée à Lisieux en Juillet 1902
PAR
La Société Littéraire et Artistique “LA POMME”


La Ville de Lisieux, qui avait fait coïncider les assises de La Pomme avec des fêtes en l’honneur des Sociétés d’Agriculture et d’Horticulture, avait organisé également le Dimanche 27 juillet, un grand Concours de Gymnastique et un Festival de Musiques civiles et militaires et d’Orphéons de la région.

La Société Le Vieux Lisieux, de fondation récente, inaugurait aussi un intéressant petit musée et la ville avait invité, pour présider toutes ces fêtes, un Membre du Gouvernement de la République, M. Mougeot, Ministre de l’Agriculture.

L’éclat de ces fêtes multiples, qui coïncidaient encore avec la pose de la première pierre du nouvel hôpital, fut incomparable et, dans ce cadre grandiose, la Société La Pomme, qui venait pour glorifier Rose Harel et les Lexoviens célèbres reçut un magnifique accueil.

Mais la véritable fête littéraire, celle au cours de laquelle il fut beaucoup parlé de la servante-poète et où elle reçut un hommage solennel, eut lieu le lundi 28 juillet.

Le dimanche, la ville de Lisieux avait reçu dignement le Ministre, fêté les phalanges musicales, acclamé les gymnastes, salué les orateurs ; le lundi fut réservé aux « Félibres de l’Ouest », aux poètes et aux prosateurs de deux vieilles provinces de Normandie et de Bretagne.

Comme on le sait, « La Pomme » chante alternativement chaque année dans l’une des deux provinces, les gloires locales ; en 1902, la vieille cité lexovienne ayant été choisie, la commission de « La Pomme » donna comme premier sujet de son concours de prose : Etude sur Rose Harel, la servante-poète.

Douze littérateurs, bretons et normands, prirent part à ce tournoi littéraire en l’honneur de Rose Harel.

Il sera parlé plus loin des divers lauréats de ce concours, dont les noms furent proclamés au cours des Assises tenues dans la salle du Théâtre de Lisieux ; arrêtons-nous d’abord au pèlerinage annuel, à cette promenade toujours si goûtée et si suivie, dans les divers quartiers de la ville où « La Pomme » tient ses Assises littéraires.

En 1902, cette promenade poétique avait revêtu un caractère particulièrement original dans cette vieille cité lexovienne si riche en souvenirs historiques et si curieuse par ses constructions variées à l’infini.

Le cortège, précédé de l’harmonie municipale et escorté par la compagnie des Sapeurs-Pompiers, était composé des Membres de la société « La Pomme », présents aux Assises de 1902, des Membres de la société « Le Vieux Lisieux » et de divers représentants de la Municipalité et de Sociétés lexoviennes.

A travers les rues et les ruelles, des poètes tels que Robert Campion, Th. Féret, des prosateurs comme Edmond Groult, Encoignard, Hamel, Achille de la Nièce ont chanté nos gloires normandes et prononcé l’éloge de quelques Lexoviens célèbres par leurs travaux et leurs vertus.

Sur une maison de modeste apparence, située Boulevard Sainte-Anne, une plaque en marbre avait été apposée ; cette plaque portait l’inscription suivante en lettres d’or :



ROSE HAREL
SERVANTE-POÈTE
AUTEUR DE L’Alouette aux Blés
ET DE Fleurs d’Automne
DÉCÉDÉE DOUCEMENT EN CETTE MAISON
LE 5 JUILLET 1885, A L’AGE DE 59 ANS
CONGRÈS DE La Pomme
27 ET 28 JUILLET 1902


C’est devant cette demeure, dans laquelle Rose Harel passa les dernières années de sa vie et rendit le dernier soupir, que le cortège s’arrêta quelques instants pour permettre au poète normand, Robert Campion, l’auteur de Rimes paysannes, de prononcer l’éloge en vers de la servante-poète.

Robert Campion, en des vers finement ciselés, tombant en cascades harmonieuses, a chanté Rose Harel de délicieuse façon ; son éloge commençait ainsi :

Quand je l’évoque du passé,
Rose Harel front pur qui se penche,
M’apparaît en bonnette blanche,
Les bras nus, le geste lassé.

Dans le champ où fleurit l’ivraie
Le champ du riche est défendu
Elle glane un épi perdu
Et la fleur de sa moisson vraie.

Pieuse, elle écoute les voix
Qui sont éparses dans les brises,
 L’angélus dolent des églises,
L’oraison grave des grands bois ;

Et par de là les monts tranquilles
Groupés sous le clair firmament
Elle perçoit confusément
La rumeur étrange des villes.

La douce glaneuse d’épis
S’achemine à travers la plaine,
Jusqu’à ce que la nuit sereine
Enténèbre les sillons bis.

Toute la poésie de Robert Campion révèle chez le barde Lexovien un vif sentiment d’admiration pour la servante-poète, il chante sa vie et lui rend un hommage sincère dans le langage des Muses !

Il parle des méchants qui riaient de son « œuvre de candeur » et qui, malgré tout, durent écouter, au soir de sa vie, sa « chanson douce et consolante ».

Voici comment finissait l’éloge en vers de Rose Harel :

Un jour Rose lasse de vivre,
De sa main blanche qui glanait,
A la gloire qui s’en venait
Donna son livre.


Ceux-là qui la niaient alors ont écouté
Le murmure plaintif de cette âme isolée
Qui passe monotone et doux sur la vallée
Où l’oiseau des grands bois chante sa liberté.

Parce qu’elle avait plaint l’amère servitude.
Et le rêve, l’orgueil, l’amour et le devoir,
Ceux dont la vie est faite et que touche le soir
Furent à son tombeau parer sa solitude.

Roses et liserons, violettes et lis,
La fleur du champ mêlée aux fleurs de la chaumière
Protégèrent son nom ainsi qu’une barrière
Contre le sacrilège et le pas des oublis,

Et l’envieux méchant, et le critique acerbe
Que n’avaient pu trouver sa naïve chanson,
Ont regardé passer cette unique moisson.
Et, pensifs, salué la glaneuse superbe !

C’est ainsi que le bon poète Robert Campion, aux applaudissements de l’assistance d’élite qui l’entourait, a célébré la servante-poète, ajoutant encore un nouveau fleuron à sa couronne de gloire !

A l’issue du déjeuner annuel de La Pomme, servi à l’hôtel de Normandie, eurent lieu au Théâtre municipal, les Assises de cette Société ; dans la coquette salle, une foule élégante se pressait, impatiente d’assister à cette dernière partie des fêtes.

Au cours de cette belle solennité littéraire, il fut encore beaucoup parlé de Rose Harel ; ce fut d’abord M. Jean Bertot, le distingué secrétaire général de La Pomme, qui, après les deux beaux discours prononcés par MM. Poubelle, président de la Société, et Chéron, maire de Lisieux, vint proclamer les noms des lauréats du 25e concours poétique et littéraire.

Le concours concernant l’Etude sur Rose Harel (prose), donnait les résultats suivants :

Médaille d’argent : M. Raymond Bazin, de Dieppe ;

Médaille d’argent, ex-æquo : M. Sarrazin, de Pleurtuit (Ille-et-Vilaine) ;

Médaille de bronze : M. Lucien Braconnier, avocat à Pont-l’Evêque ;

Mentions honorables : M. Ferdinant Dumaine, de Honfleur ; M. Fernand Petit, de Pont-l’Evêque.

Ensuite ce fut le tour du poète Le Mouël, le rapporteur général, du concours de 1902 ; dans le bulletin de La Pomme paru depuis lors, il est dit que le rapport de M. Le Mouël « travail très sérieux et en même temps très élégant et très fini, dit par un lecteur incomparable » obtint un très grand succès !

En effet M. Le Mouël, écrivain du plus rare mérite, poète exquis, a tenu l’assistance sous le charme de sa parole chaude et sympathique pendant la lecture de son beau rapport sur les œuvres couronnées.

Après avoir évoqué de magistrale façon les souvenirs d’antan et détaillé, dans un style impeccable, les joyaux d’architecture que nos pères nous ont légués et que des hommes, amoureux du passé, cherchent chaque jour à sauver de l’oubli, Le Mouël a parlé de cette « rue aux Fèves, si évocatrice et si pittoresque », puis, arrivant à Rose Harel, il s’est exprimé ainsi :

« Bien souvent, sans doute, côtoyant l’ombre dentelée des maisons, votre compatriote, la servante-poète Rose Harel a passé par là. Je la vois, cheminant un panier au bras… Ses pas la conduisaient vers les provisions journalières, mais sa pensée l’entraînait au-delà des murs et des toits !

Singulière destinée que la sienne ! Obligée par la nécessité à des besognes vulgaires, elle les supportait avec patience et résignation. Son rêve la dédommageait ! Tandis que, par exemple, d’un geste habituel ses mains écossaient des pois, son esprit poursuivait des rythmes et des rimes. Le grésillement des fritures ne l’empêchait pas d’ouïr d’autres chansons et si, quelquefois, elle laissa brûler le rôti, c’est que l’inspiration brûlait son âme…. Et nous déclarons qu’elle fit bien de sacrifier le rôti à son inspiration ! »

Le rapporteur citait ensuite quelques vers de Rose Harel, parlait de l’amitié qu’elle sut inspirer à Mme de Besneray, rappelait l’inauguration de la plaque de la rue qui porte son nom à Lisieux, et rendait enfin hommage à Robert Campion qui avait prononcé, le matin même, l’éloge en vers de la servante-poète.

Puis, M. Le Mouël donnait les appréciations des Membres du Jury du Concours sur les oeuvres des cinq lauréats et, après avoir passé en revue les autres lauréats de 1902, l’orateur saluait les membres du bureau de La Pomme, et le rideau tombait pendant que le public applaudissait Le Mouël avec enthousiasme.

Ensuite, le rideau se relevait pour permettre à une gracieuse jeune fille, Mlle Lampérière, de lire au public l’éloge en prose de Rose Harel, par Mme de Besneray.

Mlle Lampérière qui est la fille de Mme Anna Yon Lampérière, déléguée de la Société pour l’Éducation sociale, avait été choisie par Mme de Besneray, pour rendre cet hommage solennel à Rose Harel devant le public des Assises.

L’éloge de Rose qu’elle prononça avec un talent très personnel est une merveille de style et elle sut, par son admirable diction, en faire ressortir toute la beauté !

Cet éloge, qui a été édité depuis lors chez Valin, à Caen, a été tiré seulement à 250 exemplaires numérotés ; il commence ainsi :

« Elle est née dans cette glèbe aride et brûlante où se meut, sous l’injustice des hommes, sous l’inclémence des choses, l’immense troupeau des sacrifiés. »

La pauvreté, cette tare, la loi, cette marâtre, dès le berceau, la marquèrent au front !

Rose Harel n’a pas de père, elle n’a pas de rentes. »

Plus loin, Mme de Besneray nous apprend à connaître un peu Rose Harel, qui, si souvent, lui raconta ses peines et les déboires de sa vie !

« Or, il advint que cette fille du hasard, sur qui s’acharne, dès l’aube première, le dédain des mieux partagés, a une âme. Eh oui ! Une âme faite de lumière, de compréhension et de tendresse ! Dans ce libre esprit qui ne connaîtra ni les ligatures de l’éducation séculaire, ni les entraves des préjugés, les idées mûrissent simplement comme les épis de sa campagne natale, son intelligence que nul ne songe à cultiver, est merveilleusement fécondée par les souffles qui passent et qui charrient, pêle-mêle, le pollen des fleurs et le pollen des idées. Son cœur, que n’enfièvre aucune colère, aucune amertume pour l’injustice des conditions sociales, est pétri de cette beauté profonde qui prend sa source au plus intime de l’être et constitue la suprême vertu humaine. »

Tout serait à reproduire dans ce superbe plaidoyer, dans cette œuvre de haute envolée qui souleva des bravos enthousiastes dans toute la salle !

Quel délicieux passage encore que celui-là :

« Elle chanta simplement, naturellement, comme chante l’oiseau, pour la joie de chanter, de donner des ailes à ses idées, à ses aspirations ardentes.

Rose Harel alla à la poésie comme l’abeille va aux calices d’or. Qui donc enseigne à la fauvette la manière de glaner les herbes légères pour construire le nid d’amour !

Plus loin encore, Mme de Besneray raconte une anecdote amusante :

« Ces jours-ci, dans un salon mondain, quelqu’un demandait : « - Rose Harel ? Qu’est-ce que c’est donc ?

Une grande dame, mieux informée, daigna répondre avec un sourire indulgent : « - Oh ! c’est une fille illettrée qui faisait des vers et brûlait ses sauces ! »

Alors l’auteur continue avec une pointe d’ironie :

« Pardon Madame ! Cette illettrée que l’on priva du droit de s’asseoir sur les bancs de l’école, parvint, par un incroyable effort d’énergie morale, à se faire une mentalité supérieure. Permettez-moi de vous apprendre qu’en plus de sa spécialité à brûler les sauces, cette illettrée étudia à trente ans l’histoire, l’antiquité grecque et romaine, la littérature européenne, la philosophie… Notez cette audace ! Elle apprit seule ou avec d’obscurs amis, elle apprit aux moments perdus, après la vaisselle faite et le fourneau éteint. »

Combien de larmes sincères ont coulé des yeux des assistants au moment où Mlle Lampérière a prononcé cette touchante évocation de Mme de Besneray à Rose Harel :

Rose, ma meilleure amie, ma sœur d’élection, toi que j’ai connue trop tard, toi qui m’as quittée trop tôt, te souviens-tu comme tu chantais délicieusement notre première rencontre.

… « Nos mains s’unirent sous les fleurs… et tout à coup, sur les corolles frêles, il y eut des gouttes de roses !... Tes larmes, ma pauvre Rose ! »

« Après, nous avons eu les jours rayonnants et courts de notre fraternité intellectuelle. Depuis, je t’ai vue mourir, la tête sur mon épaule, la main dans ma main et je t’ai couverte de roses, ô mon amie !... des roses sur tes cheveux blancs, des roses entre tes doigts joints...

Et des roses encore, des roses de Bengale, toujours fleurissent depuis très longtemps, là-haut, sur la terre où tu dors !...

En terminant, Mme de Besneray relate une idée, un rêve de Rose Harel, tels qu’elle les lui légua avant de mourir ; c’est une page fort belle et la fin de cet éloge, dit avec beaucoup de coeur par Mlle Lampérière, produisit une émotion dans tout l’auditoire ; ce rêve finissait ainsi :

« En agissant avec désintéressement pour les autres, c’est-à-dire en accomplissant leur devoir social, les femmes travailleront magnifiquement pour elles-mêmes. Elles restaureront le foyer qui chancelle. Et, dans ce temple qui leur appartient, en introduisant plus de responsabilités pour elles, plus de dignité et de raison, elles trouveront, en revanche, plus de justice, plus d’amour, plus de bonheur ! »

« Ainsi, tout haut, avant de mourir, rêvait Rose Harel ! »

Une double salve d’applaudissements salua la charmante diseuse et l’auteur de ce bel éloge en l’honneur de Rose Harel, et certainement plus d’une personne dans la salle adressa aussi un souvenir affectueux à la pauvre poètesse normande à laquelle une ville tout entière et une grande société littéraire venaient de rendre un hommage si éclatant.

Les assises de La Pomme furent alors clôturées par un magnifique concert au cours duquel se firent entendre plusieurs artistes des grandes scènes parisiennes, MMmes Suzanne Dumesnil, de l’Opéra-Comique, et Alice Deville, du Festival Lyrique, MM. Delaquerrière, Gautier et Blanc, de l’Opéra-Comique.

Le soir dans une maison amie, chez Mme de Besneray, il fut encore beaucoup parlé de Rose Harel, au cours d’un dîner intime auquel elle avait convié quelques membres de La Pomme, parmi lesquels il nous est permis de citer MM. Poubelle, président, Tillaye, ancien ministre, Jean Bertot, Edmond Groult, Robert Campion, Jack Oël, et l’auteur de cette étude, qui est heureux de remercier ici la gracieuse femme de lettres pour son hospitalité charmante.

Ajoutons que le portait de Rose Harel fut exposé à l’Hôtel de Ville de Lisieux pendant la durée des fêtes.

« Sous ce front large, des yeux clairs, des yeux de lumière, un profil affiné, une attitude de mélancolie, font songer à tout autre chose qu’une servante normande. Mystères de la nature, de l’hérédité, peut-être ! »

Ainsi s’exprimait, dans le Journal de Falaise, sous le titre : Une poétesse normande, un littérateur qui signait de ses simples initiales (A. L.). Dans une étude bien documentée, écrite dans un style très clair, on devinait, en lisant ces quelques pages, un écrivain consciencieux et un admirateur de Rose Harel.


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A la suite des fêtes de Lisieux, qui jetèrent une lumière si vive sur Rose Harel et attirèrent sur sa douce mémoire l’attention du monde des Lettres, la Presse Parisienne et la Presse Normande lui consacrèrent de nombreux articles.

En outre des études de quelques-uns des lauréats, reproduites par-ci par-là dans les feuilles régionales, des hommes de lettres, des journalistes, s’intéressèrent à la belle figure de la servante-poète.

Nous venons de citer l’étude qui parut dans le Journal de Falaise, sous les initiales A. L. ; cette étude se terminait ainsi :

« La Normandie a raison de fêter cette « illettrée » qui chanta si bien et incarna sa poésie alerte jusque dans son esprit malicieux ».

L’Éclaireur de Dieppe reproduisit l’étude qui figure en tête de ce volume, et La Vallée d’Auge publia celle de M. Fernand Petit.

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M. Octave Encoignard (Jack Oël) a dédié à Mme de Besneray un sonnet intitulé Rose Harel qui parut dans le Journal de Falaise.

L’auteur de cette étude à l’issue des fêtes de Lisieux a chanté également dans un autre sonnet la servante-poète ; voici ce sonnet :


ROSE HAREL

Pauvre fille des champs, une fée invisible
Posait étourdiment sur son frêle berceau
L’art de faire des vers et son rêve impossible,
Elle le poursuivait jusqu’au seuil du tombeau !

Dans la foule perdue et des rires de la cible,
Elle trouvait alors un bonheur tout nouveau,
Méprisant des moqueurs la critique irascible
A chanter doucement le bien, l’amour, le beau

Elle vida gaiement la coupe d’ambroisie ;
Au lieu de délaisser sa chère poésie
Elle eût plutôt gardé les bœufs et les pourceaux.

Elle souffrit souvent, elle fut malheureuse,
Mais c’était une femme ardente et courageuse
Qui dédaigna toujours le jugement des sots !

Raymond BAZIN.

Ce sonnet a été reproduit en août 1902, par La Vallée d’Auge, Le Lexovien, Le Journal de Falaise, l’Echo Honfleurais, etc., et par Le Sonnet.


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Le 28 août 1902, *Le Petit Parisien* dans un article de tête ayant pour titre Les Femmes Poètes, publié sous la signature bien connue de Jean Frollo, passait en revue les femmes poétesses ; cet article finissait par une jolie biographie de Rose Harel dont le nom venait d’être fêté à Lisieux ; voici comment s’exprimait le rédacteur du Petit Parisien :

« On ne saurait mieux terminer cette nomenclature forcément rapide et incomplète qu’en y inscrivant le nom de Rose Harel, une paysanne, une femme du peuple, qui fut un « vrai poète » et dont la Normandie, sur le conseil de lettrés judicieux, a fêté récemment le souvenir. »

Après avoir raconté l’obscure naissance et la vie de Rose Harel, le chroniqueur jugeait ainsi son œuvre :

« Elle fait des vers ! Ces vers, ce sont des tableaux d’une grâce charmante, des descriptions alertes, des plaintes d’une harmonie pénétrante !

*Jean Frollo terminait ainsi son bel article :

« Les deux volumes qu’ont édités les admirateurs de Rose Harel ajoutent certainement une fleur charmante à la longue guirlande poétique dont se pare notre pays. Il nous est agréable de faire revivre, ici, le nom d’une ignorée, d’une vraie fille du peuple, qui en telle de ses pages ne ferait pas mauvaise figure auprès de renommées plus retentissantes. »


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La Lyre Universelle, a publié dans son numéro d’octobre 1902, une chronique sur Rose Harel de Georges Héry, datée d’Arras, qui a d’autant plus de valeur que cette revue est l’organe de l’Académie Lamartine, société littéraire qui compte au nombre de ses membres, des hommes de lettres et des poètes illustres.

Cette chronique après avoir retracé la vie Rose Harel et cité ses œuvres finissait ainsi :

« La femme en elle était d’une grande profondeur d’humanité. Elle aspirait à l’union, au relèvement des âmes vers l’idéal dans un vaste élan de solitaire et d’amour. Elle fut de ces pionniers qui taillent dans l’effort douloureux les sentiers ardus vers les cimes. De loin, nul ne perçoit le résultat de leur labeur sur les flancs massifs de la montagne ; mais la route n’en est pas moins tracée et demeure. »


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La Société artistique et littéraire La Pomme a bien fait de glorifier par une étude mise au concours en 1902, l’humble servante-poète, la bonne Rose Harel.

Ce concours littéraire a réveillé l’attention des lettrés et de la presse sur la douce figure de « l’Alouette normande. »

Ce livre qui porte en vedette le nom de Rose Harel contribuera à la faire connaître aussi et à faire aimer ses œuvres ; voilà le résultat du concours de La Pomme.

En terminant cette étude, qu’il soit permis à l’auteur qui fut un admirateur de Rose Harel d’exprimer un vœu dont la réalisation n’est pas impossible.

Perpétuer par le bronze ou le marbre sur une des places de Lisieux où Rose Harel mourut et qu’elle illustra de son nom, la poétique figure que nous avons essayé de décrire dans ce modeste ouvrage.