dimanche 14 septembre 2014

Le petit homme rouge des Tuileries

Quel est ce mystérieux et inquiétant homme rouge qui hantait régulièrement le palais des Tuileries et le Louvre depuis la funeste Catherine de Médicis ? Son apparition annonçait toujours un drame à celui qui avait le malheur de l'apercevoir. Ainsi, en juillet 1792, il apparaît à la Reine Marie-Antoinette, peu de temps avant la chute de la Monarchie. Le romancier François de Nion (1856-1923) nous conte cette curieuse anecdote par la bouche d'une servante de la reine.
C'est le soir même des terribles journées d'octobre que la Reine et moi, son humble servante, nous vîmes dans un des couloirs du vieux Louvre cette affreuse figure dont aujourd'hui même encore—à l'heure lointaine où j'écris ces lignes,—je ne puis oublier les traits, ni, malgré tout, méconnaître la réalité.

Je raconterai d'autre part notre voyage de Versailles à Paris dans un torrent de têtes hideuses qui semblaient porter nos carrosses comme l'eau d'un fleuve une barque périlleuse. Têtes sanglantes et têtes sinistres, je vous vois danser autour de nous, les unes au bout d'une pique avec vos prunelles rigides et vos muscles tordus; les autres au niveau de nos visages, les yeux hagards et les bouches hurlant des injures.

L'horrible jour, froid, pluvieux, sombre !

Le soir même il fallut s'occuper de se loger dans les appartements des Tuileries qui n'avaient pas été chauffés depuis l'enfance de Louis XV. Tout y était dans un désordre sinistre. Le pauvre Dauphin, habitué à son palais de Versailles, se pressait contre sa mère, effrayé par ces murs délabrés.

—Tout ici est bien laid, maman, murmurait-il.

Et Marie-Antoinette lui répondait:

—Louis XIV logeait ici, mon fils, nous ne devons pas être plus difficiles que lui.

Dès que ses enfants furent endormis dans des lits préparés à la hâte, la Reine m'appela et me dit:

—Venez avec moi, comtesse ; le Roi est couché, mais pour moi je ne saurais dormir sans avoir parcouru ces appartements et m'être assurée que je n'ai pas à redouter le fer d'un assassin veillant dans ces ténèbres contre les jours de Sa Majesté.

* * *

Je pris un bougeoir. C'était le bougeoir du coucher dans la chambre du Roi à Versailles, le long bougeoir de vermeil à deux bougies si ardemment ambitionné par les courtisans, pour qui le tenir était un grand honneur; on l'avait emporté malgré le désarroi. Je pris ce bougeoir et je marchai devant la Reine, éclairant notre ronde nocturne à travers le palais sombre.

Les cent Suisses étaient campés dans la vaste galerie du centre, qui fut depuis la salle des maréchaux; de ce côté il n'y avait rien à craindre. Nous tournâmes dans un appartement qui donnait sur les jardins et sur la Seine. Il faisait clair de lune; certaines fenêtres conservaient encore les petits vitraux plombés du temps des Médicis. Leurs verres grossiers, en culs de bouteilles, laissaient transparaître une lumière verdâtre qui tachait le visage de la Reine et me la montra soudain comme un fantôme en son vêtement blanc. Je me souviens que mes doigts tremblèrent et que les bougies que je tenais pleurèrent sur le parquet.

—Vous avez peur ? me dit-elle. Vous étiez plus brave tantôt.

Et elle daigna ajouter:

—J'ai été témoin de votre courage et de votre fidélité; je ne les oublierai jamais... si toutefois j'ai encore longtemps pour me souvenir.

—Oh ! madame, m'écriai-je.

Mais d'un geste doux et souverain elle m'indiquait une porte.

—Je ne sais ce qu'il y a de ce côté-ci des appartements. Dans mes rares séjours à Paris je n'ai jamais été si loin.

Je jetai un coup d'œil par un des carreaux de vitre : nous dominions la Seine et le vent faisait trembler, en les balançant, les grands arbres de la grève, mêlant leurs branches noires dans les rayons argentés de l'astre des nuits.

—C'est, me dit la Reine, que nous sommes à la porte qui fait communiquer le château avec la galerie du Louvre.

* * *

Un frisson involontaire me saisit: il me semblait que derrière cette frêle planche aux moulures dorées et peintes par Coypel, tout le vieux mystère du Louvre tragique s'agitait. Je n'étais pas très savante en histoire de France—juste ce qu'on en apprend en même temps que sa généalogie,—mais je me rappelais des récits terribles et des légendes sinistres. Ce palais, disait-on, était parcouru par des spectres étranges. Cependant la Reine me commandait d'ouvrir et d'une main tremblante je tournai le bouton de la serrure.

Un coup de vent me frappa au visage et faillit éteindre mes bougies; je les protégeai de la main en les élevant pour dissiper l'obscurité ; leur faible rayonnement faisait remuer des ombres que je jugeais effrayantes; mais la Reine éleva la voix:

—On aurait dû placer ici un factionnaire dont on fût sûr. Dieu sait jusqu'où ce corridor peut conduire!

Car nous distinguions maintenant une longue galerie qui semblait s'étendre à l'infini.

—Allons, dit Marie-Antoinette ; il faut voir.

Et comme j'osai représenter à ma souveraine qu'il était nécessaire au moins d'appeler des gardes pour accompagner Sa Majesté, elle me fit signe de la suivre et s'avança la première.
Cette partie du Louvre fut reliée aux Tuileries par les architectes de Louis XIV ; elle était alors, par suite de transformations essayées, puis renoncées, un désordre et un chaos. Nous errâmes dans un dédale de corridors coupés de marches et faisant cent détours, rencontrant parfois de brusques escaliers en vis, semblant descendre au centre de la terre, et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées. Les voûtes sous lesquelles nous marchions étaient basses, gothiques, supportées par des bustes d'animaux à faces de monstres. La Reine murmura d'une voix basse comme un souffle:

—Nous sommes dans la partie qui n'a pas été touchée ; c'est le vieux palais de Charles IX et d'Henri III. Ces pierres ont dû voir bien des événements.

* * *

A ce moment nous entendîmes distinctement un bruit léger à quelques pas de nous. Nous nous trouvions alors au centre d'une sorte d'étoile où venaient aboutir des couloirs obscurs. Le sentiment naturel de ce que je devais à ma souveraine vainquit ma faiblesse et je m'élançai devant Marie-Antoinette en élevant en l'air mon bougeoir de vermeil. Une forme bizarre apparaissait semblant descendre un à un les degrés taillés dans la pierre des murs; c'était une façon de petit homme vêtu de la manière qu'on représente les bourgeois du temps passé, avec des chausses à trousses, une casaque tailladée, et coiffé d'un chaperon à oreillère et à queue pendante. Mes tremblantes mains dirigeaient la lumière de son côté et nous vîmes qu'il était tout habillé de rouge.

Au cri que je ne pus retenir, cet être affreux, qui me parut avoir les traits d'un vieillard et la taille d'un enfant, leva la tête et, remontant brusquement, d'un vif élan, les degrés qu'il était en train de descendre, nous le vîmes s'élever tout d'un coup comme s'il voulait donner de la tête contre la voûte et disparaître.

Marie-Antoinette était immobile et pâle ; j'osai saisir sa main glacée.

—Rentrons, me dit-elle; rien d'humain ne nous menace en ces lieux. Sans doute que la Providence a voulu m'attirer jusqu'ici pour m'avertir par un signe des dangers qui menacent la monarchie.

—Votre Majesté pense donc?...

—Que nous venons de voir le petit homme rouge, celui qui erre dans les détours du Louvre quand le roi de France est en péril. Je ne sais si notre croyance catholique nous permet d'ajouter foi à cette superstition; mais comment douter du témoignage de nos yeux ?

Nous rentrâmes ; elle impassible, moi terrifiée. Tout dormait dans le château. J'aidai la Reine à se dévêtir sans ces étiquettes qui lui avaient tant pesé et je l'entendis murmurer comme à elle-même:

—Je crains tout pour le Roi. Quant à moi je suis étrangère; ils m'assassineront; que deviendront nos pauvres enfants ?

La douleur de cette Reine dans ce palais de désastres dépassait tout ce que les tragédies ont pu concevoir de terrible....

* * *

Je suis la dernière servante de la monarchie qui ai vu, de mes yeux vu, le petit homme rouge du Louvre.

François de Nion
Marie-Antoinette (1753-93) faisant ses adieux au Dauphin (1781-89) dans la prison du Temple, par Edward Matthew Ward. On remarquera, au fond, le geôlier, curieusement vêtu et coiffé de rouge...


Aux origines de l'histoire


Catherine de Médicis (1519-1589) a laissé dans l’histoire une empreinte qui sent le soufre. Reine de France, mère de trois souverains, on la disait venimeuse, jalouse de son pouvoir et capable de tous les crimes pour le conserver. Parmi les sbires qui servaient ses noirs desseins, on trouvait un certain Jean l’Écorcheur, qui devait son nom à son emploi dans les abattoirs situés non loin du palais des Tuileries, tout en observant le va-et-vient discret des grands seigneurs qu'il a reçu pour mission de surveiller. Mais l’homme avait fini par en trop savoir sur les turpitudes de la Cour et connaissait même quelques secrets inavouables de la reine-mère. La petite histoire retiendra que Jean fut tué parce qu'il colportait des rumeurs sur les turpitudes de la reine... Une autre version affirme même que l'écorcheur était en fait un complice de Catherine, le fournisseur de viscères pour ses actes de sorcellerie, et qu'elle ne lui aurait pas pardonné ses bavardages. Elle chargea donc son âme damnée, Neuville, de s’en débarrasser. Plusieurs assassins furent chargés de cette basse besogne. Mais au moment de commettre leur crime, ces derniers se heurtèrent à une résistance forcenée. Alors qu’il rendait son dernier souffle, l’Écorcheur eut encore la force de lancer une malédiction : « Je reviendrai ».


Quelques jours plus tard, l’astrologue de la reine Cosme Ruggieri lui confiait avoir vu en songe un homme rouge, tout dégoulinant de sang, qui lui prédisait la mort de la souveraine. Catherine de Médicis verra à son tour la sanglante apparition dans son salon, en plein jour, et s'évanouit parmi ses courtisans à la vue du spectre «trempé de sang» qu'elle sera seule à voir. Très superstitieuse, la prédiction l'incite à quitter les Tuileries et elle décide de ne plus jamais fréquenter un lieu, une ville ou une personne portant de près ou de loin le nom de Saint Germain, notamment l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois ou le château de Saint-Germain-en-Laye où elle était accoutumée de se rendre.  

Ironie de l'histoire, bien des années plus tard, lorsque Catherine de Médicis meurt à Blois, le jeune prêtre dépêché pour lui donner l'extrême-onction s'appelle : Laurent… de Saint-Germain.

Depuis, l’histoire de France est marquée par les apparitions de ce fantôme des Tuileries, qui annonce toujours les plus terribles catastrophes. Pierre Genève raconte :


Sous Henri IV, Louis XIV et Louis XVI

Le petit homme rouge reparaît le 13 mai 1610, à Saint-Denis, au cours de la cérémonie du couronnement officiel de la reine Marie de Médicis, longtemps repoussé. Or, le lendemain, Ravaillac assassinait Henri IV. Si elle a succédé dans le lit du roi à Marguerite, la fille de la grande Catherine, Marie de Médicis n'en est pas moins une lointaine cousine de Catherine et cette tragédie fait jaser.

Le spectre refait parler de lui à maintes reprises durant le règne de Louis XIV, tant à Versailles que sur les champs de bataille, notamment durant la Fronde (1648-1653) et la veille de la mort de Mazarin en 1661.

Plusieurs témoins déclarèrent aussi l'avoir vu le jour même de la mort du souverain, le 1er septembre 1715.

Le mystère de ce "petit homme rouge" qui surgit de temps à autre dans notre histoire, reste entier. A la fin de la Monarchie on l'appelait encore Le Petit Homme Rouge des Tuileries. Dulaur rapporte à son sujet une légende qui prétend que l'on trouva ce "petit Homme Rouge" aux Tuileries, couché dans le lit du roi, la matin qui suivit son départ pour Varennes.

Depuis le spectre familier apparaît épisodiquement aux habitants du palais, jusqu'au XIXe siècle, pour les prévenir de désastres imminents.

Une nuit de 1792, Marie-Antoinette, assignée à résidence aux Tuileries avec la famille royale, s'éveille en sursaut. Le petit homme rouge est debout, à son chevet, muet. Elle le revoit une dernière fois le 10 août au matin lorsque les émeutiers assiègent le palais l'obligeant à se réfugier dans la salle du Manège où se tenait alors l'Assemblée législative. 
Sous la République et l'Empire

En 1793 cet étrange petit personnage se serait montré après la mort de Marat et son apparition frappa d'une frayeur mortelle un soldat qui gardait sa dépouille.
Assassinat de Marat par Charlotte Corday, par Paul Baudry (1828-1886)

Le spectre revient sous la République et sous l'Empire, mieux intentionné à l'égard de Napoléon qu'il ne le fut à l'égard des rois.

Coiffé d'un chapeau rouge pointu, il aurait suivi Napoléon en Égypte, lui prédisant la victoire à la veille de la bataille des Pyramides.

En 1799, au siège de Saint-Jean d'Acre, le 31 mars au soir, après un nouvel assaut malheureux, Bonaparte veillait dans sa tente, nerveux, plein d'inquiétude et d'indécision.

Il attachait une grande importance à la prise de Saint-Jean-d'Acre. «Si cette ville fût tombée, dira-t-il à Sainte-Hélène, je changeais la face du monde.»

Un peu après minuit, parut soudain devant la tente du général, un petit homme vêtu de rouge, au visage noir, portant turban et barbe blanche.

Bonaparte montra un visage aux traits creusés par la fatigue. Le petit homme, croisant les mains sur sa poitrine, s'inclina profondément, sortit vivement de sa manche un poisson d'argent ciselé qu'il tendit à son hôte.

A sa vue, le général pâlit, fit deux pas vers son visiteur nocturne et proféra une légère exclamation, puis, d'un geste vif, lui fit signe d'entrer.

La toile de la tente retomba sur eux. On ne sait ce que les deux hommes se sont dits cette-nuit-là.

Napoléon était superstitieux et on était un premier avril. Bonaparte décida de lever le siège de Saint-Jean-d'Acre sans perdre la face. Quelques semaines après, il repartait pour la France.


Napoléon et le Coup d'État du 18 brumaire


C'est vêtu d'une cape verte jetée sur sa tunique rouge que l'étrange petit bonhomme fut reçu en 1799, par le futur Empereur, dans sa résidence de la rue de la Victoire où il demeurait avec Joséphine. Il conseille à Napoléon son coup d’État du 18 Brumaire.

Il lui aurait ainsi annoncé sa destinée : «Tu seras heureux jusqu'à ta quarante-cinquième année. Jusque là je te protégerai. Ensuite, tu n'auras plus confiance qu'en toi et je t'abandonnerai.»

Au cours de l'Empire, les apparitions du petit homme rouge furent nombreuses. Des récits évoquent ses rires incessants derrière le dos de Napoléon quand celui-ci exprimait son orgueil.

Onze ans plus tard, le 1er avril 1810, au matin du mariage civil de l'Empereur avec Marie-Louise d'Autriche à Saint-Cloud, le spectre reparut, mais Napoléon refusa de le recevoir.

Des courtisans prétendent avoir vu à plusieurs reprises le petit homme rouge hanter les couloirs du château de Fontainebleau, notamment lors des Cent-Jours. C'est un bonnet phrygien écarlate sur le crâne, qu'il apparaît une dernière fois à l'Empereur, juste avant la débâcle de Waterloo.

Après la mort de Napoléon, on le vit encore sur les marches de l'Opéra, rue de Richelieu, à Paris, le jour de l'assassinat du Duc de Berry (13 février 1820), héritier du trône de France et quelques heures avant la mort de Louis XVIII.

En 1824, le comte d'Artois, frère de Louis XVI et de Louis XVIII, entrevoit le petit homme rouge la veille de la mort du roi (16 septembre), qui lui tend une couronne royale ensanglantée.

En 1831, la célèbre voyante Marie Anne Adelaïde Lenormand, publia un indigeste opuscule Le Petit Homme Rouge au Château des Tuileries qui popularisera pourtant le personnage auquel Pierre-Jean Béranger consacra une chanson, et Honoré de Balzac quelques belles pages.
 


La Commune et la fin des Tuileries 


Le 4 septembre 1870 ce fut au tour de l'impératrice Eugénie de fuir le palais en passant par le pavillon de Flore. Perdue dans la grande galerie du Louvre, le petit homme rouge lui apparut, très amaigri, lui indiquant la sortie d'un geste furtif. Errant seule dans Paris, sans argent et sans escorte, Eugénie trouva refuge chez son dentiste, le Dr Thomas Evans qui l'abrita dans son hôtel particulier situé alors à la hauteur de l'actuel N° 41 de l'avenue Foch, avant d'accompagner sa patiente en Angleterre.

Le 26 mars 1871, les Communards incendient le château des Tuileries. Le peuple assemblé contemple le brasier. Au moment où le pavillon central explose on voit, aux fenêtres de la salle des Maréchaux, se dresser un spectre sanglant environné de fumée pourpre. Il tend les bras à la foule et disparaît dans le fracas des plafonds effondrés. Ce sera la dernière apparition du petit homme rouge.


Une étrange malédiction

Après l'incendie du palais en 1871, les matériaux récupérables ont été vendus. Un entrepreneur corse aurait racheté des pierres, des poutres et quelques éléments décoratifs sauvés du désastre pour construire un château sur l'île de Beauté. Quelques années plus tard, le bâtiment a lui aussi connu un triste sort. Il a brûlé. Comme les Tuileries...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire