lundi 22 septembre 2014

Retour à André Citroën (le parc) : épisode 5

Léo Malet : Les Eaux troubles de Javel
Les Eaux troubles de Javel est un roman policier français de Léo Malet, paru en 1957 aux Éditions Robert Laffont. Il fait partie de la série ayant pour héros Nestor Burma et est le dixième des Nouveaux Mystères de Paris. Le roman se déroule en 1956 à Paris, dans un 15ème arrondissement populaire, rythmé par les embauches et débauches de l’usine Citroën du quai de Javel.

Paul Demessy, un ancien clochard devenu manœuvre métallurgiste, a disparu de son domicile de la rue de la Saïda. Sa femme Hortense, enceinte et inquiète, sollicite le détective Nestor Burma qui a bien connu l’ouvrier, l'ayant sorti de la rue, quelques années auparavant. Nestor Burma part donc à sa recherche. Usines Citroën, Bal Nègre de la rue Blomet, café maure de la rue Payen, pont Mirabeau... tel est l'itinéraire de la promenade que le fameux détective entreprend, avec des cadavres en guise de bornes kilométriques. Et se mouvant au milieu du mystère, tantôt pour l'éclairer, tantôt pour l'épaissir, trois femmes : Zorga-Tinéa, la voyante qui opère à l'ombre du Vel'd'Hiv ; Wanda, la blonde de la place de Breteuil et la capiteuse Jeanne, qui scandalise si fort les locataires d'une sinistre H.L.M. 

Nestor Burma se lance à la recherche de Paul Demessy. Au fil des rencontres, après avoir retrouvé son cadavre dans un hôtel décrépi de la rue Payen, Burma retrace les tribulations fatales de Demessy. Paniqué par sa future paternité, l’ouvrier de chez Citroën s’était mis en quête d’une importante somme d’argent pour se payer les services d’une avorteuse. Par hasard, sa route a croisé celle de bandes organisées étrangères baignant dans le trafic d’armes. Celle, aussi, de sa première femme, Wanda, une riche étrangère qui l’avait rémunéré pour l’épouser et ainsi pouvoir être naturalisée.

Les Eaux troubles de Javel constitue sans doute l’une des intrigues les plus sombres des Nouveaux Mystères de Paris. L’enquête se déroule au mois de décembre. Le temps est maussade. L’atmosphère, froide et brumeuse. L’industrie et ses usines défigurent le ciel du XVème arrondissement. La population ouvrière et miséreuse renforce la noirceur du tableau peint par Léo Malet. Une fresque qui ne nécessiterait aujourd’hui plus les mêmes pinceaux ni les mêmes couleurs.
 

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Extraits
Oh ! je ne sais plus. J’ai la tête comme une éponge. Et à propos d’argent… Tenez, c’est peut-être pour ça que je vous ai demandé si le boulot que vous lui aviez procuré, dans le temps, était un boulot honnête. Ma grossesse l’a assommé, je vous dis, et alors, s’il avait été malhonnête une fois, il pouvait le redevenir… Bref, il y a, je ne sais pas, moi, un mois ou deux, oui, un mois, un mois et demi, il est rentré avec un peu plus de fric que d’habitude, le jour de la paye, au moins vingt mille balles de plus. Il ne m’en a rien dit, mais… enfin, je l’ai su.
Et lui ? Il a su que vous saviez ?
— Oui. Je lui ai demandé d’où venait cet argent.
— Et alors ?
— Il m’a répondu en rigolant qu’il fallait qu’il songe à l’avenir. C’était une réponse qui n’en était pas une, puisque cet argent, il m’a dit l’avoir emprunté.
— Mais vous ne l’avez pas cru. Vous avez pensé qu’il l’avait barboté
[ ... ]
Je feuilletai à nouveau le cahier. Dire que je ne suis pas foutu d’établir la différence entre un écrou, une pince à linge et une boîte de vitesse, et que le delco, je l’ai toujours confondu avec une marque de peinture d’à peu près le même nom, serait exagéré, mais il y a un peu de ça. Je ne tirai donc de l’examen rapide de ces notes et croquis aucune indication sur les talents de mécano de Demessy. Mais ce n’était peut-être pas nécessaire pour retrouver le gars. Si ça l’était, le réparateur de la Porte de la Plaine me fournirait tous les renseignements désirables sur les capacités de son employé intermittent. Je demandai son nom.
[ ... ]
Lundi, il est allé travailler… Il était manœuvre chez Citron, à la tôlerie, quai de Javel… Il est rentré une fois sa journée terminée, comme d’habitude. Mais mardi, il est parti et n’est pas revenu. Alors, mercredi, comme il n’était toujours pas là, je suis allée voir à l’usine. Ils ne l’avaient pas vu non plus, là-bas. Ça ne m’a pas tellement surprise. S’il a l’intention de me laisser tomber, hein ? il ne va pas rester dans la place que je lui connais
[ ... ]

Détrompez-vous. Nous n’étions pas copains du tout. Nous ne nous étions jamais vus. Je l’ai rencontré par hasard, parmi d’autres pouilladins de la place Maubert. Mais, dès l’abord, il m’a été sympathique. C’est pourquoi je ne comprends pas son attitude actuelle. Évidemment, on peut changer, comme vous dites. Et la venue d’un enfant modifie toujours le comportement des gens, dans un sens ou un autre. Dès que l’enfant paraît, tel contempteur de la famille tombe dans le gâtisme adorateur, par exemple. Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille… Un cercle vicieux, parfois.
[ ... ]
Maintenant, il pleuvait franchement, le ciel ne voulant pas qu’Hortense Demessy fût seule à ouvrir ses écluses. Le vent avait tourné, pris de l’ampleur. On l’entendait mugir autour de la maison et dans les escaliers de fer, et il rabattait la flotte en violentes rafales contre les deux monstruosités zoologiques des rideaux, qui semblaient la narguer, à l’abri derrière les vitres. L’encadrement des fenêtres craquait comme des jointures d’arthritique. Le temps passa. J’entrepris de le tuer à coups de Cinzano. La femme s’apaisa progressivement. Enfin, elle laissa retomber ses mains sur son ventre fécondé, leva la tête et me regarda à travers ses larmes :
— Vous êtes toujours là, articula-t-elle, sur un ton de constatation étonnée.
[ ... ]

Qu’après tout, vous ne me connaissez pas. Paul m’a présentée à vous, un jour, ça fait déjà une paye, mais vous ne me connaissez pas. Je veux dire que vous n’avez aucune raison de me rendre service… surtout contre lui. S’il a foutu le camp avec une autre femme ou s’il ne veut plus me revoir, à cause de cet enfant qui va naître, ce n’est pas vous, un de ses copains… Elle ne termina pas sa phrase. Elle reprit son souffle et le garda.
[ ... ]
Je vivais, fit-elle. Oui, je vivais. Je vivais avec lui. En ménage. À la colle. Je suis peut-être injuste, mais ça ne me plaît pas qu’il ait toujours refusé de régulariser, de se marier avec moi. Ce n’est pas que je ne l’ai pas désiré, le mariage ! que je ne lui en ai pas parlé. Que voulez-vous ? Je suis une idiote. J’ai des idées d’idiote. J’ai souvent mis la question sur le tapis, mais il trouvait toujours un bon prétexte pour remettre la décision à plus tard. J’ai fini par abandonner tout espoir de ce côté. En somme, puisque nous étions heureux comme ça, hein ? Heureux… (Elle soupira et eut un regard mauvais en direction des rideaux au crochet)… autant qu’on peut l’être en tirant le diable par la queue. Mais maintenant ça me revient. Bon Dieu ! comment expliquez-vous ça ? On parle de faire sa vie avec quelqu’un, on la fait plus ou moins, et on refuse de se marier. Non, ce n’était peut-être pas un type si bien que ça

Nestor Burma dessiné par Tardi

Livres

  • Éditions Robert Laffont, 1957
  • Le Livre de poche n° 4024, 1974
  • Éditions des Autres, 1979
  • Fleuve noir, Les Nouveaux mystères de Paris n° 10, 1983 ; réédition en 1994
  • 10-18, Grands détectives n° 1812, 1986
  • Éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 1986 ; réédition en 2006
  • Presses de la Cité, 1989

Téléfilm

  • 1994 : Les Eaux troubles de Javel, épisode 3, saison 3, de la série télévisée française Nestor Burma réalisé par Alain Bloch, avec Guy Marchand dans le rôle titre.


    Synopsis

    Nestor Burma est contacté par la compagne d'une vieille connaissance, Fred Demessy. Celle-ci, sur le point d'accoucher, lui demande de retrouver Fred, dont elle est sans nouvelles depuis plusieurs jours. Burma se lance à la recherche de son ami et le retrouve bientôt, flottant entre deux eaux, quai de Javel. Sa noyade n'est manifestement pas accidentelle. Fred avait démissionné depuis plusieurs semaines et menait une double vie. Que faisait-il pendant que sa compagne le croyait à l'entreprise Floquey ? Burma craint fort que cette société spécialisée dans l'installation de coffres-forts ne soit passée maître dans l'art de dévaliser ses clients. Mais Fred n'avait-il pas aussi une deuxième épouse, Elsa, une Roumaine qui a disparu sans laisser de traces ?...

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