mardi 21 octobre 2014

Nicolas Boileau et Montesquieu : Les embarras de Paris

De tous temps, les Parisiens se sont plaints des Parisiens, c'est-à-dire, en quelque sorte, d'eux-mêmes ! Le Parisien est un râleur par nature. C'est génétique. Audiard disait que conduire à Paris c'est une question de vocabulaire. En effet. Marcher aussi. Dans les couloirs du métro et aux heures de pointe notamment. Sur les boulevards aussi, le samedi après-midi, quand la frénésie consumériste bat son plein, surtout vers la fin du mois, quand les payes sont tombées... Au XVIIe siècle, les embarras de Paris nourrissent l’inspiration des poètes et des écrivains. « Carrosses, chevaux et grand bruit, c’est là Paris », écrit Paul Scarron (1610-1660). Nicolas Boileau et Montesquieu, à leur tour, nous décrivent le Paris des XVIIe et XVIIIe siècles. Ce n'était déjà pas triste...

Nicolas Boileau-Despréaux (1636-1711)

Qui frappe l'air, bon Dieu ! de ces lugubres cris ?
Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris ?
Et quel fâcheux démon, durant les nuits entières,
Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ?
J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi,
Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi :
L'un miaule en grondant comme un tigre en furie ;
L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie.
Ce n'est pas tout encor : les souris et les rats
Semblent, pour m'éveiller, s'entendre avec les chats,
Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure,
Que jamais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure.

Tout conspire à la fois à troubler mon repos,
Et je me plains ici du moindre de mes maux :
Car à peine les coqs, commençant leur ramage,
Auront des cris aigus frappé le voisinage
Qu'un affreux serrurier, laborieux Vulcain,
Qu'éveillera bientôt l'ardente soif du gain,
Avec un fer maudit, qu'à grand bruit il apprête,
De cent coups de marteau me va fendre la tête.
J'entends déjà partout les charrettes courir,
Les maçons travailler, les boutiques s'ouvrir :
Tandis que dans les airs mille cloches émues
D'un funèbre concert font retentir les nues ;
Et, se mêlant au bruit de la grêle et des vents,
Pour honorer les morts font mourir les vivants.
Le Pont-Neuf, par Nicolas Jean-Baptiste Raguenet (1715-1793)
Encor je bénirais la bonté souveraine,
Si le ciel à ces maux avait borné ma peine ;
Mais si, seul en mon lit, je peste avec raison,
C'est encor pis vingt fois en quittant la maison ;
En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la presse
D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse.
L'un me heurte d'un ais dont je suis tout froissé ;
Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé.
Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance
D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance ;
Et plus loin des laquais l'un l'autre s'agaçant,
Font aboyer les chiens et jurer les passants.
Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage ;
Là, je trouve une croix de funeste présage,
Et des couvreurs grimpés au toit d'une maison
En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison.
Là, sur une charrette une poutre branlante
Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente ;
Six chevaux attelés à ce fardeau pesant
Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant.
D'un carrosse en tournant il accroche une roue,
Et du choc le renverse en un grand tas de boue :
Quand un autre à l'instant s'efforçant de passer,
Dans le même embarras se vient embarrasser.
Vingt carrosses bientôt arrivant à la file
Y sont en moins de rien suivis de plus de mille ;
Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux
Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs ;
Chacun prétend passer ; l'un mugit, l'autre jure.
Des mulets en sonnant augmentent le murmure.
Aussitôt cent chevaux dans la foule appelés
De l'embarras qui croit ferment les défilés,
Et partout les passants, enchaînant les brigades,
Au milieu de la paix font voir les barricades.
On n'entend que des cris poussés confusément :
Dieu, pour s'y faire ouïr, tonnerait vainement.
Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre,
Le jour déjà baissant, et qui suis las d'attendre,
Ne sachant plus tantôt à quel saint me vouer,
Je me mets au hasard de me faire rouer.
Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse ;
Guénaud sur son cheval en passant m'éclabousse,
Et, n'osant plus paraître en l'état où je suis,
Sans songer où je vais, je me sauve où je puis.

Tandis que dans un coin en grondant je m'essuie,
Souvent, pour m'achever, il survient une pluie :
On dirait que le ciel, qui se fond tout en eau,
Veuille inonder ces lieux d'un déluge nouveau.
Pour traverser la rue, au milieu de l'orage,
Un ais sur deux pavés forme un étroit passage ;
Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant :
Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant ;
Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières,
Grossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières.
J'y passe en trébuchant ; mais malgré l'embarras,
La frayeur de la nuit précipite mes pas.
Vue de Paris depuis le Pont-Neuf, par Nicolas Jean-Baptiste Raguenet (1715-1793)
Car, sitôt que du soir les ombres pacifiques
D'un double cadenas font fermer les boutiques ;
Que, retiré chez lui, le paisible marchand
Va revoir ses billets et compter son argent ;
Que dans le Marché-Neuf tout est calme et tranquille,
Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.
Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d'une rue !
Bientôt quatre bandits lui serrent les côtés :
La bourse ! ... Il faut se rendre ; ou bien non, résistez,
Afin que votre mort, de tragique mémoire,
Des massacres fameux aille grossir l'histoire.
Pour moi, fermant ma porte et cédant au sommeil,
Tous les jours je me couche avec le soleil ;
Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière,
Qu'il ne m'est plus permis de fermer la paupière.
Des filous effrontés, d'un coup de pistolet,
Ébranlent ma fenêtre et percent mon volet ;
J'entends crier partout: Au meurtre ! On m'assassine !
Ou : Le feu vient de prendre à la maison voisine !
Tremblant et demi-mort, je me lève à ce bruit,
Et souvent sans pourpoint je cours toute la nuit.
Car le feu, dont la flamme en ondes se déploie,
Fait de notre quartier une seconde Troie,
Où maint Grec affamé, maint avide Argien,
Au travers des charbons va piller le Troyen.
Enfin sous mille crocs la maison abîmée
Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée.

Je me retire donc, encor pâle d'effroi ;
Mais le jour est venu quand je rentre chez moi.
Je fais pour reposer un effort inutile :
Ce n'est qu'à prix d'argent qu'on dort en cette ville.
Il faudrait, dans l'enclos d'un vaste logement,
Avoir loin de la rue un autre appartement.

Paris est pour un riche un pays de Cocagne :
Sans sortir de la ville, il trouve la campagne ;
Il peut dans son jardin, tout peuplé d'arbres verts,
Recéler le printemps au milieu des hivers ;
Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries,
Aller entretenir ses douces rêveries.

Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,
Je me loge où je puis et comme il plaît à Dieu.

Nicolas Boileau (Satire VI)

Blason de Nicolas Boileau

De gueules à un chevron d'argent accompagné de trois molettes d'or.

Source : René Bray, Boileau, L'homme et l'œuvre, Le livre de l'étudiant, Boivin et compagnie, Paris, 1942, p. 8





Auteur d’un Art Poétique,
Tu nous apprends à penser,
Tes vers sont une musique,
Un vrai trésor stylistique !

Sur tes airs, on peut danser,
Car le rythme les anime,
Danser sans emportement :
Trop de fougue, à ton estime,
Tombe en désordre aisément.

Tu maîtrises le comment
Et le pourquoi des mystères ;
Mais tu as les pieds sur terre,
Boileau, des muses l’amant.


Charles Louis de Secondat, 
baron de La Brède et de Montesquieu (1689-1755)
      Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit logé, qu'on ait trouvé les gens à qui on est adressé, et qu'on se soit pourvu des choses nécessaires, qui manquent toutes à la fois.
      Paris est aussi grand qu'Ispahan: les maisons y sont si hautes, qu'on jugerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée; et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.
      Tu ne le croirais pas peut-être, depuis un mois que je suis ici, je n'y ai encore vu marcher personne. Il n'y a pas de gens au monde qui tirent mieux partie de leur machine que les Français; ils courent, ils volent: les voitures lentes d'Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce train, et qui vais souvent à pied sans changer d'allure, j'enrage quelquefois comme un chrétien: car encore passe qu'on m'éclabousse depuis les pieds jusqu'à la tête; mais je ne puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour; et un autre qui me croise de l'autre côté me remet soudain où le premier m'avait pris; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j'avais fait dix lieues.
      Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des mœurs et des coutumes européennes: je n'en ai moi-même qu'une légère idée, et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.
      Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.
     D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et il le croient. S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits.
      Ce que je dis de ce prince ne doit pas t'étonner: il y a un autre magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son esprit qu'il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape: tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce.
      Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre l'habitude de croire, il lui donne de temps en temps, pour l'exercer, de certains articles de croyance. IL y a deux ans qu'il lui envoya un grand écrit qu'il appela constitution, et voulut obliger, sous de grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y était contenu. Il réussit à l'égard du prince, qui se soumit aussitôt, et donna l'exemple à ses sujets; mais quelques-uns d'entre eux se révoltèrent, et dirent qu'ils ne voulaient rien croire de tout ce qui était dans cet écrit. Ce sont les femmes qui ont été les motrices de toute cette révolte qui divise toute la cour, tout le royaume et toutes les familles. Cette constitution leur défend de lire un livre que tous les chrétiens disent avoir été apporté du ciel: c'est proprement leur Alcoran. Les femmes, indignées de l'outrage fait à leur sexe, soulèvent tout contre la constitution: elles ont mis les hommes de leur parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir de privilège. Il faut pourtant avouer que ce moufti ne raisonne pas mal; et, par le grand Ali, il faut qu'il ait été instruit des principes de notre sainte loi: car, puisque les femmes sont d'une création inférieure à la nôtre, et que nos prophètes nous disent qu'elles n'entreront point dans le paradis, pourquoi faut-il qu'elles se mêlent de lire un livre qui n'est fait que pour apprendre le chemin du paradis?
J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennent du prodige, et je ne doute pas que tu ne balances à les croire.
      On dit que, pendant qu'il faisait la guerre à ses voisins, qui s'étaient tous ligués contre lui, il avait dans son royaume un nombre innombrable d'ennemis invisibles qui l'entouraient; on ajoute qu'il les a cherchés pendant plus de trente ans, et que, malgré les soins infatigables de certains dervis qui ont sa confiance, il n'en a pu trouver un seul. Ils vivent avec lui: ils sont à sa cour, dans sa capitale, dans ses troupes, dans ses tribunaux; et cependant on dit qu'il aura le chagrin de mourir sans les avoir trouvés. On dirait qu'ils existent en général, et qu'ils ne sont plus rien en particulier: c'est un corps; mais point de membres. Sans doute que le ciel veut punir ce prince de n'avoir pas été assez modéré envers les ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et dont le génie et le destin sont au-dessus du sien.
      Je continuerai à t'écrire, et je t'apprendrai des choses bien éloignées du caractère et du génie persan. C'est bien la même terre qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays où je vis, et ceux du pays où tu es, sont des hommes bien différents.

De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712
Montesquieu, Les Lettres Persanes, Lettre XXIV, 172


Maison de Secondat de la Brède de Montesquieu

D'azur, à un croissant d'argent, accompagné en chef de deux coquilles d'or.

Claude Gillot, Les deux carrosses, 1707
                        
La scène burlesque est puisée dans l’actualité : deux femmes, chacune dans son carrosse, s’étant rencontrées dans une petite rue de Paris, trop étroite pour donner place aux deux carrosses de front, ne voulurent reculer ni l’une ni l’autre, obstruant ainsi la rue jusqu’à l’arrivée du commissaire, qui pour les mettre d’accord, les fit reculer toutes les deux en même temps. Dans le tableau de Gillot, les deux femmes sont remplacées par Scaramouche, à gauche et Arlequin à droite. On reconnait bien ce dernier grâce à son fameux masque de cuir. Il est également coiffé d’une fontange. La fontange étant une coiffure, du nom de la duchesse de Fontange, maîtresse de Louis XIV et fort prisée au début du XVIIIème siècle. Elle apparaît ici sous une forme évidemment exagérée. (ENIGM-ART)

 
Les cris de Paris, par Jacques Chiquet (1673-1721)


Paris au XVIIe siècle
Plan grand format



Le Paris de Nicolas Boileau et de Montesquieu est encore très proche du Paris médiéval. C'est une agglomération de rues étroites, sales et malodorantes, de bâtisses en torchis, avec charpentes apparentes et pignons serrés. De là montent les cris de la Capitale, vacarme assourdissant ou criarde mélopée. Un tumulte permanent dont, justement, se plaint Boileau dans son poème. Le bas peuple est loqueteux, misérable, dépenaillé, vêtu chez le fripier d'habits et de chapeaux étranges. Il vit dans des bouges infects ou se rassemble dans les carrefours et au seuil des échoppes. Les hommes de peine prédominent. On les reconnaît avec leurs grands chapeaux sur les oreilles et leur bâton à la main. Ils portent des sacs, des tonneaux, des paquets énormes pendus à des perches croisées sur leurs épaules. Mais il y a aussi les joueurs de tambourins et de flûte, les vendeurs de chansons, les rémouleurs sur pierre, les marchands de vinaigre.


La batellerie couvre la Seine de mâts et de cordages, des chevaux de halage tirent sur les barques plates chargées de blé, vin, foin ou fumier. A la tête de ce trafic « les officiers de la marchandise de l'eau » sont entourés de déchargeurs, mesureurs, porteurs de charbon, manoeuvriers. Tous ont leur corporation, leur saint patron et leur bannière. Ils s'agitent au milieu du bruit, dans le désordre et la plus grande malpropreté.

La joute de mariniers entre le Pont Notre-Dame et le Pont-au-Change,
par Nicolas Jean-Baptiste Raguenet,1756

Cette peinture de Paris, trop sommaire bien sûr, montre avec quelle félicité a pu se développer une criminalité exceptionnelle. Le pouvoir est faible et divisé, le peuple ignorant et superstitieux, la moralité médiocre. Les escrocs, les faux mendiants, les spadassins, « les coupe-bourses et les tire-laine » ont beau jeu pour échapper à la police dans les rues étroites et mal éclairées. Cette police est d'ailleurs insuffisante en nombre ou en moyens et ses tâches sont très mal définies. Depuis 1526, la Police Judiciaire est assurée seulement par un Lieutenant de robe courte spécialisé avec une trentaine d'archers pour la recherche et la capture des malfaiteurs. Il assiste le Prévôt de Paris, Chef de la Police, à la manière du lieutenant civil et du lieutenant criminel qui juge les crimes commis dans Paris et les Faubourgs. (L'Histoire en questions)