vendredi 3 octobre 2014

Retour à André Citroën (le parc) : épilogue

Vendredi après-midi. Les élèves recopient un texte de Chateaubriand qui leur sera dicté le lundi suivant. La salle de classe a l'air d'un scriptorium de monastère. On entend grincer les plumes et voler les mouches, comme on dit. C'est un moment magique, hors du temps. C'est l'école écolière, telle qu'on l'aime et imagine. Des élèves sages, studieux, concentrés, appliqués... Ce silence collectif est intense, presque symphonique. La salle de classe est habitée. Le lieu se charge d'âme. Mais un rien peut briser cette heureuse atmosphère, tel un caillou lancé dans l'eau lisse d'un étang, un jour de torpeur d'été. Il suffit qu'un élève pense à voix haute pour rompre le charme ; pire : qu'une règle métallique, glissant d'une case, atterrisse par terre, en un effroyable tintamarre. Je recueille ces instants avec l'appareil photo. Bientôt, ces images seront des documents d'époque. Les choses vont si vite. Plus rien ne s'enracine. Demain n'est plus vraiment certain. Plus comme avant en tous les cas. Le monde en temps réel, à la portée d'un clic, transforme la société en mécanique à pulsions. Au présent dilaté se substitue l'immédiateté vide et fugace. L’atrophie du temps transforme tout en jeu d'ombres. Certains jours, je me sens comme un vieux loup de mer sur un vaisseau qui tangue dangereusement et qui navigue sous pavillon de complaisance... L'heure de quitter le navire n'est plus si loin...



À l'issue des cours, je remonte la rue de la Convention, encore tranquille, presque provinciale. Mais l'heure de pointe est proche. On en sent déjà les frémissements. Dans l'atmosphère flotte cette curieuse fébrilité du week-end qui s'annonce. La ritournelle du « ça va comme un lundi, ça ira mieux vendredi », répétée des millions de fois, est reconduite au lundi suivant. Le nombre de gens dévorés par l'ennui est proprement effrayant. 

Sur la pelouse de l'ancienne Imprimerie Nationale où trône toujours la statue de Gutenberg, des employés du ministère des Affaires étrangères font une pause café autour d'une table. Discutent-ils de l'actualité plutôt très chaude en ce moment ou se confinent-ils dans les habituels et futiles propos de bureau, genre caméra-café ? Vais-je m'asseoir à la terrasse du Cépage, juste en face de l'église Saint-Christophe de Javel, à l'affût de quelque scène inattendue ou singulière ? J'y griffonnerai quelques notes dans mon carnet de rue. La dernière fois que je m'y suis arrêté remonte à exactement un an. Je n'ai jamais été un client assidu. J'ai tendance à être un mauvais consommateur. 


Ou alors vais-je me prendre un petit quelque chose au Franprix d'à côté ? Un court instant, je suis tenté par « le coup du rhum »... Pour me remettre d'une semaine lourde et fatigante. Me fouetter un peu le sang. Mais je n'ai pas le courage d'affronter l'ambiance supermarché. Cette platitude supplémentaire m'achèverait. Je continue mon chemin, vers le parc André Citroën. Y boucler une boucle...

Quand j'ai pris cette photo, je n'avais pas aperçu la femme qui regarde dans ma direction (à gauche). De fait, je ne l'ai vue qu'en découvrant l'image sur l'ordinateur. Cela arrive souvent, malgré mon soin de ne photographier personne de trop près ni de face. On croit être transparent et passer inaperçu mais il y a curieusement toujours quelqu'un quelque part qui vous remarque. La fois d'avant, c'était au Luxembourg, au moment de prendre une vue de la Fontaine Pastorale, avec sa néréide et son triton.

Juste au-dessus de la tête du Triton...

Bon, je suis un mémorialiste dans l'âme, c'est entendu, doublé d'un archiviste invétéré, avec une tendance à faire des dossiers et à ne jamais les sceller. Le vécu de maintenant c'est le souvenir de demain et la mémoire du futur. Nous prenons des photos pour fixer ces instants à jamais. Mais les images sont plates, à peine des emballages du réel. Parfois elles donnent une idée du contenu. Parfois. Mais très volatile.

Il se passe trop de choses en un seul instant pour que cela puisse, le moment même, être vécu pleinement et, surtout, en pleine conscience. On est rarement à la hauteur de ce que l'on vit. On y revient donc toujours, tôt ou tard. Tard pour la plupart. Trop tard pour beaucoup. Le courant de la vie emporte nos consciences trop légères. Il nous balaie comme des fétus de paille. Voilà pourquoi je reviens aux instants passés, attendant qu'ils aient bien mûri, bien pris la patine du temps. Pour les reprendre. Les sonder. Les distiller aussi. En extraire l'esprit. Car chaque instant contient tout entier le sens même de la vie.

Ô nostalgie des lieux qui n'étaient point
assez aimés à l'heure passagère,
que je voudrais leur rendre de loin
le geste oublié, l'action supplémentaire !

Revenir sur mes pas, refaire doucement
- et cette fois, seul - tel voyage,
rester à la fontaine davantage,
toucher cet arbre, caresser ce banc...

Monter à la chapelle solitaire
que tout le monde dit sans intérêt ;
pousser la grille de ce cimetière,
se taire avec lui qui tant se tait.

Car n'est-ce pas le temps où il importe
de prendre un contact subtil et pieux ?
Tel était fort, c'est que la terre est forte ;
et tel se plaint : c'est qu'on la connaît peu.
Rainer Maria Rilke (1875-1926)
J'aime aller au parc. Pas pour le premier niveau (un endroit de détente) mais pour le second niveau : comme lieu où l'on « monte » dans un autre temps, dans un autre présent, au-delà de la quotidienneté fonctionnelle et conventionnée. La nature nous invite à cela. Elle est un lien avec l'ailleurs. Et si on sait l'écouter, elle se fait Muse. Une simple herbe en dit plus long que bien des personnes. C'est une question d'acuité de l'esprit, d'échelle de conscience.


À Paris, un pot de fleurs est bien plus qu'un ornement : c'est un compagnon. Ne riez pas, vous vous moqueriez injustement de ceux qui vivent dans le béton et les cavernes de plâtre. Un seul pot de fleurs sur la plus définitivement laide des façades, c'est une flamme dans la nuit. Une simple allumette suffit à briser l'obscurité la plus profonde. C'est comme avec les personnes : une seule de bien, rencontrée dans le courant d'une journée, vous rattrape de la masse des brutes et des imbéciles. Une seule personne vous réconcilie avec l'humanité. Une telle personne pèse des tonnes. Le soir, avant de vous endormir, ayez une dernière pensée pour elle et dites-lui merci.