vendredi 24 octobre 2014

Sagesse du crapaud

                       Au fond du parc est un sage crapaud
                       Avec un peu de folie dans la tête.
                       Vous lui trouvez une allure distraite :
                       Il est songeur, ne suivant nul troupeau.

                       À l’heure noire où j’allume un flambeau
                       Pour que le parc arbore un air de fête,
                       Il se concentre, ainsi qu’un vieux poète
                       Triant les mots pour garder les plus beaux.

                       Que cherche-t-il en son calme séjour ?
                       À quoi joue-t-il, la nuit comme le jour ?
                       C’est de blasons que vit cet esprit sombre ;

                       Il assortit les meubles, les couleurs,
                       Les partitions, les brisures sans nombre ;
                       De l’héraldique, il cultive les fleurs.

Le crapaud fut longtemps associé aux forces maléfiques. Le Comte Alphonse O'Kelly de Galway écrit, en son Dictionnaire archéologique et explicatif de la science du blason : « Il est, dit-on, l'ami de l'homme. Dans l'iconographie sacrée, il est le symbole de l'impureté. » (Bergerac, 1901) Pour L. Foulques-Delanos, un crapaud symboliserait la terre et, sur champ de sinople, la fertilité des champs.(Manuel héraldique ou Clef de l'art du blason, Limoges, 1816)

Blason de Pharamond, premier roi des Francs

De sable à trois crapauds d'or.

Pharamond est le nom qui fut donné durant le Moyen Âge et l'Ancien Régime au premier roi des Francs et ancêtre des Mérovingiens, qualités rejetés par la critique historique qui met également son historicité en doute. Il est considéré depuis lors comme un personnage essentiellement mythique.



Saint-Malachie (Québec)
D’or à deux crosses épiscopales passées en sautoir cantonnées
de quatre trèfles, au crapaud brochant, le tout de sinople.

Le crapaud est un élément propre à l’histoire de la municipalité, qui fut victime d’une invasion de crapauds en 1873.


Un Court Traité Concernant le Savoir lié au Crapaud 
par Nigel Jackson

Ce remarquable amphibien qu’est le crapaud (bufo bufo) est de longue date associé à la sorcellerie dans les îles britanniques et en Europe, essentiellement comme esprit-familier. L’explication de l’importance du crapaud dans les pratiques sorcières au moyen-âge doit se trouver dans le symbolisme populaire ésotérique, mytho-poétique et la psychopharmacologie rurale des sorcières.

La signification totémique du crapaud en sorcellerie provient de sa familiarité avec les marais souterrains, les grottes et les sombres eaux d’Annwvyn. Le crapaud est un habitant des marais, du monde du dessous et est tout particulièrement sacré pour les divinités chthoniennes. Le crapaud est aussi chez lui dans les eaux et sur la terre ferme, passant à volonté d’un royaume à l’autre comme la sorcière-chaman passe les frontières entre ce monde et le monde du dessous. Symboliquement, le crapaud, pour ces raisons est une créature chamanique, qui ouvre un passage entre les dimensions. Il faut aussi se souvenir que dans l’optique du monde celte, les terrains marécageux et les chutes d’eau étaient des portes permettant l’accès au monde du dessous.

Lors de leur initiation, les sorcières basques étaient marquées du signe du crapaud ou pied de crapaud par le Diable ou le Dieu Cornu. Dans la tradition médiévale héraldique, le symbole du Diable consistait en trois crapauds sur un blason, ce qui affirmait le lien avec les pouvoirs du monde du dessous. Un crapaud sautant par dessus le pied de quelqu’un est un signe sinistre présageant la mort. Un ancien mot italien pour le crapaud est « fada » ou « fée » accentuant encore son lien avec l’autre monde. Dans les Pyrénées, on dit que les sorcières peuvent être reconnues car elles ont une représentation d’un pied de grenouille dans leur œil gauche.

Lors des procès de sorcières, un des points forts était le moment où l’on parlait du crapaud en tant qu’esprit-familier. Dans les Basses-Pyrénées, le « Sombre » donnait des crapauds aux nouvelles sorcières. A Windsor, en 1579, on a raconté que « une Mère Dutton, demeurant dans Cleworthe Parishe, avait un esprit qui ressemblait à un crapaud et qui vivait dans l’herbe verte de son jardin et qu’elle le nourrissait avec du sang. » De même, en 1582, dans l’Essex, une sorcière était accusée d’avoir « deux esprits familiers crapauds, l’un se nommant Tom et l’autre Robbyn » qu’elle avait hérités de sa mère. An XVIIème siècle, une sorcière française fut accusée de posséder un « petit Diableteau » qui ressemblait à un crapaud. En 1365, une sorcière italienne, Billia la Castagna, gardait un grand crapaud sous son lit et se servait de ses excrétions pour fabriquer des potions. Ce dernier détail est particulièrement significatif car c’est une allusion cachée au « tabouret de crapaud » ou « champignons à visions » utilisés dans les pratiques sorcières, en général de la famille des amanites tue mouche. Dans toute l’Europe, certains champignons ont des noms populaires qui font le lien avec le crapaud comme la Crapaudine Puante (le tricholome soufré) en France.


Dans les pays slaves, certains champignons non comestibles sont appelés Zabaci Huby – «champignons-crapaud». De tels rapprochements populaires entre les champignons hallucinogènes et le crapaud montrent qu’il y a une conscience ancestrale de la présence de toxines psycho-tropes dans la peau de ce dernier.

Le crapaud sécrète un fluide qui contient de la bufotenine, un alcaloïde de la famille des indoles. Dans la Chine antique, on extrayait de la bufotenine des glandes de crapaud et les sorcières traditionnelles d’Europe connaissaient bien les propriétés de cet élixir batracien.

Au XVIème siècle, les cercles sorciers du nord ouest de l’Espagne utilisaient du sang de crapaud pour confectionner leur onguent de vol. En 1525, Maria de Ituren a avoué avoir concocté un onguent de vol à partir de peau de crapaud et de plantain, sans doute mélangé à une base huileuse. Les sorcières suédoises fabriquaient leurs onguents avec de la graisse de crapaud, de la salive de serpent et des plantes vénéneuses. Les coven allemands ont la réputation de frire les crapauds pour préparer de tels onguents. Les onguents à base de graisse de crapaud étaient aussi utilisés par les sorcières hongroises et d’Europe de l’est pour arriver à l’extase du « vol par l’esprit ».

Le crapaud est aussi connu pour avoir dans sa tête la Crapaudine, une pierre magique qui guérit toutes les morsures et piqûres et qui, placé sur un anneau, pâlit lorsqu’il est mis en présence de poison. Dans As you like it, Shakespeare fait sa fameuse référence à la crapaudine: « Le crapaud, hideux et venimeux, a dans sa tête une pierre précieuse ». Cela met en lumière le motif du Crapaud Noir, de l’ancienne littérature Hermétique et Alchimique, comme motif représentant « la terre des philosophes » ou « matière première » qui cache en elle la pierre philosophale.

Dans le régions rurales anglaises, comme le Cambridgeshire, il y a une confrérie secrète que l’on nomme les Hommes Crapauds. Il sont sensés être experts et avoir une influence magique sur les chevaux. Les Hommes Crapauds, comme les autres sociétés secrètes liées aux cavaliers, conservent de nombreux Mystères du côté masculin de la sorcellerie et honorent le Vieux Cornu Maître des Animaux.

Pour devenir un Homme Crapaud et obtenir du pouvoir, il faut se procurer un certain os de crapaud qu’on a placé dans une fourmilière jusqu’à ce que le squelette soit entièrement débarrassé de ses chairs. 

L’initié porte ensuite les os dans une poche jusqu’à ce qu’ils sèchent. Sur le coup de minuit, lorsque la lune est pleine, il place le squelette dans un cours d’eau : un os devrait hurler lorsqu’il se séparera des autres et flotter, une fois qu’on l’aura récupéré il conférera les pouvoirs surnaturels des Hommes Crapauds à son porteur. Parfois, le nouvel initié doit amener l’os dans une écurie ou un cimetière trois nuits de suite – la troisième nuit, le Diable (le Dieu Cornu) doit apparaître et faire une dernière tentative pour duper l’Homme Crapaud et le priver de son os, ce sera le test final de son initiation chamanique. Selon certains, Charles Walton, qui a été assassiné à Lower Quinton dans le Warwickshire, en 1945, avait la réputation d’élever des crapauds calamites et de les utiliser dans sa magie – son jardin était apparemment infesté de crapauds calamites au moment de sa mort.

On sait qu’il y avait encore des Hommes Crapauds dans le Cambridgeshire en 1938 et il n’est pas impossible que ce culte perdure encore clandestinement de nos jours dans le secret des campagnes. Les attributs de fertilité du crapaud peuvent clairement être décelés dans les pratiques du coven de Auldearne, en 1662, qui pratiquait une cérémonie curieuse où des crapauds tiraient une charrue faite avec une corne de bélier châtré et du chiendent comme harnachement. Le coven est allé à plusieurs reprises dans un champ avec le crapaud, « priant le Diable pour la fertilité de la terre ». Cela semble être un reste d’un ancien rituel chtonien accroissant la fertilité tellurique.

L’auteur classique Pline a décrit comment un crapaud devait être placé dans un pot en terre et enterré dans un champ pour protéger magiquement les récoltes des tempêtes.

Les vampire slaves peuvent apparaître sous la forme d’une grenouille et l’on retrouve souvent le paddock dans les traditions gitanes et la grenouille est une des apparences que prend le Diable dont le nom Rom, « Beng », signifie « comme une grenouille ». Dans la mythologie gitane de Transylvanie, la Reine des Fées vit sous l’apparence d’un crapaud d’or dans son château, sur une montagne éloignée.

On peut voir la « recondite arcanae » du savoir lié au crapaud enluminer les traités les plus ésotériques de l’art sorcier où elle est un des symboles totémiques primordiaux. Elle entraîne ainsi le chercheur moderne dans la quête du savoir marécageux du paddock comme le faisait le Peuple du Crapaud dans le passé. Nous devrions à nouveau être attentifs à son croassement prophétique le soir dans les roseaux et tenir compte de la sagesse chthonienne des marais hantés d’Andumnos. 



crapaudine - dict. Le Littré [extrait]

Espèce de pierre qu'on croyait se trouver dans la tête des crapauds et qui est la dent pétrifiée du poisson appelé loup marin. "Il est faux que la crapaudine change de couleur et qu'elle sue quand on l'approche du gobelet où il y ait du poison; quoique Boot et quelques autres assurent que la crapaudine se trouve dans la terre, je ne voudrais pas néanmoins contester qu'il ne s'en trouve dans la tête des vieux crapauds, mais il est certain que celle que nous vendons ne provient pas de ces animaux", [Pomet, Hist. des drogues, dans DE LABORDE, Émaux, p. 233].




Le crapaud commun
par le Comte de Lacépède 1756-1825) Histoire naturelle, tome 1


Depuis longtemps l’opinion a flétri cet animal dégoûtant, dont l’approche révolte tous les sens. L’espèce d’horreur avec laquelle on le découvre, est produite même par l’image que le souvenir en retrace; beaucoup de gens ne se le représentent qu’en éprouvant une sorte de frémissement, et les personnes qui ont le tempérament faible et les nerfs délicats, ne peuvent en fixer l’idée, sans croire sentir dans leurs veines le froid glacial que l’on a dit accompagner l’attouchement du crapaud.

Tout en est vilain, jusqu’à son nom, qui est devenu le signe d’une basse difformité; on s’étonne toujours lorsqu’on le voit constituer une espèce constante d’autant plus répandue, que presque toutes les températures lui conviennent, et en quelque sorte d’autant plus durable, que plusieurs espèces voisines se réunissent pour former avec lui une famille nombreuse. On est tenté de prendre cet animal informe pour un produit fortuit de l’humidité et de la pourriture, pour un de ces jeux bizarres qui échappent à la Nature; et on n’imagine pas comment cette mère commune, qui a réuni si souvent tant de belles proportions à tant de couleurs agréables, et qui même a donné aux grenouilles et aux raines une sorte de grâce, de gentillesse et de parure, a pu imprimer au crapaud une forme si hideuse.

Et que l’on ne croie pas que ce soit d’après des conventions arbitraires qu’on le regarde comme un des êtres les plus défavorablement traités: il paraît vicié dans toutes ses parties. S’il a des pattes, elles n’élèvent pas son corps disproportionné au-dessus de la fange qu’il habite. S’il a des yeux, ce n’est point en quelque sorte pour recevoir une lumière qu’il fuit. Mangeant des herbes puantes ou vénéneuses, caché dans la vase, tapi sous des tas de pierres, retiré dans des trous de rochers, sale dans son habitation, dégoûtant par ses habitudes, difforme dans son corps, obscur dans ses couleurs, infect par son haleine, ne se soulevant qu’avec peine, ouvrant, lorsqu’on l’attaque, une gueule hideuse, n’ayant pour toute puissance qu’une grande résistance aux coups qui le frappent, que l’inertie de la matière, que l’opiniâtreté d’un être stupide, n’employant d’autre arme qu’une liqueur fétide qu’il lance, que paraît-il avoir de bon, si ce n’est de chercher, pour ainsi dire, à se dérober à tous les yeux, en fuyant la lumière du jour? [...]


 

Le crapaud
par Victor Hugo (1802-1885)

Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?
Le couchant rayonnait dans les nuages roses ;
C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident
Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent ;
Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie,
Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie ;
Grave, il songeait ; l'horreur contemplait la splendeur.
(Oh ! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ?
Hélas ! le bas-empire est couvert d'Augustules,
Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules,
Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils !)
Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils ;
L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière ;
Le soir se déployait ainsi qu'une bannière ;
L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;
Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde ; et, plein d'oubli,
Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,
Doux, regardait la grande auréole solaire ;
Peut-être le maudit se sentait-il béni,
Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini ;
Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche
L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche ;
Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,
Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux.

Un homme qui passait vit la hideuse bête,
Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête ;
C'était un prêtre ayant un livre qu'il lisait ;
Puis une femme, avec une fleur au corset,
Vint et lui creva l'œil du bout de son ombrelle ;
Et le prêtre était vieux, et la femme était belle.
Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.
– J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel ; –
Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie,
Peut commencer ainsi le récit de sa vie.
On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux,
On a sa mère, on est des écoliers joyeux,
De petits hommes gais, respirant l'atmosphère
À pleins poumons, aimés, libres, contents ; que faire
Sinon de torturer quelque être malheureux ?
Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.
C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent ;
Fauve, il cherchait la nuit ; les enfants l'aperçurent
Et crièrent : « Tuons ce vilain animal,
Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal ! »
Et chacun d'eux, riant, – l'enfant rit quand il tue, –
Se mit à le piquer d'une branche pointue,
Élargissant le trou de l'œil crevé, blessant
Les blessures, ravis, applaudis du passant ;
Car les passants riaient ; et l'ombre sépulcrale
Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle,
Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait
Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid ;
Il fuyait ; il avait une patte arrachée ;
Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée ;
Et chaque coup faisait écumer ce proscrit
Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,
Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave ;
Et les enfants disaient : « Est-il méchant ! il bave ! »
Son front saignait ; son œil pendait ; dans le genêt
Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait ;
On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre ;
Oh ! la sombre action, empirer la misère !
Ajouter de l'horreur à la difformité !

Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,
Il respirait toujours ; sans abri, sans asile,
Il rampait ; on eût dit que la mort, difficile,
Le trouvait si hideux qu'elle le refusait ;
Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,
Mais il leur échappa, glissant le long des haies ;
L'ornière était béante, il y traîna ses plaies
Et s'y plongea, sanglant, brisé, le crâne ouvert,
Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,
Lavant la cruauté de l'homme en cette boue ;
Et les enfants, avec le printemps sur la joue,
Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis ;
Tous parlaient à la fois et les grands aux petits
Criaient : « Viens voir ! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,
Allons pour l'achever prendre une grosse pierre ! »
Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré,
Ils fixaient leurs regards, et le désespéré
Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles.
– Hélas ! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles ;
Quand nous visons un point de l'horizon humain,
Ayons la vie, et non la mort, dans notre main. –

Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase ;
C'était de la fureur et c'était de l'extase ;
Un des enfants revint, apportant un pavé,
Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,
Et dit : « Nous allons voir comment cela va faire. »
Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,
Le hasard amenait un chariot très lourd
Traîné par un vieux âne éclopé, maigre et sourd ;
Cet âne harassé, boiteux et lamentable,
Après un jour de marche approchait de l'étable ;
Il roulait la charrette et portait un panier ;
Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier ;
Cette bête marchait, battue, exténuée ;
Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée ;
Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur
Cette stupidité qui peut-être est stupeur ;
Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue
Et d'un versant si dur que chaque tour de roue
Était comme un lugubre et rauque arrachement ;
Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant ;
La route descendait et poussait la bourrique ;
L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,
Dans une profondeur où l'homme ne va pas.

Les enfants entendant cette roue et ce pas,
Se tournèrent bruyants et virent la charrette :
« Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête ! »
Crièrent-ils. « Vois-tu, la voiture descend
Et va passer dessus, c'est bien plus amusant. »

Tous regardaient. Soudain, avançant dans l'ornière
Où le monstre attendait sa torture dernière,
L'âne vit le crapaud, et, triste, – hélas ! penché
Sur un plus triste, – lourd, rompu, morne, écorché,
Il sembla le flairer avec sa tête basse ;
Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce ;
Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant
Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,
Résistant à l'ânier qui lui criait : Avance !
Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence,
Avec sa lassitude acceptant le combat,
Tirant le chariot et soulevant le bât,
Hagard, il détourna la roue inexorable,
Laissant derrière lui vivre ce misérable ;
Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.

Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,
Un des enfants – celui qui conte cette histoire, –
Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,
Entendit une voix qui lui disait : Sois bon !

Bonté de l'idiot ! diamant du charbon !
Sainte énigme ! lumière auguste des ténèbres !
Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres
Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,
Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié.
Ô spectacle sacré ! l'ombre secourant l'ombre,
L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre,
Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant,
Le damné bon faisant rêver l'élu méchant !
L'animal avançant lorsque l'homme recule !
Dans la sérénité du pâle crépuscule,
La brute par moments pense et sent qu'elle est sœur
De la mystérieuse et profonde douceur ;
Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle
Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle ;
Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,
Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,
Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange
Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,
Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,
Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.
Tu cherches, philosophe ? Ô penseur, tu médites ?
Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites ?
Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour !
Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour ;
Quiconque est bon habite un coin du ciel. Ô sage,
La bonté, qui du monde éclaire le visage,
La bonté, ce regard du matin ingénu,
La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu,
Instinct qui, dans la nuit et dans la souffrance, aime,
Est le trait d'union ineffable et suprême
Qui joint, dans l'ombre, hélas ! si lugubre souvent,
Le grand innocent, l'âne, à Dieu le grand savant.