dimanche 9 novembre 2014

Dans les tiroirs de nos aïeules


Quelques mots griffonnés à la hâte, des lettres longuement méditées, une petite pensée, une intention délicate, un tendre souvenir, un bonjour de quelque part... Et puis le tiroir et l'oubli... jusqu'à ce qu'un jour, une autre main, étrangère à ces choses écrites en ces temps estompés, les en retire, pour les jeter ou les fourguer à quelque revendeur de vieux papiers. Ainsi, plus d'un siècle après, les mots intimes d'une époque entrent dans le domaine public. Ce qui fut adressé à une personne en particulier est désormais livré à tous les regards. Les paroles s'envolent, les écrits restent, dit le vieux dicton. Mais les mains qui les ont tracés sont retournées en poussière depuis bien longtemps. (Marie-Louise)


Que restera-t-il un jour de tous nos échanges numériques ? De ce blog même ? Collectionnera-t-on, dans le futur, les portables d'aujourd'hui contenant des sms aux orthographes approximatives, voire rudimentaires, fantaisistes en tous les cas ? Sans même évoquer leur contenu qui constituerait, assurément, le corpus d'une incroyable encyclopédie de la banalité, de la niaiserie et de l'insignifiance partagées. Et l'on dira : "Voilà de quoi l'on s'entretenait à cette époque ; voilà ce que furent les préoccupations en ces temps où l'on communiquait tant, que l'on se rencontrait très mal ; où le portable était devenu le marqueur d'un enfermement exhibé ; la valve d'une bulle verrouillée ; une prothèse destinée à combler le vide intérieur et le désarroi existentiel ; un talisman servant à conjurer la solitude intrinsèque ; un instrument servant à donner une plus-value à l'idée de soi-même, par quoi l'on se pénétrait d'importance ou, plus simplement, l'on se sentait exister ; une boîte vous rendant joignable à merci, détectable à souhait, prévisible même. Une vie sans aventures mais mille vies vécues par procuration, sur fond d'écran plat, à la portée d'un clic. Et cette génération béatement approbative ou complaisante, que l'on abreuvait de jouets, s'était prise à rêver du paradis pixelisé en temps réel, tandis que le monde, globalisé mais atomisé, de plus en plus absurde, sombrait peu à peu dans la folie..."


Oui, le monde à la portée d'un clic, mais une absence totale à l'autre, juste à côté ; un accès immédiat à tout ou presque, mais une vie sans substance, sans densité, sans attention réelle à la force de l'instant ; des écrans plats pour des vies plates ; où la sensation se croit intensité ; où le superficiel épaissi se pique de profondeur ; où le remplissage rembourre le vide ; où les monologues juxtaposés ou alternés tiennent lieu de dialogues et les bavardages de conversations ; où la signification tient lieu de sens ; où l'être se confond avec l'avoir et l'avoir avec le savoir... (MS)