lundi 17 novembre 2014

Les trois saisons de la vie


C'était quelque part en Gâtinais, au cours de l'arrière-saison. Nous longions les bords d'un étang. Tu disais de l'automne, dont nous sentions déjà les prémices, qu'il était un peu comme un second printemps, le baume devenu saveur, la tendresse raffermie, les couleurs pastelles de la floraison et les teintes chatoyantes de l'été passées dans les tons plus chauds et apaisés du feuillage changeant. Tu évoquais le classique parallèle entre les saisons et les âges de la vie qui n'ont pourtant pas cette succession chronologique que l'on se plaît habituellement à croire, car non seulement elles peuvent se contenir mutuellement, mais encore, elles n'ont pas la correspondance qu'on leur suppose. Tu disais même que certaines périodes de la vie étaient proprement hors saison car elles n'avaient le caractère d'aucune ; que les saisons du corps n'étaient pas celles de l'esprit... Devant mon étonnement, tu m'appris que tu faisais simplement tienne la pensée de Nietzsche qui disait, notamment, que les vingt premières années n'étaient jamais qu'une préparation de la vie et les vingt dernières celle du regard synoptique et intérieur, où l'on accorde ensemble tout ce que l'on a pu vivre auparavant ; que l'existence se jouait, pour l'essentiel, sur une période de trois décennies, entre vingt et cinquante ans ; que l'été correspondait à la première décennie, entre vingt et trente ans donc, où l'on brûlait – souvent en la gaspillant – une grande partie de l'énergie, par les ardeurs et l'impétuosité propres à cet âge ; que le printemps ne commençait véritablement qu'à partir de la trentaine, caractérisé par un air tantôt trop chaud, tantôt trop froid, toujours agité et stimulant, une sève jaillissante, partout une profusion de feuilles, de floraisons embaumées, beaucoup de matinées et de nuits enchanteresses, un travail pour lequel c’est le chant des oiseaux qui nous éveille, un vrai travail à cœur joie, sorte de jouissance de notre propre vigueur, renforcée par un avant-goût d’espérance ; qu'avec la quarantaine débutait l'automne de la vie, des années semblables à un haut plateau vaste et montagneux sur lequel court un vent frais ; avec un ciel limpide et pur par-dessus, son regard posé sur le jour et jusqu’au cœur des nuits avec toujours la même clémence ; c’est le temps de la récolte et de la plus cordiale gaieté ; que l'hiver, qui n'est pas une saison humaine, pénétrait en permanence les trois autres, dans les périodes de solitude, de maladie, de chagrin, de dépression... L'Ami, les saisons du cœur sont belles toujours.


Illustration d'en-tête : tableaux de Henri Biva (1848-1929)

Citations en italique : F. Nietzsche, Humain, trop humain : un livre pour esprits libres