dimanche 2 novembre 2014

Mythologie barbare


Dans le jardin de Pan, le gentil dieu cornu,
Ce grand parc fleurissant de Gaule jusqu’en Thrace,
Danse le chèvre-pied, ne laissant nulle trace,
Et rit en dévorant un noble fruit charnu.

Mille cours d’eau bien fraîche, il peut s’y baigner nu,
Celui qui ne craint pas qu’une ondine l’embrasse ;
Elle n’a point rougi, le regardant en face,
Son visage arborant un sourire ténu.

Ondine et chèvre-pied, qui peut dire où ils sont ?
Le promeneur en vain contemple les buissons
Car plus rien d’enchanté n’y danse, ce me semble.

Mais peut-être qu’un jour, le dieu Pan reviendra,
La fête en ces grands bois de nouveau se tiendra,
Ondine et chèvre-pied s’amuseront ensemble.


Pan serait l'un des rares noms divins attribuables à la période commune des Indo-Européens. Pan est un dieu-lune (d'où ses cornes, qui sont initialement un croissant de lune). Dans la mythologie grecque, il est une divinité de la Nature, protecteur des bergers et des troupeaux. Il est souvent représenté comme une créature chimérique, mi-homme mi-bouc, à l'image des satyres et des faunes dont il partage la compagnie. Cette apparence de Pan est sujette à caution : si dans l’Hymne homérique, il porte barbe, cornes et pieds de chèvre, dans l'art figuré, il est parfois représenté sous les traits d'un jeune homme avec une tête et une courte queue de chèvre.


Chez Plutarque, on le trouve plus proche des héros que des dieux, puisqu'il aurait été mortel : l'auteur raconte que le pilote égyptien d'un navire entendit une voix venue du rivage de Paxos qui criait son nom (« Thamous ») et lui demandait d'annoncer que « le grand Pan est mort » ; toutefois Reinach propose une interprétation alternative de ce mythe : la voix aurait dit « Thamous, Thamous, Thamous le très-grand est mort », faisant référence aux lamentations rituelles des « Syriens » de l'époque à propos d'Adonis, également appelé Thamous. Toutefois, le caractère mortel de Pan est interprété comme une représentation du cycle des saisons, notamment du passage de la belle saison à l'automne puis à l'hiver.

Pan est présenté comme le dieu de la foule, et notamment de la foule hystérique, en raison de la capacité qui lui était attribuée de faire perdre son humanité à l'individu « paniqué », et de déchirer, démembrer, éparpiller son idole. C'est l'origine du mot « panique », manifestation humaine de la colère de Pan. Si l'on attribue à Pan des comportements peu bienveillants (il rendrait fou celui ou celle qui le verrait) , il faut faire abstraction des attentions qu'il portait aux bergers et à leurs troupeaux dont il était « naturellement » le protecteur.


Les amours de Pan

William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), Nymphes et Satyre, 1873


La nymphe Syrinx se transforma en roseaux des marécages pour échapper à Pan qui voulait l'attraper. Pan confectionna un instrument de musique auquel il donna le nom de syrinx, connu sous celui de flûte de Pan qui consiste à souffler dans des roseaux plus ou moins courts et à y trouver un son plus ou moins aigu. 

Ci-contre à gauche, Syrinx, par Arthur Hacker (1858-1919)



La nymphe Écho dont la voix merveilleuse rendait tout homme amoureux. Pan la rattrapa et l'éparpilla sur toute la Terre. Il n'en reste que l'écho, pâle imitation et une fille, Jynx, qu'Héra, pour la punir d'avoir favorisé les amours de Zeus avec Io, métamorphosa en statue de pierre ou en un oiseau utilisé dans les conjurations amoureuses, le torcol.

Ci-contre à gauche, Nymphe enlevée par un faune (1860) par Alexandre Cabanel (1823-1889) - Musée d'Orsay, Paris
Ainsi, Syrinx, pourchassée par envie, s'échappa et fut rassemblée post mortem (et ainsi rattrapée), alors qu'Écho pourchassée par jalousie fut rattrapée puis éparpillée dans la mort (et ainsi disparut). Le mythe de Pan concentre toute la dualité de l'imitation : désir/jalousie, rassembler/éparpiller, présence/absence.

Le berger de Sicile Daphnis est l'éromène de Pan.  
Séléné (personnification de la Lune) se laissa séduire en acceptant un troupeau de bœufs blancs.
La nymphe Euphéné lui donne un fils, Crotos, devenu la constellation du Sagittaire. 


La métamorphose de Syrinx
selon Ovide
 Livre 1 des Métamorphoses (1.689 à 1.713)
Traduction de A.-M. Boxus et J. Pouce

 Jean-François de Troy (1679-1752), Pan et Syrinx, 1722-1723

Tum deus : « Arcadiae gelidis sub montibus » inquit

1, 690
«inter hamadryadas celeberrima Nonacrinas naias una fuit : nymphae Syringa uocabant. Non semel et satyros eluserat illa sequentes et quoscumque deos umbrosaque silua feraxque rus habet. Ortygiam studiis ipsaque colebat

1, 695
uirginitate deam ; ritu quoque cincta Dianae falleret et posset credi Latonia, si non corneus huic arcus, si non foret aureus illi ; sic quoque fallebat. Redeuntem colle Lycaeo Pan uidet hanc pinuque caput praecinctus acuta

1, 700
talia uerba refert... » Restabat uerba referre et precibus spretis fugisse per auia nympham, donec harenosi placidum Ladonis ad amnem uenerit ; hic illam cursum inpedientibus undis ut se mutarent liquidas orasse sorores ;

1, 705
Panaque cum prensam sibi iam Syringa putaret, corpore pro nymphae calamos tenuisse palustres, dumque ibi suspirat, motos in harundine uentos effecisse sonum tenuem similemque querenti. Arte noua uocisque deum dulcedine captum :

1, 710
« Hoc mihi colloquium tecum » dixisse « manebit », atque ita disparibus calamis conpagine cerae inter se iunctis nomen tenuisse puellae.
 

Alors le dieu dit : « Au pied des montagnes glacées d’Arcadie, parmi les Hamadryades de Nonacris, la plus célèbre était une Naïade que les nymphes appelaient Syrinx.

Plus d’une fois, elle avait échappé aux satyres qui la poursuivaient et aux dieux qui hantent les forêts ombreuses et les grasses campagnes.

Elle honorait par ses activités la déesse d’Ortygie, et même lui avait voué sa virginité ; ceinte elle aussi à la manière de Diane, elle aurait pu faire illusion et passer pour la fille de Latone, si elle n’avait eu un arc de corne, au lieu de l’arc d’or de la déesse.

Même ainsi, on les confondait. Un jour qu’elle revenait du mont Lycée, Pan la voit et, portant sur la tête une couronne d’aiguilles de pin, il lui adresse ces paroles... »

Il restait au dieu à relater le discours de Pan, et le dédain de la nymphe pour ses prières et sa fuite à travers champs, jusqu’à ce qu’elle arrive au bord sablonneux du paisible Ladon ; là, les eaux arrêtant sa course, elle avait prié ses sœurs liquides de la métamorphoser.

Pan croyait déjà Syrinx à sa merci, mais dans ses mains il ne saisit que des roseaux du marais et non le corps de la nymphe.

Et tandis qu’il pousse des soupirs, l’air qu’il a déplacé à travers les roseaux produit un son léger, une sorte de plainte.

Séduit par cette nouveauté et la douceur de cette mélodie, Pan dit : « Pour moi, cela restera un moyen de converser avec toi ». Et ainsi grâce à des roseaux inégaux reliés entre eux par un joint de cire, il perpétua le nom de la jeune fille.