vendredi 14 novembre 2014

Secrètes bucoliques

L'Ami, la saison est là, enfin, où le jour qui fraîchit et la nuit qui tombe si vite me hâtent de rentrer au foyer. Le foyer... Quel bonheur, justement, d'allumer dans la cheminée un petit feu. Je me prends alors un peu le temps de regarder danser les timides flammes avant d'installer mon écritoire, ayant posé déjà, devant l'âtre, une petite marmite dans laquelle mijotent quelques légumes préparés la veille. De temps à autre, j'y jette un coup d'œil, entre deux lignes, ou quand l'inspiration déserte mon esprit. Parfois je m'assoupis, bercée par le feu qui ronronne et la soupe qui glougloute. L'on se croirait dans une chaumière. Je m'y love comme une chatte dans un panier. C'est délicieux. Je me dis : le bonheur, c'est d'être bien partout. Mais le ciel, c'est d'être bien chez soi. D'être soi. D'être, tout simplement. Certains soirs, quand la muse Thalie se fait attendre et que l'heure d'Érato n'a pas encore sonné, je me plonge dans la lecture d'un livre ; j'aime aussi feuilleter un album d'images ou écouter une musique apaisée en buvant du thé. Rien n'égale ces instants dilatés dans la douceur presque pastorale du foyer retrouvé, dans un au-delà du monde et de son vain tumulte, au cœur même de la cité dont on ne soupçonne pas les secrètes bucoliques.

Oui, l'Ami, je salue cette saison qui nous incline à intérioriser nos élans, à tricoter une sensibilité plus chaude à nos âmes, à entrer dans la profondeur des choses après les ardeurs de l'été si lointain déjà. Cette saison est aussi de poésie, celle des mots retrouvés, comme tu dis, des mots revirginisés et réenfantés ; de la vie qui s'apprécie d'être elle-même, posée dans la justesse de l'instant, ce frôlement d'éternité, cette caresse d'infini, ce frémissement d'absolu ; l'idée infime et pourtant si puissante qu'il se passe quelque chose et que ce quelque chose se laisse parfois toucher du bout de l'âme, pour peu de tourner l'esprit - que tu définis un jour comme une parabole cosmique - dans la juste direction : celle du cœur.

Je salue encore cette saison hospitalière en laquelle nous nous rencontrâmes. Elle fut d'accueillante maturité, consolante et protectrice. Nous nous y installâmes, je crois, à demeure, un peu comme à une croisée qui ne finirait jamais, une perpendiculaire définitive. Mais comme les heures s'écoulent vite ! Comme ce temps de vraie vie est plus fluide que l'éther ! Demain matin, je ne sortirai dans le monde que pour la réjouissance de retrouver encore, le soir venu, ce havre de tranquillité et de paix domestique ; où tant de choses dites dans la quiétude continuent de résonner et appellent à dire bien plus : où tant de choses déjà écrites inspirent à écrire encore et davantage. Car il est des choses, en effet, qui s'écrivent mieux qu'elles ne se disent. Souvent, les mots que l'on prononce tombent à plat, perdent de leur intensité dans le flot des paroles ; ceux que l'on pose sur le papier gagne en substance ; posés, ils se proposent mieux, ce me semble, à une écoute plus attentive, dans l'espace intérieur, plus grand, évolutif à souhait. Lire, dis-tu, c'est écouter deux fois car c'est répéter en soi les mots de l'autre.

Mais déjà sonne le milieu de la nuit. Je cours me jeter dans les bras de Morphée. Peut-être entendrai-je la lyre d'Orphée, comme dit le poète ? Peut-être le sommeil sera-t-il de plomb, régénérateur, mais au sortir duquel il est aussi si difficile de quitter sa couche dont il faut alors littéralement s'arracher, rejeter les draps qui font corps avec nous, qui sont comme une seconde peau.

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