samedi 20 décembre 2014

Ces mots en moi

L'Ami, tu dis qu'aucun mot jamais ne se perd, ni celui que l'on prononce dans la clarté du jour, ni celui que l'on murmure au creux de l'ombre, ni même celui que l'on retient et qui s'habille de regard ; qu'un mot libéré chevauche les ondes de l'océan mental et fait le tour du monde, avant de s'en revenir, chargé d'espaces et d'escales ; qu'il n'est rien qui ne fût dit déjà, ni rien qu'il ne reste à dire ; que les mots ont un sens figuré qui appartient à tous et un sens propre qui n'appartient qu'à soi ; qu'ainsi, un mot prend autant de sens que le nombre de pensées qui le pensent et d'autant de bouches qui le prononcent ; enfin, que tout ce qui émane d'un point retourne à ce point car l'infinitude procède de l'infime et l'éternité de l'instant.

L'Ami, il est des mots que j'aimerais n'avoir jamais libérés car j'ai lâché parfois dans le monde des sons difformes nés de mes pulsions ; mais il en est d'autres, nés de mes élans, que je répète encore et encore, pour les nourrir de toute la force de mon être ou, plus simplement, parce que je ne me lasse pas de m'entendre les dire, tel un mantra que l'on récite mille et une fois. Car il est en soi des pensées qui ont besoin de s'incarner en eux, de se faire chair et organes, de revêtir toutes les fonctions d'un organisme, celle-là même de la reproduction ; car de la rencontre des mots naissent d'autres mots ; c'est ainsi qu'ils se perpétuent et portent la pensée qui évolue par eux et en eux.

L'Ami, certaines nuits, quand Séléné est souveraine dans le ciel endormi, montent en moi des mots irrépressibles qui me débordent comme une coulée de lait ; je les envoie alors à l'univers tels des flèches tirées par un arc. Les entends-tu ? Ils ont le goût de mon âme. Les aimes-tu ?

Illustration : Jules Louis Machard (1839-1900), Séléné, 1874