mardi 23 décembre 2014

En ce Noël


     Il avait pratiquement veillé toute la nuit. Il devait prendre le petit déjeuner chez Héloïse qui partira en province dans la journée. Elle fêtera Noël chez son frère, dans la région d'Angers. Si le cœur lui en disait, il pourrait l'y rejoindre. Ce serait l'occasion de se gorger de visites de châteaux et, au passage, de certaines bonnes caves de sa connaissance. Lui qui aimait tant les vins de la Loire. En tous les cas, elle s'absenterait toute la semaine mais serait de retour pour le nouvel an. De son côté, il passerait Noël chez Isabelle, avec les enfants. Cela faisait tout de même six mois qu'il n'y était pas retourné. Il en profiterait pour récupérer quelques affaires. Héloïse se demandait comment elle allait passer la Saint-Sylvestre. Se rendrait-elle à une des nombreuses invitations qu'elle avait reçues ? Pourquoi, finalement, n'organiserait-elle pas une soirée chez elle ? Ou alors, se laisserait-elle pourrir sur le canapé en s'envoyant quelques films ? Et lui, serait-il là ou avait-il prévu autre chose ? N'avait-il pas envie de lâcher prise, juste un peu ? S'il voulait, elle demanderait à une amie de se joindre à eux. Il lui serait salutaire de s'accorder cette parenthèse dans son existence de moine. Il avait besoin de se purger, au risque, sinon, d'imploser. Mieux valait encore s'éclater. Enfin, on se comprenait. Il lui répondit qu'il y réfléchirait. Qu'il lui téléphonerait dans la semaine pour l'en aviser. Qu'après tout, elle avait peut-être raison. Qu'il lui fallait impérativement faire une pirouette. Que ça commençait à bien faire. Et tutti quanti.


      Il accompagna Héloïse à la gare de Montparnasse. Son train ne partait que dans trois quarts d'heure. Ils avaient le temps de boire un café et de se dire certaines choses qui leur brûlaient les lèvres. Qu'ils entretenaient une relation bien singulière. Qu'ils s'aimaient bien. Qu'ils s'estimaient même beaucoup mais qu'ils étaient l'un comme l'autre détachés de la tentation amoureuse. Qu'il leur semblait avoir échappé à cette chute qui vous rendait puéril. Qui vous faisait dire des niaiseries et faire des bêtises. Qu'ils avaient de toute façon passé l'âge et qu'il n'y avait rien de tel que la maturité tranquille, surtout si on n'était ni coincé ni bourré de principes sclérosants. Changeant de sujet, il lui rappela de ne pas oublier de rapporter sa flûte traversière. Quand elle était plus jeune, elle avait suivi des cours mais sans pousser la chose plus avant. Il lui avait demandé si elle voulait bien s'y remettre, de sorte à l'accompagner dans ses improvisations à la guitare. Ils pourraient ainsi se faire de belles soirées. L'idée ne déplut pas à Héloïse. Elle finira même par l'enchanter tout à fait car elle se rendait compte qu'elle avait gardé en elle un sentiment d'inachevé par rapport à ce qui fut un jour sa passion : la musique en général et la flûte traversière en particulier. Oui, l'idée lui plaisait. Elle lui avait même parlé d'une amie qui jouait de la harpe celtique à ses heures perdues. Elle était certaine qu'elle se joindrait volontiers à eux. Trois bricoleurs en musique, sans prétention, ça pouvait le faire. On était entre soi. C'était curieux, Héloïse avait toujours une amie dans sa manche.

      Quand ils se furent quittés, il s'attarda un peu dans le hall de la gare, se demandant si Héloïse n'était pas, en fin de compte, celle qui lui ferait passer Rose. Qui lui permettrait d'opérer la transition. Héloïse était en quelque sorte une antichambre. Mais en avait-il réellement et profondément envie ? Ne persistait-il pas dans sa résistance ? Ne s'obstinait-il pas dans son refus de déposer enfin et définitivement les armes ? Mais quelles armes ? Celles de défense ou de reconquête ? Se défendre contre quoi ou qui ? Reconquérir quoi ou qui ? Rose ? Laquelle ? La Rose bonbon ou la Rose noire ? Il ne restait que ces deux versions. Et aucune n'était un cadeau.

[...]

      Rentré chez lui, il se dépêcha d'ouvrir la fenêtre afin d'aérer. Décidément, il fumait trop ! Il fit un tour d'horizon : au loin, côté Sud-Ouest, la grande roue de la Concorde et au-delà, les immeubles du Front-de-Seine, un quartier qu'il connaissait bien ; à droite, la tour Eiffel, la tête dans les nuages, et le bout du dôme des Invalides ; encore plus à droite, le Ritz, toujours en travaux, et le toit vert de la Madeleine ; juste en face, des bureaux, déserts en cette veille de fête. Par le couloir, il avait vue, d'un côté, sur l'Opéra Garnier en avant-plan et, en arrière-plan, sur le Sacré-Cœur niché sur son Montmartre et, de l'autre côté, sur la tour Montparnasse émergeant d'un mer de toits. Les fameux toits de Paris... 


      Après s'être préparé un café, il relut ses dernières notes, biffa certains passages, en compléta d'autres. Écrire était une vraie entreprise. Qui lui laissait peu de loisirs. Parfois, il s'obligeait à sortir. Prendre l'air, tout simplement. Respirer la ville. S'immerger dans la foule. Se fondre dans la masse. Mais dans sa tête, il continuait d'écrire. Chose qui énervait Isabelle au plus haut point chaque fois qu'ils se voyaient. Il ne s'attardait jamais. Il avait hâte de retourner dans son nid. De retrouver sa bulle. Devenait-il asocial ? Héloïse était absente pour une bonne semaine. Il serait tranquille pendant quelques jours. Elle ne le dérangeait pas vraiment car elle n'était pas accaparante. Il fallait être honnête. Il lui arrivait de se montrer insistante, mais uniquement quand elle sentait qu'elle pouvait l'emporter. Elle se pointait juste de temps à autre, sans dépasser la mesure. Elle respectait son besoin de solitude. Il avait pourtant remarqué que depuis qu'ils se connaissaient, elle sortait moins. En temps normal, elle passait plus de temps à l'extérieur qu'à la maison. Les choses étaient en train de s'inverser. C'était sensible. Il y était certainement pour quelque chose, il ne fallait pas se voiler la face. Quels étaient les sentiments réels d'Héloïse à son égard ? Finalement, il ne la connaissait pas plus que cela. Et pour l'heure, il n'avait pas envie d'en savoir plus long. Leur relation, telle qu'elle était, lui convenait parfaitement. Du plus serait peut-être du trop. C'est-à-dire du pas assez. Voire du jamais assez. L'expérience avec Rose était encore vive. Avec Héloïse, il savait que ce ne serait pas l'argent. Ce serait autre chose. Forcément. Mais quoi ? Il n'en avait aucune idée. Isabelle lui demandait juste des moments de vraie présence. Des moments de pure écoute. Elle n'était vraiment pas exigeante et rendait plus qu'elle ne prenait. Bien plus. Avec Rose, un agréments pouvait se payer au décuple de désagréments. Au comptant ou à terme. Mais sûrement. Encore devait-il la mettre en sourdine car lui non plus n'était pas facile à vivre. Il fallait qu'une femme fût drôlement patiente. Il se dit qu'il avait finalement toujours vécu en vieux garçon. La vie conjugale lui avait toujours semblé extrêmement contraignante, limitative par nature. Une source de conflits de caractères, d'humeurs, d'intérêts. Elle lui apparaissait comme un marché où il fallait négocier sans cesse ses penchants, ses désirs, ses vues, ses préférences, sa personnalité même. Certes, elle avait un côté équilibrant, par les nécessaires limites qu'elle posait, par les repères qu'elle offrait, par ses vertus régulatrices de l'imprévisible et fantasque nature humaine. Qui n'était pas uniquement régie par la raison, loin s'en fallait. Mais c'était tout de même cher payé. Que de renoncements pour avoir sa petite vie bien rangée, bien rassurante ! Isabelle demandait si peu. Rose voulait tout. Et Héloïse ? Comment serait-elle si leur relation passait de l'autre côté du miroir ? N'était-ce pas un peu comme une carte postale qui met en image une région, tout à son avantage, inspirant par là même l'envie d'y vivre ? Sauf que, si l'image est patiente, le réel l'est beaucoup moins. Dans une relation conjugale, il faut toujours conjuguer les choses aux mêmes temps. Justement ! Éviter les fautes d'accords. Ne pas se tromper d'auxiliaire...

      Il était plus que l'heure de se mettre en chemin. D'aller chez les siens pour réveillonner, comme on dit. Isabelle le lui avait annoncé : « Je te préviens, ce ne sera pas un Noël de grosse bouffe. Il n'est plus question que je participe à ce débordement alimentaire. Et puis sache qu'il n'y aura pas de viande car je refuse de cautionner cette hécatombe animale, juste pour remplir des panses. » Pourquoi le prévenir ? De toute façon, il n'était pas d'humeur festive. La fièvre consumériste lui tapait sur le système. La veille, il avait fait quelques courses dans un supermarché encombré par la foule des veilles de fêtes. L'atmosphère y était frénétique, quasi inquiète, comme si le lendemain il devait n'y avoir plus rien à manger ! Les caddys chargés jusqu'au bord valsaient et s'entrechoquaient dans la caverne d'Ali Baba. Les regards étaient gastriques, presque bovins, absents, à la limite du hagard. Les gens faisaient la queue devant l'étal des huîtres, produit festif obligé. Les escargots de Bourgogne avaient été dévalisés, suivis de près par le saumon et le foie gras. Finalement, il se demanda si une boîte de cassoulet William Saurin n'eût pas fait l'affaire pour passer l'année, histoire d'être en phase avec son temps. En un éclair, il revit l'évolution humaine, depuis l'homo erectus, en passant par le chasseur-cueilleur du paléolithique et l'agriculteur-éleveur du néolithique, jusqu'à l'homo consumerus et festivus du 21e siècle, dégradé au rang de bio-usine de traitement sur pied des produits trafiqués de l'agro-alimentaire concentrationnaire. Il eut beaucoup de peine à croire que le Big Bang originel finirait à la caisse d'un supermarché. Quant à la viande, Isabelle prêchait un converti, elle le savait. Quand il avait lu Le livre noir de l'agriculture, d'Isabelle Saporta, il en fut effondré. Comment les hommes pouvaient-ils être aussi ignobles à l'encontre des animaux ?! Certaines méthodes d'élevage relevaient tout simplement de l'horreur. C'était proprement criminel. Il repensa à ces mots de Léonard de Vinci, un précurseur dans bien des domaines, assurément : « J'ai très tôt renoncé à la viande et un jour viendra où les hommes tels que moi proscriront le meurtre des animaux comme ils proscrivent aujourd'hui le meurtre de leurs semblables. » S'il s'écoutait, il prendrait un petit déjeuner à chaque repas. Pain, beurre et confiture étaient sa trinité alimentaire. Le café en sus.

© Marc Sinniger, Le roman de Rose ou la dernière Héloïse (extrait) - Photos MS

2 commentaires:

  1. Tarentule Acidulée23 décembre 2014 à 20:33

    Paris-Gala spécial Noyeux Joel (Alias Ms qui signifie mano solo en français avec une main) je cours acheter au kiosque la suite à deux mains -

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