jeudi 29 janvier 2015

Du recentrage sur l'Irréductible 1

Le Monde n'a plus besoin de vous ni de moi... Nous voyons enfin apparaître le miracle d'une société animale, une parfaite et définitive fourmilière... 
Paul Valéry (1)
     La doctrine issue de la pensée d'Auguste Comte, le positivisme, marquera une rupture profonde et capitale dans le continuum de la conscience-connaissance. Méthode cognitive complémentaire d'autant plus considérable et évolutive qu'elle ouvrait les portes de la perception par le « bas », c'est-à-dire par le monde de la matière et des apparences, l'esprit scientifique allait par malheur rapidement et sûrement régresser vers le scientisme qui aboutira à l'empirisme logique et finira fatidiquement par s'imposer comme La méthode, c'est-à-dire l'unique valable, la seule vraie. Ainsi la spécificité normalement convergente s'est-elle brisée en mille spécialités parallèles et transversales irrémédiablement superficielles. En se coupant de la verticalité du pourquoi, on allait s'égarer dans l'horizontalité du comment. La pensée unidimensionnelle, servie par les applications matérielles de la science répandues sur toute la planète, entraînera logiquement l'uniformisation des civilisations humaines dont les effets désastreux sont aujourd'hui généralement visibles. Du haut de son rationalisme desséchant, le dictateur infaillible ordonne désormais les destins particuliers et collectifs. Panacée à tous nos problèmes, il s'active à nous construire un avenir science-fictionesque car on n'arrête pas le Progrès. La technocratie a produit une société technocentrique et proprement anthropophage. (2) L'humanité s'est donné un fatum aveugle sans miséricorde qui échappe à toute maîtrise. Le scientisme réduit l'irrationnel à une illusion et y relègue ce qui n'est pas scientifiquement démontrable, c'est-à-dire sensoriellement perceptible, mécaniquement exploitable et donc économiquement traduisible.(3) Ainsi le Monde est-il devenu une immense place de marché où tout et son contraire se négocient. Le règne des marchands et des camelots est arrivé à son apogée.

     Du sujet, on ne garde que le corps, qui est objet et tombe sous le sens, écrit Lanza del Vasto. Mais l'esprit tombe-t-il sous le sens ? Non. Rangeons-le donc parmi les futilités. Et l'Absolu, l'Infini, l'Éternel, le Parfait tombent-ils sous le sens ? Non. Ce sont donc des inventions du sujet.(4) Ainsi l'auteur résume-t-il le matérialisme pratique dont il dit par ailleurs que c'est l'esprit optant contre soi-même pour son contraire, optant pour l'extérieur contre l'intérieur, pour l'inférieur contre le supérieur, renversement de l'ordre cosmique et de la hiérarchie des valeurs, subversion érigée en système. (5)

     Déjà tout menace d'être numérisé et totalisé. Combien de temps encore l'homme somatique échappera-t-il au code-barre qui s'apprête à le frapper ? (6) Le cauchemar Orwellien frappe à nos portes. La science étudie le corps comme un objet et l'économie le tient pour un produit. Traité comme une marchandise, l'humain se négocie, s'échange, périme et se jette.

     D'un côté, les politiques affichent leur attachement aux libertés et aux droits de l'Homme, de l'autre, les marchands les bafouent, souvent cautionnés par les premiers, car le libre-échangisme économique ne peut, par sa nature, s'embarrasser d'aucune restriction. On peut toujours discourir et faire des déclarations, les mots se laissant dire, mais la lettre est morte. Les marchands l'ont toujours parfaitement compris. Ils ont de même toujours bien senti que, tout étant composé, tout se décomposait irréversiblement et que l'attachement à la lettre créait un décalage entre l'être et le réel, assimilé exclusivement à l'avoir. C'est par cette brèche qu'ils s'engouffrent et dans ce flottement qu'ils prospèrent. Ils savent que la loi écrite finit par contrarier le marché, de même que toute limite établie, telles que les frontières nationales, la souveraineté des états, les religions, les traditions, les organisations et les pratiques alternatives. Le marché tend donc à dépasser la lettre mais en une transcendance inversée et non libératrice. Tout doit en effet être soumis à la loi de l'offre et de la demande, d'où l'arraisonnement utilitaire de l'humain, de la vie, de la nature et de la culture.

     La promesse d'une prospérité universelle ne sera pas tenue, ni celle du plus-avoir vers un mieux-être, ni celle du plus-savoir vers un plus-être. Les mécanismes de la domination du marché sont installés au cœur des institutions. La désintégration des champs identitaires traditionnels, déstabilisés et dévitalisés, fait qu'ils n'assurent plus leur fonction amortissante et équilibrante. La question de Jean Fourastié sur la faillite de l'Université et la thèse qu'il y développe apparaissent, près de quarante après, dans toute leur pertinence. L'auteur y faisait une mise en garde sévère contre le péril qui menace la perception du réel, l'ardeur de vivre et donc la durée de l'humanité. Pour lui, la mentalité traditionnelle, très lentement évolutive et donc inscrite dans le long terme, repose sur le consensus unanime du groupe. Or, la destruction de l'édifice de la mentalité traditionnelle par la pensée expérimentale explique l'éclat des progrès techniques à court terme et le désarroi de l'homme devant le sens de la vie.(7)

     La technosphère nivelle toutes les échelles et enfonce l'homme dans l'expérience d'une solitude existentielle qui s'exacerbe dans le contexte d'une mondialisation aveugle qui assimile les individus sans les restituer à eux-mêmes, c'est-à-dire sans respecter leur unicité intrinsèque. En effet, la société évolue de telle façon que chaque individu ne se sent plus que comme un simple numéro. Et ce sentiment partagé est loin d'être un fantasme car ils sont de plus en plus nombreux à le vivre concrètement.

     Face à ce mondialisme économique et financier niveleur et uniformisant, on pouvait penser que la planétarisation de l'humanité, effective à travers le cosmopolitisme (8) des grandes villes, non seulement achèverait le cycle de Babel, mais créerait les conditions d'un véritable contrepoids : celui d'une fraternisation des peuples résistant de concert aux forces centrifuges car communément engagés dans la défense de leurs différences. Malheureusement, il apparaît que cette rencontre évolue davantage vers un renouvellement de Babel qui voit les hommes se confondre dans une fausse unité pour construire une nouvelle tour de chimères, c'est-à-dire un village global fondé sur l'économie et la technologie, où le seul marché accomplirait et scellerait la liberté tout court. Ce métissage forcé, cette massification des individus ne visent en fait qu'à dissoudre toutes les particularités dans un bouillon unique pour produire des consommateurs veules et dociles et d'autant plus frustrés que le système qui les malaxe est par nature prédateur et exclusif. Mais la frustration systématique finit par devenir systémique et endémique, engendrant d'abord la hargne puis la rage qui, conjointe à la peur viscérale de manquer, d'être écarté, oublié, ignoré ou nié, crée toutes les conditions d'une poudrière sociale et donc d'une guerre civile.

     Cette violence, instituée par un système compresseur et annihilant, s'atomise et irradie les rapports particuliers. Si la violence des plus faibles, socialement parlant, se montre généralement brutale et physique, celle des nantis est d'autant plus perverse et conséquente qu'elle s'abrite derrière les institutions ou la conjoncture, posture d'autant plus confortable quand ces dernières sont le fait de l'extérieur. Ainsi, par exemple, certaines décisions de l'Union Européenne permettent-elles aux gouvernements nationaux de se défausser à bon compte, de même qu'une crise financière mondiale ou une conjoncture défavorable surgissent-elles à point nommé pour ne pas avoir à tenir des promesses électorales.

     Malgré le discours officiel sur la régulation, la société de marché tend à évoluer vers l'état de nature, dans sa déclinaison la plus primaire : le fort mangeant le faible. En cela, elle se révèle être une antithèse de la civilisation, au sens que les Lumières donnaient à cette qualité, c'est-à-dire le contraire de la barbarie et donc de l'état de nature.

     Quand on est placé en défaut de soi-même, il devient difficile, voire impossible de reconnaître l'autre, d'autant plus quand celui-ci est très différent. Qu'un seul être nous manque et tout est dépeuplé. Mais quand on se manque à soi-même, tout est surpeuplé ! Or, au sein d'un système altérant, où les pouvoirs sont désincarnés, l'autre est un bouc-émissaire tout désigné à la vindicte. Bien-sûr, l'autre, par excellence, c'est d'abord l'étranger, et bien davantage s'il doit vivre d'expédients et d'exactions. À lui seul d'endosser ce que l'incurie et l'inconséquence des décisionnaires ont mis en place et laissent pourrir, relayés par certains groupes de pression subventionnés à la générosité angélique et irresponsable qui bradent plus facilement les biens d'autrui qu'ils n'engagent les leurs, qui fustigent volontiers les particularismes endogènes pour mieux soutenir et promouvoir les identités exogènes.

     La peur de l'étranger traduit la peur de l'autre en tant que tel et donc, dans le fond, celle de perdre et surtout de se perdre. Encore faut-il que l'identité soit déjà fortement altérée pour susciter une telle réaction. Il convient donc de s'interroger sur la nature du système altérant qui crée les conditions de la crispation, de la méfiance et du mépris, plutôt que d'incriminer l'insécurité ambiante qui justifierait une mise à l'index catégorielle et exclusive ou, pire encore, d'empêcher, par exemple, le légitime débat sur les problèmes d'une immigration massive et incontrôlée par l'imprécation systématique et la menace inquisitoriale. (9)

     L'étranger est à la fois un révélateur et un interpellateur. Il nous permet de confronter notre façon de nous projeter dans le monde, de mesurer les limites de notre identité et donc de les élargir. La conscience de l'universalité de la personne humaine a besoin de passer par cette rencontre. L'humanité en nous sera toujours gagnante et l'essentiel sauf. Quant à notre spécificité culturelle, elle s'en trouvera affermie et fécondée. Affermie car l'hospitalité révèle et élève la dimension du chez-soi et la force inclusive du soi ; fécondée, en ce qu'il se propose une alternative à la décomposition de ce qui est ancien, une alternative autre que l'attachement replié et régressif à ce que la technosphère du marché anachronise et désincarne beaucoup plus sûrement et plus implacablement.(10) Autre, surtout, que la résignation, vouée à l'immanquable démission et à la soumission finale.

     Si certains pays, dont la France, se découvrent aujourd'hui une crise d'identité majeure, ils récoltent en fait les fruits de politiques aveugles d'assimilation menées à l'encontre de leurs propres diversités culturelles. La révolution française de 1789 avait amorcé l'Europe des nationalismes et du colonialisme. À cette conquête généralisée du Monde allait correspondre l'étatisme ethnocide. L'idée abstraite de patrie s'est substituée au vécu symbiotique de la matrie, entraînant des nations artificielles dans des affrontements colossaux, démentiellement destructeurs et meurtriers. Ainsi pourrait-on résumer l'histoire des deux siècles écoulés. L'analyse est certes brutale mais la réalité le fut bien davantage et on reste sans voix devant les horreurs commises !

     Plaider pour l'amitié entre les peuples, c'est appeler les hommes à sortir des arriérés de l'Histoire pour se réconcilier sans retour. Parce que la paix est préférable à la guerre. Parce que le bonheur de quelques uns ne peut pas se construire sur le malheur de la plupart. Et n'est-ce pas cela même que nous observons actuellement, les riches devenant toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres ? Ne sont-ce pas là les effets d'une guerre sans nom, où le camp des forts écrase les faibles ? À qui cette évidence échappe-t-elle encore ? Et que faire ?

     D'abord se rendre à cette autre évidence : si la conscience peut être brouillée, la liberté de l'esprit est incoercible et sa tournure demeure libre et indépendante. C'est son unicité ontologique qui lui confère son irréductibilité et donc lui offre son champ d'autodétermination. Autrement, l'interdépendance constituerait un système verrouillé de nature totalitaire. Et d'où l'amour puiserait-il alors sa force absolutoire, sa puissance virginisante, s'il ne se fondait pas sur une liberté essentielle et destinale ?


Marc Sinniger, L'Autophagie du monde

Notes
   
(1) La Crise de l'Esprit, 1919 
 
(2) « Le progrès technique est comme une hache qu'on aurait mis dans les mains d'un psychopathe. » Albert Einstein

(3) Encore que le domaine de l'irrationnel constitue un marché très lucratif qui, comme partout ailleurs, propose le meilleur et le pire.

(4) Les Quatre Fléaux, Denoël 1959, tome I, p. 217

(5) Ibid. p. 217

(6) Fabriquée par la société américaine Applied Digital Solutions, la puce "Digital Angel" permet l'identification et la localisation par satellite des individus. Il s'agit d'une puce électronique de la taille d'un grain de riz et qui est implantée sous la peau. Elle est aussi capable de renvoyer des informations biologiques sur son porteur (température du corps, rythme cardiaque, etc). Une autre version de la puce appelée "Veripay" a été présentée en Novembre 2003 au salon ID World à Paris. Elle permet d'y inscrire des données personnelles en vue de servir de carte d'identité ou de carte de crédit. Déjà, une troisième version de la puce, "Verichip", est implantée sur le bétail pour en assurer la "traçabilité". Bientôt le bétail humain lui aussi sera parfaitement "traçable", dès qu'un nouveau "11 septembre" fournira le prétexte pour rendre la puce obligatoire, au nom de la "sécurité". ... Cette puce est la prochaine étape pour un contrôle absolu des individus par les "Maîtres du Monde". A terme, les implants électroniques permettront de contrôler directement les esprits en modifiant le fonctionnement du cerveau, et donc, l'humeur, les émotions, les pensées et le comportement. Source : Syti.net

(7) Faillite de l'Université, Gallimard 1973

(8) Le cosmopolitisme est l’une des composantes de l’idéologie dominante. Il dérive de l’égalitarisme car il postule que les nations sont des entités arbitraires qu’il convient de dépasser. Comme cela a déjà été le cas dans l’histoire ce sont les oligarchies, en particulier les oligarchies marchandes, qui adoptent le plus volontiers le cosmopolitisme. Le projet sous-tendu par les cosmopolites, qui se déclarent «citoyens du monde», est en réalité la constitution d’un gouvernement mondial qu’ils espèrent dominer. Le cosmopolitisme constitue aussi un prétexte commode pour les gouvernements occidentaux qui se révèlent incapables de protéger leurs communautés du chaos migratoire dans lequel ils les ont jetées : il permet de transformer un échec en vertu. Dico Total, cinq cents mots pour la dissidence, p. 21- Polemia, janvier 2010.

(9) On pense évidemment à l'antiracisme, véritable idéologie négatrice des réalités ethniques et culturelles qui culpabilise les défenseurs de l'identité française et de la civilisation européenne.
 

(10) L'antitradition et l'inversion des valeurs est un des quatre côtés par les lesquels l'idéologie unique enferme la pensée et l'opinion dans un carré carcéral, les trois autres étant le libre-échangisme économique, l'antiracisme idéologique et la vision exclusivement marchande du monde.

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