mardi 6 janvier 2015

L'autre chemin


L'Ami, souvent ton regard m'a investie de la Mère dont tu me prêtais aussi le visage ; je ne me sentais alors plus d'âge et me croyais aussi ancienne que le monde. Souvent aussi, tu me qualifiais de vieille âme qui portait en elle la ronde des cycles et des multiples expériences recueillies. Mais je sais aujourd'hui que jamais tu n'as désiré faire de moi l'objet annexé et compensatoire de ton manque ou de ton désir de transcendance, ni l'instrument passif par quoi l'homme nourrit le mythe de l'éternel féminin. Je ne me suis nullement sentie enfermée dans une sublimation qui n'aurait été que le transfert subtil de ce que tu ne voulais pas être toi-même. Jamais tu ne m'as demandé d'incarner le féminin sans faille et dans toutes ses dimensions mais de t'aider à l'exprimer en toi-même. Oui, les attentions que tu me portais m'ont toujours laissée pleinement sujet de ma propre personne, sans réduction ni restriction, car elles s'adressaient d'une entité à une entité, au-delà de leur déclinaison polarisée. Ainsi, mon altérité et mon identité ont-elles toujours pu se manifester d'égale intensité, se déployer même, car les champs de la rencontre étaient entièrement ouverts et pleinement disponibles. Tu n'as jamais aimé parler d'égalité ni de complémentarité mais d'équité et d'union. Tu dis, en substance, que l'équité rend justice à l'Autre et que l'union s'accorde au Même, tandis que l'égalité évolue généralement vers une posture coupée du réel et que la complémentarité procède par nature du manque, donc d'un état négatif appelant les stratégies compensatoires qui induisent à leur tour le désir d'annexion...

Cela me semblait alors bien singulier et même plutôt obscur. Mais à considérer les tourmentes dans lesquelles s'empêtrent les rapports humains, à voir autour de moi le désastre des relations aussi hâtées qu'expédiées, à constater la fragilité des unions fondées sur le désir égotique et l'échange compensatoire, eu égard à mon propre vécu ainsi qu'au tien et à bien des personnes de ma connaissance, j'ai réalisé tout l'intérêt de cette réflexion et cela a renforcé ma volonté d'aller par ce chemin, ô combien étroit et escarpé ! Inconfortable en tous les cas car si contraire à nos inclinations naturelles et à ce que Cioran appelle le péché contre la solitude et qui nous rend acceptables toutes ces petites compromissions qui ne font que nourrir le sentiment de vide que nous nous évertuons alors à brouiller de toutes les manières qui se puissent imaginer.

Combien je comprends maintenant ce que tant d'auteurs ont dit de l'amitié ! Oui, l'amitié n'est point une inclination aveugle; mais un sentiment éclairé. (Louis-Silvestre de Sacy, Traité de l'amitié). Oui, ce qui rend les amitiés indissolubles et double leur charme, est un sentiment qui manque à l'amour, la certitude. (Balzac) Oui, la vie d'un ami, c'est la nôtre, comme la vraie vie de chacun est celle de tous. (George Sand) Oui, l'amitié nous donne la chance de désherber notre jardin intérieur, ou de faire fleurir notre propre désert. (Jacqueline Kelen, Aimer d'amitié) Non, il ne peut pas y avoir d'amitié malheureuse (Michel Tournier, Le Miroir des idées). Et tant d'autres...