jeudi 1 janvier 2015

Le parc


Charlie enfila ses chaussures le plus rapidement possible.
Une fois ses lacets faits, elle se redressa, remonta ses lunettes rondes sur son nez et attrapa son manteau.
- Fais attention, lui somma son père sans lui prêter grande attention.
Elle ne prit pas la peine de lui répondre, consciente qu'il avait déjà replongé dans son travail.
Elle étouffait, il était temps d'enfin sortir.
Elle claqua la porte derrière elle et dévala la volée d'escaliers en riant.
Le papier peint défraîchi qui l'entourait n'eut pas le moindre regard, elle fixait la lumière qui se déversait sur les marches depuis le rez-de-chaussée. Le soleil, le vrai, et ses rayons joliment égarés.
Ses mains couraient sur la rampe, ne s'accrochant que pour repartir avec plus d'élan.
Charlie sauta les dernières marches et se précipita à l'extérieur.
Elle releva rapidement son écharpe qui trainait sur le sol et la remit en place, il n'y avait plus de temps à perdre.
La pollution de la ville lui envahit immédiatement le nez. Elle toussa mais n'arrêta pas de courir.
Elle n'en pouvait plus d'attendre et souhaitait arriver le plus vite possible.
Elle passa à côté du fleuriste qui maugréa quelques jurons lorsqu'elle effleura ses orchidées, du boulanger qui la salua et de quelques échoppes qui installaient tout juste leurs étalages dehors.
Après plusieurs virages pris et routes traversées, elle arriva enfin à destination.
Juste devant le parc, elle ralentit et s'arrêta, épuisée.
Penchée en avant, elle souffla, évacuant à chaque respiration une écharpe de buée. Le froid venait de la rattraper.
Elle renifla et regretta de ne pas s’être couverte plus que cela.
Lentement, Charlie ouvrit la grille.
Une fois entrée, elle ne pût retenir un sourire de profonde gratitude.
Tout était recouvert de neige. L'immense étendue vallonnée était blanche.
Tous les arbres, du saule pleureur au sapin, étendaient leurs branches vers le sol, alourdis par la poudre.
La rivière serpentant au milieu de l'herbe fraîche était gelée et le pont qui la traversait était habillé d'un long collier de stalactites.
Derrière lui foisonnaient des plantes aux couleurs cachées se dressant timidement au milieu de la blancheur.
Les étendues florales s'inclinaient sous le manteau hivernal qui les recouvrait.
Quelques pommiers nés du printemps dernier tentaient de percer le paysage unicolore de quelques feuilles résistantes, tandis que les cerisiers, fidèles à leur contre-sens, fleurissaient abondamment, parfumant l'air d'une douce senteur.
Charlie inspira, espérant remplir ses poumons de ces vents colorés de bonnes odeurs.
Elle marcha lentement, savourant chacun de ses pas qui s'enfonçait délicatement dans l'épaisse couche de neige.
Elle regarda autour d'elle: personne n'était encore venu ici, le paysage immaculé en témoignait.
Le sel et les pelles n'avaient pas encore volé la sérénité abyssale des lieux.
Elle aimait tant écouter le bruissement que faisaient ses chaussures au milieu du silence qui se cachait timidement derrière les troncs d'arbre.
Elle tourna au niveau du bouleau sur lequel elle grimpait lorsqu'elle le pouvait encore, et traversa le pont.
À mi-chemin, elle s'arrêta, s'accroupit, dégagea quelques mèches de son front et s'appliqua à faire tomber un petit peu de neige sur la glace s'étendant en dessous.
Elle frissonna, le froid l'obligea à en rester là.
Elle s'assit, faisant passer ses jambes devant elle. Elle les laissa pendre au-delà des pavés irréguliers sur lesquels elle s'appuyait.
Elle contempla un moment les petites collines où seul le vent se risquait à bouger. Elle sortit une pomme de sa poche qu'elle enveloppa dans son écharpe.
Charlie frotta énergiquement, elle avait encore oublié de la laver.
Elle la fit tourner quelque peu entre ses longs doigts, perdue dans ses pensées. 
Au loin, juste au-dessus de la ligne d'horizon que chevauchent les nuages, le soleil montait son escalier rosé. Il était à peine levé.

Toile de Hippolyte Pradelles (1824-1913)